Séverine Delrieu, poèmes de lutte dans l’hiver de la grève générale

Séverine Delrieu

Séverine Delrieu en rouge & noir

C’est la grève générale. Depuis le 5 décembre 2019, les rassemblements et les blocages se multiplient à travers le pays, couvert de manifestations. Les paroles qu’on entend dans les rues sont répercutées sur des radios qui s’engagent, comme l’Acentrale, un collectif de radios et webradios qui prennent part à la grève pour mieux répercuter ce qui s’invente en continu autour des barricades et des cortèges. C’est sur l’antenne de l’Acentrale qu’on a commencé à lire les poèmes de Séverine Delrieu, qui portent en eux l’urgence d’une révolution en cours, aussi belle qu’attendue, une révolution qui commence à faire vaciller le pouvoir des ministères et de l’Elysée.

Anna Akhmatova, une voix libre sous la terreur. Première page du Monde des livres, décembre 2019.

Anna Akhmatova, une voix libre sous la terreur. Première page du Monde des livres, décembre 2019.

Au cahier rouge, on a voulu rassembler douze poèmes de Séverine Delrieu pour qu’ils puissent circuler davantage, aussi librement que possible. Pour qu’ils soient lus et partagés comme une écriture inventée à partir des blocages, des barricades et des émeutes qui se généralisent à travers un pays où les plus pauvres d’entre nous n’arrivent plus à se loger, à se soigner ou même à se nourrir. Quand leurs colères s’ensanglantent sous les armes de guerre d’un gouvernement en phase terminale, l’urgence des poèmes redevient manifeste, impossible à faire taire.

En attendant que ces poèmes prennent la forme d’un livre, d’un recueil aussi nécessaire qu’avait pu l’être Requiem, dans l’URSS de Staline et du NKVD, on a rassemblé les poèmes écrits depuis l’appel à la grève générale du 5 décembre 2019, en respectant l’ordre dans lequel ils ont pu être écrits, un peu comme un journal des luttes qui ne cesse pas de s’écrire.

 

Dimanche 8 décembre 2019

Vers la nuit
Les arbres d’automne engloutissent
mes cheveux d’or
Vague glaçante au réveil
Épaisse masse écrase
Le corps éteint
Lamentation sauvage dans ma gorge
Les terres muettes de la peau saluent
Les fantômes
En silence
S’amoncellent leurs cruautés
Récifs contre lesquels le corps s’écrase
Froid du ciel
Les routes de la ville n’ont plus de nom
Les quartiers n’ont plus de jour
Les arbres dorés brûlent le cadavre de l’enfant

Jeudi 12 décembre 2019

C’est la pleine lune
La nuit coule d’est en ouest
les vivants quelque part
Glissent
à la vitesse
De l’astre
La foule se mettra en marche
Demain
L’air de décembre est enivrant
La pluie s’est mise à briller
Les pas héritent de lumière
Les vivants changent de place
Nous ne sommes pas sans espoir
Malgré l’action de toutes les polices
Malgré l’action de tous les crimes
Tout ce qui vit, chante, remue
Tout ce qui lutte
Les mains aussi vides qu’une
Chemise sur une corde à linge
Sur les quais d’une gare
Dans les dépôts de bus
Devant les portails
Dans les arrières cours
Tous ceux qui viennent
Avec des mots pas du langage
Comme la luciole qui s’allume et s’éteint
Toute l’inspiration qui vit cachée
Est un étonnement toujours aussi immense
Tout cet amour inexpliqué

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Samedi 14 décembre 2019

Les arbres nus
Se fracassant contre la vitre au matin
Le flux du vent dans les rues
Bras dessus, rythmes, pompe invisible
Turbine du ciel mélancolique
Cratère éblouissant de silhouettes
Ombres à présent dans le matin frais
Aux premières heures
la conscience rejoint le monde
Comme la main saisit le sable chaud
La randonneuse voit combien la nuit
A consumé la voie lactée de son âme

Photo Révolution permanente - Départ de la manifestation des grévistes de la RATP, de la SNCF et de leurs soutiens à la gare de l'Est, le 26 décembre 2019.

Photo Révolution permanente – Départ de la manifestation des grévistes de la RATP, de la SNCF et de leurs soutiens à la gare de l’Est, le 26 décembre 2019.

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Lundi 30 décembre 2019

Les morts du cimetière marin
Happent parfois mon esprit
Ils me donnent une bourrade salutaire
Une exhortation à ouvrir les yeux
Ils me font sortir du fond des bistrots obscurs
Ils ont le pouvoir gracieux de laper la lumière
De m’ouvrir la barrière de l’horizon
Comme un cheval
Je chevauche les murs de la maison
De Soulages
Vas-y dit-il, regarde l’obscurité briller
Marche longuement dans la forêt
Sur les traces de la petite fille joyeuse
aux yeux de fauves
Celle submergée de coups
Inachevée comme un ciel
A l’entrée de la colline
Le phare
Comme un soleil haut
Incandescent
Connaît chaque pierre

Photo Séverine Delrieu, janvier 2020

Photo Séverine Delrieu, janvier 2020

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Vendredi 3 janvier 2020

J’ai passé le pont du moulin
Là où je courais enfant
Dans la terre bien-aimée
Accompagnée du crépuscule
Rien n’a changé
Quelque chose me dit toujours
Que la vie est un petit nuage qui passe
Une illusion une chimère
Un feu dans le brouillard diffus
Rien n’a changé
Le pont en bois
Au regard céleste posé sur
Les fourmis rouges et noires
Ma grand-mère qui chemine
Ses yeux aveugles dans la nuit
sources fiables à tout jamais
Rien n’a changé dans les rues
Solitaires du village
Ni dans la maison aux murs rongés
Quelque chose me dit toujours que l’amour
Est un feu pénétrant
Qui allume les yeux éteints
Extase extase
Qui se replie sur le rivage du village abandonné
Extase extase sur les coccinelles phosphorescentes qu’on dirait découpées aux ciseaux
Faites à la mesure de mon âme
Extraordinairement heureuse
A la lumière des feuilles que j’énumère

Je me suis souvenue de la mer

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Samedi 4 janvier 2020

En direction du centre-ville
Où s’ébranlent les manifestations
Ils sont autorisés à terroriser
A fréquenter chaque cortège
A faire irruption
A rompre l’unité à scinder le rassemblement
Munis de leurs puissantes armes
Faire trembler à la lacrymogène
Maltraiter au LBD
Il faut faire feu
Faire un peu d’exercice militaire
Poser sur nous la menace d’un crime
Ils installent leur surveillance
Contrôlent les photographes
Leurs laboratoires sombres
Criminalisent les journalistes
Développement excessif de brutalité
Alors qu’une pierre couverte de poussière
Apparaît
Les courageux font mettre les mains en l’air
Aux lycéens qui mordent la terre
Les délinquants modernes
Ce sont eux
Casseurs d’os
Eborgneurs de justice
Amis personnels de son excellence
S’emparent de la démocratie

En direction du centre-ville
L’exaltation du folklore
Profusion d’hommes en noir
Culte du véhicule lourd qui écrase et repousse
Délires de désintégration de l’atome
Du vivant
Toute puissance qui nie l’existence des voix
Des âmes nobles poursuivies
A bout portant
Tout ça parce que
Ça donne le vertige à la télévision
Sur les chaînes  » d’infos »
La diffusion de la mise en scène
Une minutieuse explosion de feu
Tandis qu’ils veulent assassiner la solidarité
Extraire les draps des hôpitaux
Purger l’entraide dans les écoles
Tandis que leurs valeurs sont celles du capital
De l’argent
De la fascination pour la force
Et que nous voulons la beauté
Nourrir la vie
Penser à l’autre
Et aux déserts

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Feminicides, photo Lionel Bonaventure, AFP, janvier 2020.

Feminicides, photo Lionel Bonaventure, AFP, janvier 2020.

Dimanche 5 janvier 2020

J’ai vécu avec la mort
Même la nuit se retire
Sur l’enfant vulnérable
Même la nuit ne peut
Protéger l’enfant abandonnée
Même le jour expire
Sur l’enfant qui n’est pas écoutée
Même le rossignol
Douloureux chant
Ne peut emporter l’enfant
Dans son morceau shakespearien
Dans le cœur du petit enfant
Le monde entier est un cercueil étroit

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Mardi 7 janvier 2020

La nuit adresse un signe au peuple qui s’endort
Le soir se tait
La vague pourpre du combat
Flotte encore dans la grande ville
Les marches à travers les jours
Sont des grappes en fête
Des fruits au jardin crépusculaire
Cette peinture
Comme un monde à vif
Un monde à nu
Qui respire avec un poumon

Avoir en soi la révolution inséparable
De la vie
Avoir en soi le fou qui est bien calme
Avoir en soi dans les rêves
Les sens clairs
La vitalité brillante des bêtes
Avoir en soi
La raison dans le grouillement immédiat
De l’impulsivité
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Jeudi 9 janvier 2020

J’ai coupé des arbres et
Des arbres
Seulement ça c’était trop long
Je suis arrivé à une source
Elle est devenue une fosse
Où l’on voyait les rats
J’ai commencé à m’ennuyer
Peut-être que je voyais des nuages
Peut-être
J’ai continué à aller de l’avant
Pas de marche arrière
L’air me voilà ! J’ai dit
Accompagné par d’autres êtres
Il s’est mis à mourir
L’air est absurde
Respirer est un acte manqué
J’ai produit de l’immuable
De l’irréversibilité
Tout ça après bien des jours
J’ai produit le tumulte des armes
Ensuite sont venues les sécheresses
Les feux terrestres qui ruissellent
Les chutes d’eaux sur les villes
Et les routes sur lesquelles certains cherchaient la félicité
Se touchant s’embrassant
Heureusement
Quelqu’un sécrétait d’autres planètes
Quelqu’un faisait jaillir une fusée
Pour aller bétonner un nouveau quartier
Et poursuivre poursuivre quelque chose
Il ne nous reste que le lendemain
Pas même deux
Notre carte à jouer pour combler le malheur
C’est se lancer plus haut dans le ciel
L’autre peut s’enterrer bien profond
Des véhicules enterraient des morts
On avait à peine le temps de semer
Les arbres n’avaient plus de forme
On ne portait plus de pull
Des années plus tard
J’ai conçu des choses et des choses
Des choses différentes
J’ai conçu des poissons
Non contaminés
Tant qu’on aura des ressources
D’avance évidemment que oui
Ça vaut le coup
Ça vaut le coup de manger
Des araignées de mer
Pour que certains puissent bien manger
Il est nécessaire que beaucoup mangent mal
Ne surtout pas
diminuer le rythme de croissance
Les enfants se retourneront contre leurs aînés
Mais ils disparaîtront comme nous
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Dimanche 12 janvier 2020

Je sens la vie en moi
Comme un torrent
Comme le bondissement
Instantané de la foudre
Dont je n’imagine pas
La capacité
Je sens la vie chargée de délices
De dédales tourbillonnants
Je sens cet arbre et son frémissement
Mon cœur est pris
Mon cœur est pris de tous
Ces bruits

feminicides

@berenice_farges_photographie, janvier 2020

Samedi 18 janvier 2020

Debout comme un cortège
Nous ne sommes pas perdu.e.s
Nos voix ensoleillées
Libres fières
percent la nuit
Vous ne savez pas
Le bout de notre courage
Vous ne savez pas les racines
De l’humanité
Vous ne pouvez pas comprendre
Les maisons des justes
Notre cœur bat au rythme fou
D’une vaste flambée.

On passe par le soir avec nos flambeaux
Foules muettes dans le grand froid des rues
Nos yeux suffisent
Pour vous lire
Vous êtes morts
Morts depuis si longtemps
Vos masques de miliciens brûlent
Noués à votre radeau en flammes
Les enfants du futur
Exècrent les creveurs de regard
Ils aiment les archipels intimes
De liberté et de rêve
L’acier mortel de la vie.

On a passé la nuit
A s’organiser
A se souvenir de l’amour
De la beauté
De l’aide et du secours
Du partage le poing levé
On s’évanouira dans ce bonheur
Dans le refus quotidien
D’être captifs de la finance et
De l’administrant
Dans le refus quotidien
Des riches et des nouveaux maîtres.

Les écoles que nous aimons sont closes
Les places dorment et les corneilles écoutent les chants de tout un peuple
Les murs se déchirent sous nos pâles mains
Notre Dame-de-Paris en ruines s’est tournée vers nous
Elle nous sourit
L’espérance guette ils le savent.

Ce soir le président et son armée
Des chevaux en troupeaux
Dont les croupes ruent
N’ont plus qu’à s’exfiltrer vers le néant
D’où ils griffent encore leurs
Coups de matraque
Étreignent ardemment leurs armes de guerre
Ont des émois en ouvrant leurs geôles.

Vous n’avez pas encore compris ce qui s’annonce.

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Nantes révoltée, janvier 2020

Nantes révoltée, janvier 2020

Dimanche 19 janvier 2020

Tu as cru que si tu gardais les yeux ouverts
La mort ne te toucherait pas
Curieux ils se sont écarquillés
Une sorte de douce chaleur légère
A couvert tes épaules
Du sang ?
Il se peut qu’autour de toi
Il y ait cent pas de bottes
Et leur poids de plus en plus lourd
Des routes hurlantes s’entrelacent devant toi
Tout est resté inachevé
Mais pourquoi ne te laissent-ils
Pas marcher tranquillement ?
Après le virage
C’est là que tout s’est arrêté
Que toute cette violence est sur toi
Quelques quarante poings
Comme un puits
Une roue noire qui t’écrase
Après le passage des arbres et des jardins
Tous ces coups de pied
au milieu du soleil affligé
Une force que la terre a subie
Prostrée et silencieuse
Tu es loin aussi loin que l’été à présent
Des visages et des barricades voudraient
S’interposer
Des vitres se brisent
Un brouillard cotonneux
Peint tes souvenirs
Tes pensées

 

Piotr Pavlenski et le «piège de miel» du FSB

Depuis 2012, Piotr Pavlenski invente un art politique qui ressemble à une riposte intransigeante face aux propagandes du pouvoir en Russie. Ses actions lui ont valu plusieurs emprisonnements et une hospitalisation psychiatrique, comme aux beaux jours de la terreur soviétique. Mais en janvier 2017, suite aux manœuvres du FSB pour salir l’artiste, il a fini par demander l’asile politique à la France. Quelques jours après son arrivée, il intervenait au théâtre du Rond-Point, dans le cadre d’une soirée organisée par Mediapart. C’est le texte de son intervention que nous reproduisons ici, traduit par Lidia Stark.

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Piotr Pavlenski, Paris, rue de la Roquette, février 2017 © Tieri Briet

Cela fait à peine une semaine que je suis en France, et je suis obligé de passer par une interprète. Je vais essayer d’être bref. Tout d’abord je suis heureux d’être ici et je suis ravi de vous voir ici. J’ai écouté très attentivement les intervenants qui ont parlé de ce qui se passe dans le monde aujourd’hui. Et je constate que la Russie est aujourd’hui très présente dans le monde entier, elle intervient dans beaucoup de pays et conduit une politique extérieure extrêmement agressive. Vous savez un peu ce que la Russie fait sur le plan international ; je vous parlerai ce soir de ce qui se passe sur le plan national, et notamment comment la Russie détruit sa propre culture.

Je fais de l’art politique. Comment j’interprète l’art ? L’art, c’est tout d’abord le sens, et tout un travail avec ses sens. Quand je parle du sens, je parle du sens de la vie humaine, du sens de l’existence. On se pose la question : est-ce que l’homme doit être dans un état de soumission permanente ? Est-ce que l’homme doit être un matériau biologique pour l’Etat ? Ou bien, on a le choix, la vie doit être une libération. Le sens de la vie est de se libérer de cette soumission qui transforme cette existence en celle d’un bétail.

Je me suis lancé dans l’art politique en Russie en 2012. Et déjà, en 2013, j’ai ressenti cette confrontation avec le pouvoir, qui a débuté par une confrontation bureaucratique. Tout d’abord il s’agissait d’accusations mineures, administratives, sans véritable poursuites judiciaires. Ensuite les accusations sont devenues pénales. Les poursuites, les amendes, les restrictions sont devenues de plus en plus dures. Je me suis retrouvé dans la situation où je devais me présenter chez le juge dès son premier appel, et je ne devais pas quitter ma ville de résidence. Au bout de quelques années, ces menaces sont devenues réelles et j’ai été emprisonné pendant sept mois. Ce qui m’a conduit en prison, c’est le fait d’avoir montré ouvertement où se trouvait le véritable centre du pouvoir en Russie.

Je n’ai fait que rappeler ce fait puisque tout le monde est conscient que le pouvoir en Russie est concentré dans une seule structure de force, le FSB, l’ancien KGB russe. Le FSB forme des groupes militaires et paramilitaires, envoyés à l’étranger pour déclencher des conflits, ce qui a été le cas en Ukraine. C’est une organisation qui prend ses racines dans la terreur rouge. Cet état d’esprit est de plus en plus institutionnalisé.

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Piotr Pavlenski, Paris, rue de la Roquette, février 2017 © Tieri Briet

Le président actuel de la Russie, Poutine, est ce que j’appelle « la tête qui parle du FSB ». C’est un ancien collaborateur du FSB, et le fait qu’il soit aujourd’hui président de la Russie signifie que cette organisation se sente suffisamment en confiance, suffisamment légitime pour s’exprimer à travers son porte-parole, Poutine.

J’ai passé sept mois en prison et à mon grand étonnement, j’ai été libéré. J’ai été condamné à une amende et, pour avoir atteint à ce qu’il y a de plus sacré aujourd’hui au centre du pouvoir, je m’en suis très bien sorti. Et lorsque j’ai été libéré, on a entendu de nombreuses voix dire « Mais regardez, c’est un État humaniste, regardez comment il a été traité ! » « Cet homme a porté atteinte à ce qu’il y a de plus précieux et il a été pratiquement gracié ! » Mais cette libération de prison n’était qu’un élément à l’intérieur de toute une opération. D’autres pas ont été faits ensuite. Lorsque je me suis retrouvé en liberté, j’ai été approché par des personnes soit disant sympathisantes, qui me proposaient de passer à l’étape suivante, de faire des choses d’ampleur. Ils avaient, me disaient-ils, l’accès aux armes. « On pourrait prendre le Kremlin ! » Mais l’art et le terrorisme, ce sont deux choses bien distinctes. Lorsque je recevais ce genre de propositions, je disais que non, ce n’est pas mon terrain d’action, il faut aller voir quelqu’un d’autre. Il était évident qu’il s’agissait d’une provocation, et j’avais toutes les chances de subir le même sort que Oleg Sentsov, qui est emprisonné aujourd’hui en Crimée, et des terroristes de Crimée. Je ne voulais pas suivre ce chemin.

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Piotr Pavlenski, Paris, rue de la Roquette, février 2017 © Tieri Briet

Ensuite le pouvoir a fait un autre pas. Un pas inattendu aussi pour moi que pour mes proches. Mon amie la plus proche, Oksana Shalygina et moi, avons toujours revendiqué la liberté des relations. Nous avons toujours parlé du refus de l’institution du mariage et de la fidélité. Nous avons toujours considéré qu’il n’y avait rien de plus cynique que de déclarer une autre personne comme sa propriété. Nous n’avons jamais caché cette position, nous étions très clairs là-dessus. Au mois de septembre 2016, peu de temps après ma libération, nous avons été approchés par une jeune femme. Elle était comédienne dans un théâtre soit-disant d’opposition, si bien que nous n’avons pas eu de soupçons. Nous avons lié une relation avec elle. Elle a passé une soirée chez nous et par la suite, a déclaré avoir subi des violences sexuelles en réunion. Il n’y a jamais eu aucune violence. Il s’agissait simplement d’une délation de sa part. Il y a aujourd’hui une tendance très claire en Russie à accuser les opposants. Il s’agit toujours d’accusations que l’on qualifie de « sales ».

En 2014, les services secrets ont porté leur attention sur Vladimir Bukovsky. En 2016, il y a eu une histoire similaire avec le président de l’association Mémorial de Carélie, Iouri Dmitriev. Il faut savoir que Mémorial est une association russe qui fait des recherches sur l’époque stalinienne, qu’elle publie les noms de ceux qui ont commis les crimes pendant cette époque. Donc une personne de 60 ans, dont la réputation est irréprochable, a été déclarée comme fabriquant de la pornographie avec les enfants. À l’époque soviétique, le KGB employait les mêmes moyens : à l’époque, cela s’appelait « le piège de miel ». Je dois quand même reconnaître que vis-à-vis de moi, cette action du pouvoir a été une réussite. On peut constater la renaissance de la pratique de la délation en Russie, qui est devenue un outil pour nous pousser à l’exil. Mon amie la plus proche et moi n’avions pas de biens, n’étions pas liés par une institution, il était donc difficile de nous influencer. Ainsi, l’Etat a utilisé notre négation du mariage pour l’interpréter comme une violence contre l’individu. Aujourd’hui la délation a subi une évolution en Russie. On ne peut plus accuser quelqu’un de propagande anti-soviétique par exemple. La délation permet d’assurer le contrôle total sur toutes les sphères de la vie d’un homme. Il faut comprendre une chose, c’est que le totalitarisme, ce ne sont pas les camps. Le totalitarisme, ce sont des millions et des millions de citoyens qui sont prêts à écrire une lettre de délation.

S’affranchir de la peur

316077616Jeune philosophe rêvant de révolution au pays des révolutions mortes, Nadejda Tolokonnikova fonde les Pussy Riot à 21 ans pour défendre, par une stratégie arrachée aux Sex Pistols et aux manifestes situationnistes, l’égalité des sexes et la liberté absolue d’exprimer sa pensée. Très vite, les Pussy Riot subissent une répression politique habituelle en Russie, et c’est pour les défendre que Piotr Pavlenski se coud les lèvres de fil noir, face au tribunal de justice qui allait condamner les trois jeunes femmes aux travaux forcés, revenant aux logiques périmées du Goulag soviétique.

Jour après jour, nous publions dans Un cahier rouge les écrits de Nadejda Tolokonnikova, qui en appellent à une insurrection de la pensée contre tous les pouvoirs. Si les équipes dirigeantes du Kremlin et de la Maison blanche prétendent nous asservir, si les €urocrates et les ministres de l’Intérieur européens pensent nous endormir à coups d’état d’urgence, pendant qu’à Ankara et à Damas l’AKP et le clan el-Assad continuent de massacrer leurs populations prises au piège, nous appelons à incendier les vestiges d’un pouvoir qui n’est plus qu’une nuisance dans nos vies partageuses, comme Piotr Pavlenski avait pu mettre le feu aux portes du FSB, seul dans la nuit moscovite.

T.

6. Être fort, ce n’est pas disposer de postes de police et de paniers à salade, mais savoir s’affranchir de la peur. Alors c’est simple : n’aie pas peur.

Au moment où l’État a décidé de notre arrestation, nous n’étions nullement des professionnels de la politique, des révolutionnaires ou bien des membres d’une cellule clandestine. Nous étions des militants et des artistes. Sincères et un peu naïfs.

Au moment de notre arrestation, nous étions plus proches de héros de Woody Allen que de Lara Croft ou d’Evelyn Salt. Et nous avions plutôt tendance à plaisanter sur nos persécuteurs qu’à les craindre. Nous étions mortes de rire en pensant au ridicule de la situation : une énorme équipe d’enquêteurs bien entraînés et payés par l’État lancée sur la piste d’un groupe de farceurs et de freaks porteurs d’affreuses cagoules aux couleurs criardes.

Nous, les cinq participantes à la prière punk, étions assises, enlacées, sac au dos. Nous buvions du café en essayant de nous accoutumer peu à peu à l’idée qu’à présent chaque gorgée de ce café risquait d’être la dernière de notre vie en liberté.

Nadejda Tolokonnikova, How to start a revolution, 2015, traduit du russe par Paul Lequesne

Mais qu’est-ce que vous foutez, mesdames ?

251191Jeune philosophe rêvant de révolution au pays des révolutions mortes, Nadejda Tolokonnikova fonde les Pussy Riot à 21 ans pour défendre, avec une stratégie arrachée aux Sex Pistols et aux tracts situationnistes, l’égalité des sexes et la liberté absolue d’exprimer sa pensée. Très vite, les Pussy Riot subissent une répression politique habituelle en Russie, et c’est pour les défendre que Piotr Pavlenski se coud les lèvres de fil noir, face au tribunal de justice qui allait condamner les trois jeunes femmes aux travaux forcés, revenant aux logiques périmées du goulag soviétique.

Jour après jour, nous publions dans Un cahier rouge les écrits de Nadejda Tolokonnikova, qui en appellent à une insurrection de la pensée contre tous les pouvoirs. Si les équipes dirigeantes du Kremlin et de la Maison blanche prétendent nous asservir, si les €urocrates et les ministres de l’Intérieur européens pensent nous endormir à coups d’état d’urgence, alors qu’à Ankara et à Damas l’AKP et le clan el-Assad continuent de massacrer leurs populations, nous appelons à incendier les vestiges d’un pouvoir néfaste pour nos vies partageuses, comme Piotr Pavlenski avait pu mettre le feu aux portes du FSB, seul dans la nuit moscovite.

T.

5. Il est une question pertinente à poser aux Pussy Riot : « Mais qu’est-ce que vous foutez, mesdames ? Pourquoi vous ne restez pas tranquillement assises sur votre canapé à boire des bières ? »

Qu’est-ce qui nous pousse à agir ? Je suis réellement en colère de voir que les principales institutions politiques de notre pays sont les forces de coercition : l’armée, la police, les services de renseignement, les prisons. Le tout contrôlé par un quasi-super-héros solitaire et parfaitement cinglé, qui monte à cheval à moitié nu, un homme que rien n’effraie, excepté les homosexuels. Un homme si généreux en amité qu’il a donné la moitié du pays à ses amis les plus proches, tous des oligarques.

En agissant de concert avec toi, nous pourrons établir d’autres institutions.

Début 2012. Nous parlons avec des journalistes, une cagoule sur la tête. Personne n’a jamais vu nos visages. J’ai les jambes qui me démangent à cause des collants. La laine des cagoules nous pique la bouche et les yeux. Elles sont maculées de la sauce des pâtes et des pizzas que nous mangeons pendant l’interview. Par-dessus le marché, nous manquons régulièrement d’y mettre le feu avec nos cigarettes. 

Nadejda Tolokonnikova, How to start a revolution, 2015, traduit du russe par Paul Lequesne