Pourquoi les fleuves frontaliers coulent-ils où ils veulent ?

Poste frontière entre Hongrie et Slovénie, dans le village de Pince, en 2015.
Poste frontière entre Hongrie et Slovénie, dans le village de Pince, en 2015.

Pourquoi les fleuves frontaliers coulent-ils où ils veulent ? C’est Aleš Šteger qui pose la question et Aleš Šteger est poète. Le 2 août 2015, il s’est assis pendant douze heures dans la gare routière de Belgrade, sans bouger. C’était l’été où la Serbie était devenue un lieu de passage pour la plupart des réfugiés syriens, en route vers la Hongrie ou l’Allemagne. Au milieu d’eux, Aleš Šteger a noté scrupuleusement ce qu’il a pu voir et entendre, à la manière d’un sismographe humain. Malheureusement pour nous, jamais personne n’a eu l’idée de traduire en français ce qu’Aleš Šteger avait écrit pendant ces douze heures : «La gare routière de Belgrade – une salle d’attente pour réfugiés».

Il faut dire aussi qu’Aleš Šteger est slovène et que l’un de ses poèmes, «La frontière en moi», sert de voix off à un film de Peter Zach, «Beyond boundaries». C’est un poème assez long, composé au cours d’une marche solitaire qui suivait toutes les frontières de ce petit pays, la Slovénie, longeant ainsi la mer puis l’Italie, à l’ouest, l’Autriche au nord, la Hongrie à l’est avant la Croatie, qui forme la frontière sud. Ça donne un «texte plein de cartes postales, un texte plein de nouvelles sur diverses frontières en Europe. Un texte qui enseigne ce qu’est toute frontière, tout ce qu’une frontière peut être.»

Par chance, Guillaume Métayer, qui est aussi poète et traducteur du hongrois, a pris le temps de traduire en français le poème frontalier d’Aleš Šteger, qui rassemble à lui seul les questions qu’on se pose en traversant les frontières des Balkans, si rapprochées les unes des autres qu’elles semblent révéler leur désespérante absurdité.

Le poème d’Aleš Šteger a été publié au printemps 2017 dans la revue que Michel Deguy avait fondée trente ans plus tôt, PO&SIE, et c’est encore une chance. Le texte de Guillaume Métayer raconte sa venue à Ptuj, en Slovénie ou chaque année a lieu, au mois d’août, le festival «Les jours du vin et de la poésie» : «L’Europe centrale est un café donnant sur une place où le monde entier s’est rassemblé pour écouter des poèmes. L’Europe centrale est le centre de l’Europe, et personne ne le sait. Pas même elle. Sauf quelques jours par an : à la fin du mois d’août, à Ptuj.»

Aleš Šteger © Boris B. Voglar, Ptuj
Aleš Šteger © Boris B. Voglar, Ptuj

C’est au cinéma de Ptuj que Guillaume Metayer a découvert le film de Peter Zach et voulu en traduire le poème qui lui sert de voix off. Vingt paragraphes dont je recopie les cinq premiers, histoire de ne pas oublier ma trouvaille d’hier après-midi. Et aussi pour donner l’envie d’aller lire le poème jusqu’au bout.

La frontière en moi

1. 
Au début,
que je ne connais pas,
au début
dont je n’ai 
qu’entendu parler,
il n’y avait qu’un seul
espace, infini.
La frontière lui donna sa forme.

2.
Sans la frontière je serai un ange, ou un océan.
Mais ainsi je suis un être humain. 
Un être humain minuscule dans un minuscule pays.
Mon pays qui est plus petit que la poche de mon pantalon,
c’est pourquoi il y a des frontières partout.
Tout est frontière.

3.
Ceci est un texte plein de cartes postales,
un texte plein de nouvelles
sur diverses frontières en Europe.
Un texte, qui enseigne
ce qu’est toute frontière,
tout ce qu’une frontière peut être.

4.
Il m’écrivit
qu’il était allé aux frontières,
là où le slovène, la langue,
dans laquelle il m’écrivait
se perd dans d’autres langues.
Il m’écrivait
qu’il allait aux frontières,
entre le slovène, le hongrois, le croate, l’italien et l’allemand.

5.
Il m’écrivait :
qu’il était animé par la curiosité,
comment les gens vivent, réfléchissent et se taisent,
dans toutes ces langues,
dans toutes les langues le long des frontières,
dans toutes les langues frontalières.
Derrière sa signature illisible
se trouvait un petit post-scriptum :
La frontière est en moi.
Je dois la contourner.

6.
Il m’écrivait.
Les frontières et les oiseaux sont migrateurs.
Ils sont toujours en chemin et moi avec eux.
Ce qui hier encore était infranchissable,
est aujourd’hui ouvert imperceptiblement.
Où hier encore des ruisseaux murmurèrent,
on trouve aujourd’hui des terrains surveillés,
des camps de réfugiés,
des barbelés sur le ciel suspendu.
Les frontières et les oiseaux sont migrateurs,
m’écrivait-il,
et le fret est notre mémoire.

7. Dans ma langue, m’écrit-il,
on raconte une histoire de faux-sauniers.
Ce qui aujourd’hui ne vaut pas
plus qu’une pincée de jour
valait jadis plus que la vie.
Dans ma langue, m’écrit-il,
j’ai fait tant de contrebande de la tienne,
de chacune des langues voisines,
que je peux t’écrire.
Seul ce que beaucoup nomment étranger
me rend capable de t’écrire.
Je ne suis qu’emprunt.
Même mon voyage.
Même mes frontières.
Quand je t’écris
je me rends à toi
via l’étranger.

8.
Sans chez-moi je ne peux arriver.
Nulle part.
C’est pourquoi je suis parti,
écrit-il,
pour me bâtir un nouveau chez-moi à l’étranger.
Un chez-moi sans murs ni toit.
Un chez-moi construit avec tout ce que
je charrie en moi d’étranger.
J’entrerai dans mon nouveau chez-moi,
écrit-il,
et m’allongerait aussi librement
que mes ancêtres le firent dans
différentes langues.
Le ciel ouvert sera mon toit.

9.
Il m’écrivit :
Présences et citations.
Je trouve imprimée dans l’eau
une piste que je vais quitter.
Le passé me rattrape.
Comme les rails que
le même train parcourt
chaque jour au même moment.

Présence et citations
ouvrent l’oreille
au crépitement de la pluie.
La rouille ronge de plus en plus les rails.
Ce que je serai, je l’étais dès longtemps déjà.
Ce que je suis me rattrape.

10.
Il m’écrivit :
Où vont les noms
des petits fleuves
quand ils se mêlent
aux plus grands noms ?
Pourquoi les fleuves frontaliers coulent-ils où ils veulent ?
Pourquoi les fleuves
ne dorment-ils jamais ?

11.
Il m’écrivit
Dans les chutes abruptes
et les muets bassins,
dans l’eau j’ai lu les noms
de ceux qui sont présents dans l’oubli.
Les montagnes d’ici se taisent
en obscurs tunnels,
que contrebandiers et sujets,
et plus tard les détenus des camps et l’histoire ont creusées.
Parfois je flaire leur passage.
Le vent froid m’habille du pressentiment
que l’homme ne meurt qu’un moment,
tandis que la langue et l’oubli
avancent constamment.
Mais vers où ?
Et pourquoi ?

12.
Il m’écrivit :
Je m’obstine sur ce chemin jamais foulé,
je guette
les ombres silencieuses de la langue, jusqu’à ce qu’elles
commencent à parler de la logique des images à l’abandon
dans ma mémoire
comme des mouches dans une toile d’araignée.
Il n’y a aucune différence entre ombre et souvenir.
Ces mouches immobiles sur mon vivant visage.

13.
Il m’écrivit :
Je sais tout depuis le début
que je ne connais pas.
Mais sur les frontières que je vis chaque jour
je sais bien peu de choses.

14.
Il m’écrivit :
Frontières !
Frontières entre des territoires.
Frontières entre des langues.
Frontière entre des corps.
Frontières entre des idées.
Tout est frontière.

15.
Il m’écrivit :
Certaines choses doivent rester entières.
Parler et se séparer le retournent.
Hommes d’État, dictateurs, chefs militaires, agents secrets,
héros et criminels, gigantesques spectacles médiatiques,
et feux d’artifice de l’historiographie.
Les choses entières ne sont ni bruyantes ni agressives.
Il m’écrivit que la la langue se retourne.
Que ses frontières sont dessinées par des gens anonymes.

16. Il m’écrivit :
Je suis ma frontière.
Mais pas une frontière comme la frontière de deux États ou deux propriétés
mais l’incapacité à la franchir.
Je suis à la fois l’un et l’autre côté,
mais sans une porte,
les chemins se perdent.

17.
Il m’écrivit :
J’ai vu de l’eau.
Dans l’eau, un reflet de mon visage.
J’ai marché dans l’eau.
J’étais l’eau.

Il m’écrivit :
L’hiver est venu
et les frontières entre la terre et l’eau ont disparu.
Toutes les frontières ont disparu dans le blanc.

Il m’écrivit :
J’ai vu comment les frontières blanchissent dans le blanc.
Je suis allé au fleuve et ai vu le fleuve emporter mes visages.

Il m’écrivit :
Mon visage de blanche-neige.
Je suis disparition.

18.
Il m’écrivit :
Ne vaudrait-il pas mieux parler nuages et brumes ?
Ne vaudrait-il pas mieux parler des traces
que l’inconcevable laisse en nous ?

19.
Je vais briser le lieu,
où je suis,
m’écrit-il.
Je vais diviser le monde
pour voler plus léger,
loin de cette autre fin,
pour rentrer plus facilement
auprès de toi
que j’aime.
Tu es mon
Au-delà,
m’écrit-il.
Au-delà.
Inaudible
il ouvrit les lèvres.
De là-bas,
de l’autre côté.
Au-delà.

20.
Il m’écrivit :
Dans ma langue la nuit a quatre portes.
Gute Nacht, buna notte, laku noć, jó éjszakát,
dit ma langue ailleurs.
Il y a un ici dans ma langue.
Et il y a un là, en face.
Où est parfois cet ici.

Aleš Šteger
traduit du slovène par Guillaume Metayer

__________________

• La frontière en moi, poème d’Aleš Šteger traduit par Guillaume Metayer et inclus au cœur de son récit, «De notre envoyé spécial en poésie», PO&SIE n° 160-161, printemps 2017, «Trans Europe Eclairs».

Un seul poème de Hüseyin Avni Dede pour commencer

Tieri Briet, inscription en rouge et noir, rue Paul Valéry à Sète.
Tieri Briet, inscription en rouge et noir, rue Paul Valéry à Sète.

Hüseyin Avni Dede est un poète des rues d’Istanbul, infatigable grande gueule et clochard céleste d’une Constantinople qui résiste à la répression policière et à l’islamo-fascisme au pouvoir en Turquie. Depuis la parution de son premier recueil, en 1973, Hüseyin Avni Dede est bouquiniste des rues, ce qui lui permet de vendre aussi ses propres poèmes photocopiés sur les marchés et les trottoirs des deux rives de la Corne d’or, de Beyoglu au Grand bazar.

Hüseyin Avni Dede sur un marché d'Istanbul
Hüseyin Avni Dede sur un marché d’Istanbul

«Si j’avais un recueil de poèmes il ne se vendrait sûrement pas», a-t-il écrit dans La mer sent la mort. Malheureusement, ses recueils n’ont pas encore été édités en français, d’où l’importance des deux poèmes que Timour Muhidine vient de traduire pour le dernier numéro de Siècle 21, paru cet automne.

Voici le premier des deux poèmes, pour donner envie d’explorer l’écriture de Hüseyin Avni Dede .

La faim est comme le plomb

trois biftecks ont frôlé mon nez au moment du repas
la faim m’est tombée sur les épaules comme du plomb
la poésie est devenue du pain je l’ai mangée elle est devenue eau
j’ai fait résonner ma voix dans Beyoglu ah si la faim n’existait pas
comme je dormirais bien
moi je n’étais pas homme à naître dans cette ville
moi je ne suis pas homme à vivre dans cette ville
je ne suis pas homme à poursuivre mon existence dans cette ville
je l’ai bue
je le savais cette ville est trop étroite pour moi
je le savais il y a dans cette ville un tas d’animaux qui y vivent comme des hommes
c’est pour cela que je suis devenu poète moi
le Bonheur était comme une étoile dans mes mains comme une étoile qui me filait entre les mains

Hüseyin Avni Dede

Où sont les fleurs de Jacques Prévert ?

Marc Riboud

Marc Riboud

Je ne sais pas où sont les fleurs. Les coquelicots que les enfants ramènent à leur maman si fatiguée le dimanche soir, après avoir couru dans les champs d’une banlieue où les fleurs rouges ont explosé sous le premier soleil de mai. Où sont les coquelicots que j’ai cueillis dans la cité de nos enfances ? Et ceux que les gamins d’aujourd’hui rêvent d’offrir à la maîtresse, sans rien savoir de la fragilité de leurs pétales, comme de la soie qui se déchire entre les doigts des écoliers ?

Et maintenant où sont les fleurs qu’on offre aux cheminots de Nice, avant-hier, quand ils réclament d’être reçus en préfecture et qu’ils reçoivent encore les mêmes grenades, des lacrymos et du gaz poivre que des brigades de CRS balancent en plein visage ? Où sont les marguerites pour les grévistes qui perdent un quart de leurs salaires dans un combat où c’est aussi la dignité des travailleurs qui est en jeu.

Et maintenant où sont les fleurs des amandiers, les fleurs des cerisiers dont les pétales recouvrent l’herbe où nous venions déjeuner le dimanche, quand le soleil revient faire la promesse qu’on va s’inventer un autre avenir tous ensemble ?

 

Jacques Prévert

Jacques Prévert

C’est vrai, où sont les fleurs maintenant qu’on se bat contre un monde où on interdira peut-être aussi les fleurs des champs ? Où sont les fleurs d’aubépines et celles des acacias qu’on peut manger quand on a faim, que les frigos sont vides parce qu’on a fait la grève générale dont tout le monde parle sans savoir encore si ça existe, de changer le monde où on vit en refusant de reprendre le travail.

Je me demande où sont les fleurs de Jacques Prévert ? Ces sales fleurs qui ne vivent ni ne se fanent jamais, tu sais, dans son poème où il commence par raconter les fleurs qu’on appelle immortelles.


« Et la plus grande la plus belle
Celle qui pousse toute droite sur le fumier de la misère
Celle qui se dresse à côté des vieux ressorts rouillés
À côté des vieux chiens mouillés
À côte des vieux matelas éventrés
À côté des baraques de planches où vivent les sous-alimentés
Cette fleur tellement vivante
Toute jaune toute brillante
Celle que les savants appellent Hélianthe
Toi tu l’as appelée soleil
… Soleil…
Hélas ! hélas ! hélas et beaucoup de fois hélas !
Qui regarde le soleil hein ?
Qui regarde le soleil ?
Personne ne regarde plus le soleil
Les hommes sont devenus ce qu’ils sont devenus
Des hommes intelligents…»

 

Et maintenant où sont les fleurs ? Celles qu’un père vient offrir à sa fille, parce que demain sera le jour de son anniversaire et qu’elle vit loin, si loin d’ici qu’il n’a pas pu aller la voir, à cause de la vie chère et de la pauvreté qui lui serre la ceinture.

Où sont les fleurs je ne sais pas.

Je ne sais plus non plus où sont les fleurs du mois de mai 2018. Celles qu’on offre à une femme parce qu’on est amoureux. Et puis la fleur de Marc Riboud, photographiée en noir et blanc un jour de 1967, pendant la guerre du Vietnam à Washington. La première fleur de la révolution, la fleur d’octobre d’une étudiante américaine face aux soldats en armes. Elle s’appelait Jan Rose Kasmir.

Et maintenant je me souviens. À Thessalonique en 2016, dans un immeuble abandonné où habitaient ensemble des réfugiés syriens, des étudiants afghans qui avaient fui la mort et une poignée d’anarchistes aussi pauvres qu’un mendiant aveugle et estropié sur les trottoirs de Somalie.

Dans cet immeuble, une retraitée venait chaque jour porter des grands bouquets de fleurs cueillies dans son jardin. Elle racontait qu’avant, quand elle travaillait et tous les jours de sa longue vie de travailleuse, elle avait été marchande de fleurs dans un kiosque, près du port. Et qu’elle pensait qu’à la retraite offrir des fleurs aux plus pauvres d’entre les pauvres était le plus beau geste de toute sa vie.

Je me souviens bien d’elle et je regrette d’avoir perdu la seule photo que j’avais prise de son visage. Mais je n’ai pas oublié son prénom. Elle s’appelait Maria, le même prénom que porte celle qui m’a nourri si souvent quand je n’avais plus rien à manger moi non plus. Elle s’appelait Maria et dans Thessalonique, elle venait seule offrir des fleurs aux réfugiés qui n’avaient plus d’endroit où aller.

________________

Entre guillemets c’est un passage dans un poème de Jacques Prévert, Fleurs et couronnes. Un poème qui commence par le mot Homme et qui finit par trois petits points après le mot pensée.

Et la photo, elle est de Marc Riboud qui aimait tant l’humanité, photographier tous nos visages et parcourir la terre où les pensées fleurissent après les pluies.

Les mots d’Akhmatova qu’apporte Sophie Benech

Анна Ахматова - Anna Akhmatova

Анна Ахматова – Anna Akhmatova

Les mots de Sophie Benech, lundi 5 mars 2018, sur son mur. Rien d’autre.
Pas besoin.

Le 5 mars 1953, mourait Staline. C’est aussi un 5 mars, mais en 1966, qu’est morte Anna Akhmatova.
Elle lui avait survécu 13 ans. Elle avait eu cette chance.
Et aujourd’hui, c’est à elle que je préfère penser. Certains laissent derrière eux des cadavres et la mort, d’autres des poèmes et la beauté.

Ржавеет золото и истлевает сталь,
Крошится мрамор — к смерти все готово.
Всего прочнее на земле печаль
И долговечней — царственное слово.

L’or se couvre de rouille, l’acier tombe en poussière,
Et le marbre s’effrite. Tout est prêt pour la mort.
Ce qui résiste le mieux sur terre, c’est la tristesse,
Et ce qui restera, c’est la Parole souveraine.

Анна Ахматова - Anna Akhmatova

Анна Ахматова – Anna Akhmatova

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( ★ Vraiment rien d’autre.
Pas besoin.)
_____________
Entre autres livres, Sophie Benech a traduit Requiem,  d’Anna Akhmatova, aux éditions Interférences :
En Russie, à la fin des années trente, parmi les millions d’innocents arrêtés qui disparaissent dans les cachots et dans les camps, il y a le fils d’Anna Akhmatova, un des grands poètes russes du siècle. Elle compose alors des poèmes qu’elle n’ose même pas confier au papier : des amis sûrs les apprennent par coeur et, pendant des années, se les récitent régulièrement pour ne pas les oublier. En évoquant sa tragédie personnelle, Akhmatova parle au nom de toutes les victimes, et aussi de toutes les femmes qui, comme elle, ont fait la queue pendant des semaines et des mois devant les prisons. Ses vers «formés des pauvres mots recueillis sur leurs lèvres», comptent parmi les plus poignants de la littérature russe. Les dizaines de millions de voix étouffées et brisées qui, grâce à elle, traversent l’espace et le temps pour parvenir jusqu’à nous, résonneront encore longtemps dans la mémoire de la Russie.

 

Nâzim Hikmet, une autobiographie

Nazim Hikmet en exil

Nâzim Hikmet en exil

Autobiographie, c’est un poème que Nâzim Hikmet avait écrit le 11 septembre 1961, à Berlin-Est, dévoré de nostalgie pour la Turquie dont il s’était exilé dix ans plus tôt. Autobiographie a été écrit deux ans à peine avant sa mort, à Moscou, puis adapté par Charles Dobzynski et Nâzim Hikmet, qui parlait français, pour l’Anthologie poétique de Hikmet qu’avait finalement éditée Temps Actuels, en 1982.

Avant son exil en URSS, Nâzim Hikmet avait passé quinze ans de sa vie à l’ombre des prisons turques, où il avait mené deux grèves de la faim. Tristan Tzara : «Les plus belles années de sa vie, Nâzim les a passées en prison, où il n’a cessé d’écrire des poèmes.» Finalement déchu de la nationalité turque, il était devenu citoyen polonais et avait vécu ses dernières années à Moscou.

AUTOBIOGRAPHIE

Je suis né en 1902
Je ne suis jamais revenu dans ma ville natale
Je n’aime pas les retours.
À l’âge de trois ans à Alep, je fis profession de petit-fils de pacha
à dix-neuf ans, d’étudiant à l’université communiste de Moscou
à quarante-neuf ans à Moscou, d’invité du Comité central,
et depuis ma quatorzième année, j’exerce le métier de poète.

Il y a des gens qui connaissent les diverses variétés de poissons moi celles des séparations.
Il y a des gens qui peuvent citer par cœur le nom des étoiles, moi ceux des nostalgies.

J’ai été locataire et des prisons et des grands hôtels,
J’ai connu la faim et aussi la grève de la faim et il n’est pas de mets dont j’ignore le goût.
Quand j’ai atteint trente ans on a voulu me pendre,
à ma quarante huitième année on a voulu me donner le Prix mondial de la Paix
et on me l’a donné.
Au cours de ma trente-sixième année, j’ai parcouru en six mois quatre mètres carrés de béton.
Dans ma cinquante-neuvième année j’ai volé de Prague à La Havane en dix-huit heures.
Je n’ai pas vu Lénine, mais j’ai monté la garde près de son catafalque en 1924.
En 1961 le mausolée que je visite, ce sont ses livres.
On s’est efforcé de me détacher de mon Parti
ça n’a pas marché
Je n’ai pas été écrasé sous les idoles qui tombent.
En 1951 sur une mer, en compagnie d’un camarade, j’ai marché vers la mort.
En 1952, le cœur fêlé, j’ai attendu la mort quatre mois allongé sur le dos.

J’ai été fou de jalousie des femmes que j’ai aimées.
Je n’ai même pas envié Charlot pour un iota.
J’ai trompé mes femmes
Mais je n’ai jamais médit derrière le dos de mes amis.

J’ai bu sans devenir ivrogne,
Par bonheur, j’ai toujours gagné mon pain à la sueur de mon front.
Si j’ai menti c’est qu’il m’est arrivé d’avoir honte pour autrui,
J’ai menti pour ne pas peiner un autre,
Mais j’ai aussi menti sans raison.

J’ai pris le train, l’avion, l’automobile,
la plupart des gens ne peuvent les prendre.
Je suis allé à l’opéra
la plupart des gens ne peuvent y aller et en ignorent même le nom,
Mais là où vont la plupart des gens, je n’y suis pas allé depuis 1921 :
à la Mosquée, à l’église, à la synagogue, au temple, chez le sorcier,
mais j’ai lu quelquefois dans le marc de café.

On m’imprime dans trente ou quarante langues
mais en Turquie je suis interdit dans ma propre langue.

Je n’ai pas eu de cancer jusqu’à présent,
On n’est pas obligé de l’avoir
je ne serai pas Premier ministre, etc.
et je n’ai aucun penchant pour ce genre d’occupation.

Je n’ai pas fait la guerre,
Je ne suis pas descendu la nuit dans les abris,
Je n’étais pas sur les routes d’exode, sous les avions volant en rase-mottes,
mais à l’approche de la soixantaine je suis tombé amoureux.
En bref, camarade,
aujourd’hui à Berlin, crevant de nostalgie comme un chien,
Je ne puis dire que j’ai vécu comme un homme
mais le temps qu’il me reste à vivre,
et ce qui pourra m’arriver
qui le sait ?

Nâzim Hikmet,
écrit le 11 septembre 1961 à Berlin-Est.

_______________

La moitié d’un poème du vieux Jim

Jim Harrison

Jim Harrison

Il y a des zones très loin en mer où
il pleut énormément. Camus disait
qu’il pleuvait si fort que même la mer était trempée.

Dernière page du Vieux Saltimbanque, le dernier livre que le vieux Jim Harrison ait pu écrire avant sa mort. Comme un aveu à la troisième personne, où il finit par reconnaître tout ce qui l’a maintenu vivant pendant plus de 78 années : l’art de la cuisine, la présence des oiseaux et l’amour des rivières. Et puis sa femme aussi un peu, « Car l’équilibre d’un mariage réussi permet d’accomplir son travail.» C’est la dernière phrase du bouquin. Un sacré beau livre un peu bancal, une espèce d’anti-testament où on finit par comprendre que la poésie a été la grande affaire dans la vie d’Harrison.

« Son obsession la plus agaçante, qui durait depuis un demi-siècle, était d’être esclave du langage. Il avait lu Keats à quatorze ans et le couperet était tombé. La poésie devint sa drogue, il perdit sa liberté.»

Et plus loin : « La poésie a parfois ce genre d’effet. Soit on se retrouve au septième ciel, soit on barbote en pleine dépression. On pond un premier vers formidable, mais la pensée n’est pas assez puissante pour en enchaîner d’autres et, au beau milieu de la création, les mots s’ennuient et se font la guerre.»

Alors j’ai repris la lecture de ses recueils. Théorie et pratique des rivières, d’abord, et puis L’éclipse de lune de Davenport, où il déclare d’emblée tout ce qu’il doit aux poètes zen des deux côtés du Pacifique, de Tung-shan à Gary Snyder.

J’ai amplifié mes battements de cœur
mille fois,
les bêtes au départ intriguées
ont ensuite convenu que j’étais
un autre tonnerre humain.

Tandis que je parlais direct à dieu
mon attention a lentement décru
j’ai tant de choses en tête.

Je me suis entraîné
à me faire aussi fort
que l’eau.

Après toutes ces années
à retenir le monde entier
je le laisse maintenant rouler à flanc de colline
et sombrer dans le fleuve.

Un arbre en appelle
toujours un autre,
lorsque je foule encore
cette terre non dite.


Jim Harrison, Nord, dans L’éclipse de lune de Davenport. (After Ikkyu and Others Poems, traduit par Jean-Luc Piningre et je n’ai recopié que la moitié du poème.)

Paix à son âme, parce que ses livres composent un fleuve mental puissant pour l’Amérique du nord, des Niagara Falls au Rio Bravo. J’y ai beaucoup nagé pendant que j’essayais de voyager dans d’autres directions, du côté sauvage de l’Europe. J’espère seulement que la puissance élémentaire de ses pensées continue de s’écouler avec l’eau des rivières du Nord-Michigan, jusqu’aux Grands-Lacs qu’elles abreuvent jour et nuit.

La Syrie de Fadwa Souleimane dans les visages des rues à Damas

Fadwa Souleimane au Marché de la poésie de Bordeaux, le 15 mars 2015

Fadwa Souleimane au Marché de la poésie de Bordeaux, le 15 mars 2015

Février 2018 en Syrie, aujourd’hui : l’État syrien mène des frappes aériennes de plus en plus meurtrières contre deux des derniers bastions rebelles, la Ghouta orientale, aux portes de Damas, et la province d’Idlib, près de la frontière turque, où les chasseurs-bombardiers russes viennent de détruire les hôpitaux civils.

En mars 2015, Fadwa Souleimane avait fui la Syrie depuis deux ans, trouvé refuge en France où ses poèmes, d’abord publiés à Beyrouth, avaient été traduits et édités aux éditions Le Soupirail. «On a voulu un monde où l’on ne tue pas, a-t-elle écrit en ouverture de son premier recueil, même pas avec les mots. On espérait effacer le code de la guerre et semer l’amour.»

Fadwa Souleimane au Marché de la poésie de Bordeaux, le 15 mars 2015

Fadwa Souleimane au Marché de la poésie de Bordeaux, le 15 mars 2015

Fadwa Souleimane n’est plus, disparue le 17 août 2017. Nous restent ses poèmes, réunis au sein de deux recueils. Et reste sa parole, enregistrée quand elle venait lire ses poèmes en public comme à Bordeaux, le 15 mars 2015. Elle avait raconté son parcours et aujourd’hui, ses mots résonnent avec une cruauté particulière. Les temps de tuerie continuent en Syrie, auquel ont pris part les bombardiers de l’armée russe, les chars de l’armée turque et les factions jihadistes. C’était au Marché de la poésie, à la Halle des Chartrons :

«Le 15 mars, pour moi c’est une mémoire très forte. Quand nous étions en Syrie, on avait l’espoir de changer notre pays, pour faire tomber notre dictature. On a imaginé qu’on avait commencé par écrire notre parcours, pas par les mots, par notre âme. On a imaginé qu’on a commencé à changer notre langue, ce qui veut dire donner d’autres identités, d’autres personnalités. On a cherché d’autres voies, on a trouvé d’autres voies, et au moment où on a trouvé notre voie, tout le monde a participé à la paix. Aujourd’hui, le 15 mars, j’étais à Damas, j’avais de grands rêves, je descendais dans les rues pour chercher dans les visages des gens qui me ressemblent, et pour me trouver moi-même dans les visages. J’ai trouvé ça. J’ai trouvé ma Syrie dans les visages. Aujourd’hui j’ai perdu la Syrie. Et en même temps non : j’étais rien, je suis rien, j’étais seulement le passage de l’âme des Syriens, des pensées des Syriens. Leurs pensées, leur imaginaire… je suis rien, je suis seulement l’âme des Syriens. J’espère qu’on peut, aujourd’hui, participer avec vous à une minute de silence, pour toutes les âmes des Syriens qui ont décédé pour notre liberté, pour la liberté de tout le monde, en mélange de tous les hommes, de tout le monde, en Argentine, en Colombie, au Vietnam, en France, partout dans le monde, grâce à eux on vit ici, maintenant.»

Et puis elle avait lu ce poème en premier :

À toi
Qui m’as tuée en ce temps-là
Et que j’ai tué en ce temps-là
Temps de tuerie
Ce temps-là

Viendra-t-il cet instant où
Les yeux dans les yeux
Nous verrons que nous ne sommes que le reflet de notre regard
Qui dit pardon
Rien d’autre
Pardon

Vois ce pardon dans mes yeux
Et filons
La lumière perce devant nous

Paris 4 septembre 2013.

Aujourd’hui, vendredi 9 février 2018, je recopie les mots que j’ai lus ce matin, sur le site de Rojinfo : «Des avions de guerre de l’armée turque ont mené des frappes aériennes dans les districts de Rajo, Shera, Sherawa, Bilbile et Jindires à Afrin, jeudi soir.»

Et plus loin : «Selon un premier bilan une femme de 50 ans, Emine Sahin, a été tuée à la suite de l’attaque aérienne.» J’écris son nom, Emine Sahin, à l’intérieur du Cahier rouge et comme Fadwa Souleimane à Bordeaux, j’espère qu’on peut aujourd’hui avec vous participer à une minute de silence. Pour l’âme d’Emine Sahin à Afrin, en Syrie.

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Capture d_écran 2018-02-09 à 13.22.45 2Deux recueils de Fadwa Souleimane ont été traduits en français :

À la pleine lune, traduit de l’arabe par Nabil El Azan, éditions Le Soupirail, 2014.

Dans l’obscurité éblouissante, traduit de l’arabe par Sali El Jam, éditions Al Manar, 2017.

Et une pièce de théâtre :

Le Passage, traduit de l’arabe par Rania Samara, éditions Lansman, 2013.