La Syrie de Fadwa Souleimane dans les visages des rues à Damas

Fadwa Souleimane au Marché de la poésie de Bordeaux, le 15 mars 2015

Fadwa Souleimane au Marché de la poésie de Bordeaux, le 15 mars 2015

Février 2018 en Syrie, aujourd’hui : l’État syrien mène des frappes aériennes de plus en plus meurtrières contre deux des derniers bastions rebelles, la Ghouta orientale, aux portes de Damas, et la province d’Idlib, près de la frontière turque, où les chasseurs-bombardiers russes viennent de détruire les hôpitaux civils.

En mars 2015, Fadwa Souleimane avait fui la Syrie depuis deux ans, trouvé refuge en France où ses poèmes, d’abord publiés à Beyrouth, avaient été traduits et édités aux éditions Le Soupirail. «On a voulu un monde où l’on ne tue pas, a-t-elle écrit en ouverture de son premier recueil, même pas avec les mots. On espérait effacer le code de la guerre et semer l’amour.»

Fadwa Souleimane au Marché de la poésie de Bordeaux, le 15 mars 2015

Fadwa Souleimane au Marché de la poésie de Bordeaux, le 15 mars 2015

Fadwa Souleimane n’est plus, disparue le 17 août 2017. Nous restent ses poèmes, réunis au sein de deux recueils. Et reste sa parole, enregistrée quand elle venait lire ses poèmes en public comme à Bordeaux, le 15 mars 2015. Elle avait raconté son parcours et aujourd’hui, ses mots résonnent avec une cruauté particulière. Les temps de tuerie continuent en Syrie, auquel ont pris part les bombardiers de l’armée russe, les chars de l’armée turque et les factions jihadistes. C’était au Marché de la poésie, à la Halle des Chartrons :

«Le 15 mars, pour moi c’est une mémoire très forte. Quand nous étions en Syrie, on avait l’espoir de changer notre pays, pour faire tomber notre dictature. On a imaginé qu’on avait commencé par écrire notre parcours, pas par les mots, par notre âme. On a imaginé qu’on a commencé à changer notre langue, ce qui veut dire donner d’autres identités, d’autres personnalités. On a cherché d’autres voies, on a trouvé d’autres voies, et au moment où on a trouvé notre voie, tout le monde a participé à la paix. Aujourd’hui, le 15 mars, j’étais à Damas, j’avais de grands rêves, je descendais dans les rues pour chercher dans les visages des gens qui me ressemblent, et pour me trouver moi-même dans les visages. J’ai trouvé ça. J’ai trouvé ma Syrie dans les visages. Aujourd’hui j’ai perdu la Syrie. Et en même temps non : j’étais rien, je suis rien, j’étais seulement le passage de l’âme des Syriens, des pensées des Syriens. Leurs pensées, leur imaginaire… je suis rien, je suis seulement l’âme des Syriens. J’espère qu’on peut, aujourd’hui, participer avec vous à une minute de silence, pour toutes les âmes des Syriens qui ont décédé pour notre liberté, pour la liberté de tout le monde, en mélange de tous les hommes, de tout le monde, en Argentine, en Colombie, au Vietnam, en France, partout dans le monde, grâce à eux on vit ici, maintenant.»

Et puis elle avait lu ce poème en premier :

À toi
Qui m’as tuée en ce temps-là
Et que j’ai tué en ce temps-là
Temps de tuerie
Ce temps-là

Viendra-t-il cet instant où
Les yeux dans les yeux
Nous verrons que nous ne sommes que le reflet de notre regard
Qui dit pardon
Rien d’autre
Pardon

Vois ce pardon dans mes yeux
Et filons
La lumière perce devant nous

Paris 4 septembre 2013.

Aujourd’hui, vendredi 9 février 2018, je recopie les mots que j’ai lus ce matin, sur le site de Rojinfo : «Des avions de guerre de l’armée turque ont mené des frappes aériennes dans les districts de Rajo, Shera, Sherawa, Bilbile et Jindires à Afrin, jeudi soir.»

Et plus loin : «Selon un premier bilan une femme de 50 ans, Emine Sahin, a été tuée à la suite de l’attaque aérienne.» J’écris son nom, Emine Sahin, à l’intérieur du Cahier rouge et comme Fadwa Souleimane à Bordeaux, j’espère qu’on peut aujourd’hui avec vous participer à une minute de silence. Pour l’âme d’Emine Sahin à Afrin, en Syrie.

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Capture d_écran 2018-02-09 à 13.22.45 2Deux recueils de Fadwa Souleimane ont été traduits en français :

À la pleine lune, traduit de l’arabe par Nabil El Azan, éditions Le Soupirail, 2014.

Dans l’obscurité éblouissante, traduit de l’arabe par Sali El Jam, éditions Al Manar, 2017.

Et une pièce de théâtre :

Le Passage, traduit de l’arabe par Rania Samara, éditions Lansman, 2013.

S’affranchir de la peur

316077616Jeune philosophe rêvant de révolution au pays des révolutions mortes, Nadejda Tolokonnikova fonde les Pussy Riot à 21 ans pour défendre, par une stratégie arrachée aux Sex Pistols et aux manifestes situationnistes, l’égalité des sexes et la liberté absolue d’exprimer sa pensée. Très vite, les Pussy Riot subissent une répression politique habituelle en Russie, et c’est pour les défendre que Piotr Pavlenski se coud les lèvres de fil noir, face au tribunal de justice qui allait condamner les trois jeunes femmes aux travaux forcés, revenant aux logiques périmées du Goulag soviétique.

Jour après jour, nous publions dans Un cahier rouge les écrits de Nadejda Tolokonnikova, qui en appellent à une insurrection de la pensée contre tous les pouvoirs. Si les équipes dirigeantes du Kremlin et de la Maison blanche prétendent nous asservir, si les €urocrates et les ministres de l’Intérieur européens pensent nous endormir à coups d’état d’urgence, pendant qu’à Ankara et à Damas l’AKP et le clan el-Assad continuent de massacrer leurs populations prises au piège, nous appelons à incendier les vestiges d’un pouvoir qui n’est plus qu’une nuisance dans nos vies partageuses, comme Piotr Pavlenski avait pu mettre le feu aux portes du FSB, seul dans la nuit moscovite.

T.

6. Être fort, ce n’est pas disposer de postes de police et de paniers à salade, mais savoir s’affranchir de la peur. Alors c’est simple : n’aie pas peur.

Au moment où l’État a décidé de notre arrestation, nous n’étions nullement des professionnels de la politique, des révolutionnaires ou bien des membres d’une cellule clandestine. Nous étions des militants et des artistes. Sincères et un peu naïfs.

Au moment de notre arrestation, nous étions plus proches de héros de Woody Allen que de Lara Croft ou d’Evelyn Salt. Et nous avions plutôt tendance à plaisanter sur nos persécuteurs qu’à les craindre. Nous étions mortes de rire en pensant au ridicule de la situation : une énorme équipe d’enquêteurs bien entraînés et payés par l’État lancée sur la piste d’un groupe de farceurs et de freaks porteurs d’affreuses cagoules aux couleurs criardes.

Nous, les cinq participantes à la prière punk, étions assises, enlacées, sac au dos. Nous buvions du café en essayant de nous accoutumer peu à peu à l’idée qu’à présent chaque gorgée de ce café risquait d’être la dernière de notre vie en liberté.

Nadejda Tolokonnikova, How to start a revolution, 2015, traduit du russe par Paul Lequesne

Mais qu’est-ce que vous foutez, mesdames ?

251191Jeune philosophe rêvant de révolution au pays des révolutions mortes, Nadejda Tolokonnikova fonde les Pussy Riot à 21 ans pour défendre, avec une stratégie arrachée aux Sex Pistols et aux tracts situationnistes, l’égalité des sexes et la liberté absolue d’exprimer sa pensée. Très vite, les Pussy Riot subissent une répression politique habituelle en Russie, et c’est pour les défendre que Piotr Pavlenski se coud les lèvres de fil noir, face au tribunal de justice qui allait condamner les trois jeunes femmes aux travaux forcés, revenant aux logiques périmées du goulag soviétique.

Jour après jour, nous publions dans Un cahier rouge les écrits de Nadejda Tolokonnikova, qui en appellent à une insurrection de la pensée contre tous les pouvoirs. Si les équipes dirigeantes du Kremlin et de la Maison blanche prétendent nous asservir, si les €urocrates et les ministres de l’Intérieur européens pensent nous endormir à coups d’état d’urgence, alors qu’à Ankara et à Damas l’AKP et le clan el-Assad continuent de massacrer leurs populations, nous appelons à incendier les vestiges d’un pouvoir néfaste pour nos vies partageuses, comme Piotr Pavlenski avait pu mettre le feu aux portes du FSB, seul dans la nuit moscovite.

T.

5. Il est une question pertinente à poser aux Pussy Riot : « Mais qu’est-ce que vous foutez, mesdames ? Pourquoi vous ne restez pas tranquillement assises sur votre canapé à boire des bières ? »

Qu’est-ce qui nous pousse à agir ? Je suis réellement en colère de voir que les principales institutions politiques de notre pays sont les forces de coercition : l’armée, la police, les services de renseignement, les prisons. Le tout contrôlé par un quasi-super-héros solitaire et parfaitement cinglé, qui monte à cheval à moitié nu, un homme que rien n’effraie, excepté les homosexuels. Un homme si généreux en amité qu’il a donné la moitié du pays à ses amis les plus proches, tous des oligarques.

En agissant de concert avec toi, nous pourrons établir d’autres institutions.

Début 2012. Nous parlons avec des journalistes, une cagoule sur la tête. Personne n’a jamais vu nos visages. J’ai les jambes qui me démangent à cause des collants. La laine des cagoules nous pique la bouche et les yeux. Elles sont maculées de la sauce des pâtes et des pizzas que nous mangeons pendant l’interview. Par-dessus le marché, nous manquons régulièrement d’y mettre le feu avec nos cigarettes. 

Nadejda Tolokonnikova, How to start a revolution, 2015, traduit du russe par Paul Lequesne