En lisant la nuit Akhmatova

En lisant Akhmatova

En lisant Akhmatova

Lydia Tchoukovskaïa,

Lydia Tchoukovskaïa,

« Devant nous, la Neva. Ses eaux sont bleu clair, mais elles écument légèrement.
– Ce fleuve va toujours à rebours. Toujours, dit Anna Andreevna. »

Anna Akhmatova et Lydia Tchoukovskaïa sont à Leningrad, au tout début des années soixante. Elles continuent ce long dialogue que Lydia T., la fille de Korneï Tchoukovski, mène avec Anna Akhmatova et retranscrit depuis ce jour de novembre 1938 où elles se retrouvèrent. Lev, le fils d’Akhmatova venait d’être arrêté pour la seconde fois.  « Il est habitué à dormir par terre, à manger peu », explique la poète à la fille de son ami. Le mari de Lydia T. venait d’être fusillé mais personne ne le savait, chacun croyant encore aux mensonges de l’administration du goulag qui annonçait simplement une peine de « dix ans avec interdiction de correspondre ».

En France, les Entretiens avec Anna Akhmatova n’ont été publiés qu’en 1980, alors qu’ils n’avaient pas encore paru en URSS. Et c’est un livre majeur, pour peu qu’on s’intéresse à la manière dont Akhmatova, Pasternak ou Zochtchenko ont pu continuer à écrire sous la menace d’un pouvoir qui s’obstinait à refuser la moindre liberté aux écrivains. Un livre majeur parce qu’on y ressent physiquement la terreur et l’épuisement dans lesquels pouvaient s’écrire Le Docteur Jivago ou Un Poème sans Héros. Un livre qui ébranle.

Première édition en russe des Entretiens avec Anna Akhmatova, YMCA Press, Paris

Première édition en russe des Entretiens avec Anna Akhmatova, YMCA Press, Paris

Mais à la fin des Entretiens, quand je lis la phrase d’Akhmatova au sujet de la Neva, je ne comprends pas de quoi elle parle. J’ai pourtant habité Leningrad plusieurs semaines, c’était il y a longtemps, puis j’ai habité Saint-Petersbourg plus récemment. Comme un idiot, je pense à une phrase de Duras, la phrase d’un petit livre que j’ai si souvent lu à voix haute : « Je vois que la couleur violette arrive, qu’elle atteint l’embouchure du fleuve, que le ciel s’est couvert, qu’il est arrêté dans sa lente course vers l’immensité.  » C’est dans L’Homme assis dans le couloir, une phrase que j’ai toujours aimée. Mais la phrase d’Akhmatova, non, je la recopie sans la comprendre. « Ce fleuve va toujours à rebours. Toujours, dit Anna Andreevna. »

C’est le peintre Thierry Bertheault qui m’a mis sur la voie : « Saint-Pétersbourg a connu plus de 300 crues, m’écrit-il. La plus importante et la plus meurtrière est celle de novembre 1824. La seconde en importance date de septembre 1924. Ces inondations ont toujours lieu en automne et non au printemps avec la fonte des neiges, comme on pourrait le croire. En effet ce sont les vents marins d’automne qui les provoquent, car ils sont si puissants qu’ils refoulent les eaux du fleuve vers l’amont (donc dans le sens contraire de son écoulement naturel, vers le golfe). Et comme la région traversée par la Néva est pratiquement au même niveau que la mer et n’a aucun relief, les eaux, qui ont déjà naturellement tendance à s’étaler dans le delta se gonflent et se répandent vite sur les terres voisines qu’elles inondent.  »

Le même jour, Marie-laure Dupré m’écrit que c’est « un point commun avec le petit fleuve Aude.  » Ce que j’ignorais et qui m’intrigue d’autant plus. Deux jours plus tard, c’est Adèle Nègre qui m’apprend que « le Doubs fait ça aussi, le contresens, certains jours, c’est incompréhensible et fascinant… ». Et sa fascination, je peux la partager. L’Aude, le Doubs et la Néva dessinent une cartographie incompréhensible.

Mais c’est en lisant Tatiana Tolstoï que j’ai vraiment compris l’ampleur du phénomène dont parle Akhmatova. Dans Je suis née à Leningrad, un petit livre déniché au marché d’Arles et publié chez Actes Sud, elle raconte le lien ancien qui unit la famille Tolstoï à la ville de Saint-Pétersbourg : l’une et l’autre furent maudites par le tsarévitch Alexis, au moment de succomber sous la torture et de la main de son père, le tsar Pierre. « Personne, il est vrai, ne connaît les termes de la malédiction qui pèse sur la famille. Mais la ville, elle, a répondu dès les premiers jours aux appels que lança le tsarévitch avant de mourir : tous les ans, vers la fin de l’automne, de la mer monte une vague qui inonde la ville et menace de tout emporter sur son passage. Une fois par siècle, la vague s’échappe des quais de granit qui la contiennent et s’étale dans les rues, s’élève jusqu’au deuxième étage des maisons, emporte les arbres, tue des habitants – la nuit le plus souvent, quand souffle la tempête – une vague toujours subite, toujours inattendue. La grande vague s’est manifestée en 1724, en 1824, en 1924.  »

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