Réfugier tous les livres

C’est un petit livre jaune qui tient dans la paume de la main, dans la poche d’un manteau si on a les mains déjà prises. Marielle Macé y parle de Walter Benjamin et ses mots m’ont parlé. En rejoignant ce que j’affronte ils ont résonné plusieurs jours. Quand elle raconte à quelle intensité Benjamin avait ressenti très tôt, tout jeune homme, « le besoin intérieur de posséder une bibliothèque.» Sidérer, considérer – Migrants en France. C’est le titre du livre, paru en août 2017 aux éditions Verdier qui sont chères à mon cœur. Dans un carnet, je recopie les phrases qui parlent des livres de Benjamin.

« Emballer et déballer sa bibliothèque, Benjamin y a consacré bien des pages, et bien des jours; il a connu cela beaucoup de fois dans sa vie, et de façon de plus en plus dramatique, depuis son émigration à Paris en 1933 lorsqu’il a quitté l’Allemagne (comme Spitzer, comme Auerbach, comme toutes ces figures qui ont assumé au cours du siècle l’étonnante liaison de la philologie et de la politique) jusqu’à son suicide en septembre 1940 à Port-Bou, alors qu’il tentait de partir pour les Etats-Unis, fuyant devant la Gestapo. Sa vie a été ponctuée par des exils et des tentatives pour sauver les livres patiemment amassés ; elle est marquée par la double histoire des déplacements et des lectures, dont témoignent les cahiers qu’il a toujours tenus, ces « répertoires errants » aujourd’hui disponibles, où il notait simplement les titres des ouvrages et les lieux de lecture (n° 1711 et avant-dernier : Au château d’Argol, de Julien Gracq, paru en 1938). La substitution des lieux les uns aux autres s’y accélère rapidement, manifestant à quel point les abris de Benjamin se sont faits de plus en plus précaires (Jennifer Allen rapporte au moins quinze changements d’adresse à Paris entre 1933 et 1938); et dans le même mouvement sa bibliothèque se défaisait, s’amoindrissait ; Benjamin a toujours tenté pourtant d’en sauver quelque chose, en la faisant envoyer en lieu sûr, ou, mais c’est tout un, en en déposant une partie chez des amis (chez les Brecht au Danemark, par exemple, et Bertolt Brecht avait peur de ne plus revoir Benjamin une fois que celui-ci aurait pu récupérer ses livres); mais il n’est pas parvenu à lutter contre la dispersion ; il a d’abord abandonné ses manuscrits ; puis, fuyant vers l’Espagne, il n’a pu emporter que son masque à gaz et ses effets de toilette. Comme s’il avait porté sur ses épaules cette tragédie de la culture qui a marqué tout le siècle, et que Sebald ancre encore sur les quais de la gare d’Austerlitz et les rayonnages oublieux de la bibliothèque qui s’y dresse aujourd’hui.L’histoire de Benjamin, parmi les livres comme parmi les lieux, aura été celle d’un constant et violent dépouillement; et pourtant il n’aura cessé de réfléchir au bonheur du «collectionneur», à celui qui connaît la joie de posséder «au moins une belle chose à lui», et qui, face au «monde des choses», tenant les choses en main, semble «les traverser du regard pour atteindre leur lointain» et y gagne «une apparence de vieillard». Il y a effectivement un monde des choses, un chant des choses, une magie dans les choses (Pasolini parlait du rêve d’une chose : il sogno di una cosa). D’ailleurs Benjamin ne collectionnait pas seulement les livres – livres d’enfants, livres de malades mentaux, «romans de servantes», «œuvres gauches», il collectionnait aussi les cartes postales, les jouets anciens (parmi eux : des meubles minuscules pour maisons de poupées fabriqués par des prisonniers sibériens) … tous ces objets où se ramasse une promesse de bonheur, qui donne un tour très particulier au fait même de la possession, une profondeur spirituelle à la vie matérielle, une pesanteur morale aux objets. Benjamin est celui qui nous aura pour toujours ouvert à cette idée si vaste que les choses rêvent, nous rêvent. (Ce rêve des choses, et tous les petits objets qui ont intéressé Benjamin, rejoignent encore une fois bizarrement les préoccupations d’une Cité de la mode et du design, ce très pesant palais de la visibilité qu’il n’est décidément pas facile de faire sortir de la scène.)»

Sur la photo, le regard adoré d’Edith Piaf, le visage de Terek en couleurs et les clés du camion qui servait de refuge à mes livres, entreposés à travers les maisons d’amis quand je n’avais plus de maison. Je ne peux pas oublier l’accueil qu’ils ont fait à mes livres en entreposant mes cartons. De Sète à Constanța, en Roumanie, des Saintes-Maries-de-la-mer à Décines, près de Lyon, de la cabane de Rouans au studio de Périgueux. Aujourd’hui, mes livres ont trouvé un refuge et je peux continuer de lire et d’écrire jour et nuit. Alors je dois remercier à nouveau Bik Régis et Khédi Boudjema, , Ionut et Marius à travers les frontières, Louis et Juliette Massat juste au bord de la mer, Cath Rostain et Guillemette Ealet à la fin du périple.

NOUS

Il voulait écrire un livre qui devienne une fresque, un monument de témoignages rassemblés par milliers pour la fin du mensonge : « L’Archipel du Goulag ne contient ni personnages ni événements inventés. Hommes et lieux y sont désignés sous leurs vrais noms ». À l’époque, il n’y avait pas d’archives accessibles en Russie. Il fallait écrire à partir des témoignages de rescapés. Le livre a ébranlé l’URSS et l’empire s’est très vite écroulé : l’État russe qui s’est reconstruit à partir des décombres est devenu le pire cauchemar des écrivains.

Le pays de Soljenitsyne aujourd’hui, séparé de l’Ukraine, bâti sur un mensonge d’État permanent, a tout oublié de l’Archipel ou des Récits de la Kolyma. L’amnésie est imposée de force par le Kremlin, les dissidents sont montrés comme des traîtres et aujourd’hui, l’opposition est emprisonnée ou forcée à l’exil. Le visage du vieil écrivain est devenu le symbole d’une littérature clandestine qui s’écrit en langue russe mais qui n’a plus de lecteurs. Et pourtant, quand j’ouvre à nouveau l’Archipel, je pense aux Gilets Jaunes qui sont devenus les nouveaux zeks, les forçats d’un capitalisme tyrannique qui est prêt à tout sacrifier, tout ce qu’il reste de vivant sur cette terre si nous ne réussissons pas à l’abattre.

On peut penser que la littérature n’a plus assez de forces pour venir à bout du grand saccage capitaliste qui se déploie maintenant de manière monstrueuse. Pourtant, il suffit de continuer à aller puiser dans les textes. Dans L’Archipel du Goulag il y a cette phrase que j’avais recopiée : « Maintenant, pour la première fois, vous allez voir des gens qui ne sont pas des ennemis. Maintenant, pour la première fois, vous allez voir d’autres êtres vivants qui parcourent le même chemin que vous et que vous pouvez englober, avec vous, dans ce mot joyeux : NOUS. ».

Nous, c’est un mot important. Dans Monologue du Nous, Bernard Noël parle de la dissolution du Nous. « Le Nous me paraît impraticable dans l’état actuel du monde », disait-il dans un entretien, paru en 2010. Peut-être qu’il y a dix ans c’était encore vrai. Aujourd’hui non, je ne crois pas. Dans la violence actuelle du capitalisme absolu, un nouveau Nous s’est reconstitué, qui occupe aujourd’hui les théâtres. Et c’est un Nous dont nous avons besoin, un Nous révolté, joyeux et inventif, incapable de capituler, un Nous qui nous extirpe de la dépression sanitaire pour nous ramener à la joie d’être ensemble. Unis et solidaires face aux monstres froids qui gouvernent le pays mal en point de ce pauvre Voltaire : « Maintenant, pour la première fois, vous allez voir des gens qui ne sont pas des ennemis. Maintenant, pour la première fois, vous allez voir d’autres êtres vivants qui parcourent le même chemin que vous et que vous pouvez englober, avec vous, dans ce mot joyeux : NOUS. ».

( s’ApprocHer de l’HumaiN )

Photo © Si petite zone, portrait de Thierry Metz

En dehors de l’amitié – et de la « belle amour humaine » – je ne connais que deux autres chemins pour s’approcher de l’humain. Je veux dire s’approcher pour de bon, au plus près de l’humanité sans armure ni cravate, celle de l’autre qui est si différent de moi, sa peau avec la sueur de nos sœurs et de nos frères d’humanité. On n’ira pas au contact par quatre chemins, parce que j’ai beau chercher depuis toutes ces années et je n’en ai trouvé que deux : la poésie directe et le journalisme documentaire, qu’il soit filmé ou écrit.

Côté poème, j’en parle souvent en recopiant ceux des poètes de Sarajevo ou d’Istanbul quand je découvre une traduction qui tient la route. Hier j’ai recopié ici le très beau texte de Hüseyin Avni Dede, La faim est comme le plomb. Aujourd’hui je pense à ce poème de Thierry Metz que j’essaie d’apprendre par cœur, pour pouvoir mieux le partager en atelier d’écriture tout à l’heure. C’est un poème sans titre, mais on le trouve dans un recueil paru chez L’Arpenteur, Lettres à la bien-aimée. C’est le seizième poème, page 28, et il me fait trembler au bord de l’intérieur chaque fois que je récite les deux dernières phrases, écrites au bout d’une solitude absolue. Sûrement irrémédiable.

« J’ai reçu ta lettre.
Ton écriture de gauchère. Rapide et tordue. Tu me demandes si ça va.

Te répondre est facile, j’aperçois toujours les mêmes prédateurs, les mêmes gens. Qui se dévorent les uns les autres. Dans la vase. »

En recopiant ici les trois dernières phrases du poème, je pense à ces visages de chefs d’Etat et de ministres qui tournent en boucle sur les écrans, en France et en Europe. Leurs gueules d’insatiables prédateurs, dont je ne veux pas reproduire les photos. Et je relis ce qu’écrivait une amie psychanalyste à ce sujet : «Si Dieu n’existe pas, si il n’y a pas de maître, si les parents n’assurent pas un cachou ça ne sert à rien de rajouter des couches et des couches de «vernis» idéal non plus, tout ça pour ne pas regarder ce réel en face… et ne pas reconnaître notre fragilité de structure (humains, en proie à la douleur d’exister et donc d’être mortels). A force d’en appeler à un Autre tout puissant, qui n’est qu’un fantasme infantile, à force de rêver d’un sauveur collectif ou individuel qui détiendrait la Vérité, c’est le maître qui se prend pour le maître qu’on convoque, appelons ça vouloir la dictature… se la prendre dans la figure, comme vouloir un suicide collectif, comme céder à ce penchant mélancolique …. On sait pourtant que l’issue mortelle est au bout. Alors pourquoi ne pas la tenir à distance et se recentrer sur la vie, même dure, et moins pleurer sur notre sort tels des enfants abandonnés.»

Je crois qu’avec ces deux chemins – la poésie directe et le journalisme documentaire – on pourrait s’approcher au plus près de l’humain. Du réel humain. Je pense à ce film documentaire dont l’ami René Diaz m’avait offert le DVD : Bi kheresko bi limoresko – Sant toit ni tombe, réalisé par Marilou Terrien et Thibault Datry en 2011. Plusieurs femmes roms, mères de famille, y racontent leurs parcours d’exil depuis le Kosovo ou la Roumanie. Au milieu du film, il y a cette très belle phrase de Rajko Duric, un écrivain rom de Belgrade : « La destinée rromani et la destinée humaine ne sont que variantes l’une de l’autre, car ni l’une ni l’autre n’a encore trouvé sa vraie place dans l’univers.»

Au milieu du film, l’une de ces mères nous raconte son attente tout en balayant sa cuisine : «Si nous avons notre réponse positive et nos papiers, Dieu merci, tout ira bien. Sinon j’embarque mes fils et mes belles filles, et comme ça nous nous jetons sous une voiture. Parce que rentrer au Kosovo c’est hors de question. Là-bas il y a des meurtres, des viols, tout ce que tu veux. Mais attendre rend fou, rien ne va, tu n’as aucune aide. Tu dors mal. Tu n’as pas ce dont tu as besoin et sans papiers tu ne peux même pas sortir.»

A chaque plan, la parole de ces femmes nous raconte quelque chose d’important, quelque chose de difficile à entendre. C’est la pensée de l’autre, la jeune romni qui a fui son pays où ses enfants étaient rejetés de l’école, la pensée brute et traduite en sous-titres. Pourquoi n’écouterions-nous pas ce qu’elle veut expliquer à la caméra qui vient de s’approcher de son visage dans la tourmente ? Elle nous raconte l’exil, la recherche d’un abri où dormir, préparer à manger pour ceux qu’on aime. Et nous sommes tous des enfants d’exilés, même si nous en avons perdu le récit à travers le silence des générations de ceux qui nous ont précédés. Les mots sont importants à rassembler, et ceux que ces femmes prononcent en langue romani nous parlent d’une humanité primordiale, celle des poèmes de Thierry Metz et Hüseyin Avni Dede. Celle qu’il nous faut continuer d’approcher pour avoir une chance de la préserver des prédateurs au pouvoir. Pour tenter de la raconter à notre tour, un jour, si nous trouvons les mots qui manquent encore. Si nous parlons avec la voix fragile qui ne mentira pas.

T.

Thierry Metz

Quand nous vient la puissance de la langue

Joseph Brodsky

En revenant de l’expo Soulèvements, Sophie Jaussi a écrit : « La puissance de la langue nous vient lorsque nous la laissons nous dire, nous ouvrir, nous questionner.» Une belle définition. Et sur la table où je suis revenu lire ce matin, un livre demeure ouvert sur d’autres mots qui m’avaient frappé eux aussi. Des mots plus anciens, traduits de ceux qu’avait écrits Joseph Brodsky en 1979 : « La lecture, dit Tsvétaëva, est une participation à la création.» C’est bien là une déclaration de poète ; jamais Léon Tolstoï n’aurait dit une chose pareille.»

Que cherchons-nous en lisant une poète comme Marina Tsvetaeva ?

En premier la puissance de la langue, puisque hors littérature la langue est rabaissée partout à un calcul, détournée et appauvrie pour donner juste envie à l’acheteur, à l’électeur de croire encore une fois ces pauvres mots mal ravalés. Dans les discours politiques, les productions publicitaires, la langue est affaiblie et travestie. Sa manière de scintiller est déjà une arnaque mais nous lisons quand même, c’est un automatisme ou bien une soumission aux mots qui s’affichent un peu partout, sur les affiches ou dans les journaux, nous continuons de lire la vieille langue de pute qui fait de la retape pour essayer de vendre sa marchandise. Alors je continue avec Brodsky : « Sur un plan strictement technique, certes, la poésie revient à placer des mots chargés du plus grand poids spécifique possible dans l’ordre le plus efficace et, en apparence, inéluctable.» La volonté de Brodsky, c’est de comprendre pourquoi et comment « la puissance de la langue » peut venir aux poètes, avant de se donner à ceux qui les liront. Et il enfonce le clou : «L’idéal est cependant une langue qui est une négation de sa propre masse et des lois sur la pesanteur ; c’est cette aspiration de la langue vers le haut – ou sur le côté – à ce commencement où était le Verbe. »

La puissance de la langue, celle dont parle Sophie Jaussi dans son texte, c’est aussi et avant tout l’obsession des poètes, leur travail avec les mots et la syntaxe d’une langue commune. «L’oreille écoute la bouche», écrit Brodsky un peu plus loin. «Ainsi, par l’écoute de soi, la langue parvient-elle à la connaissance de soi.» Mais la puissance de la langue peut basculer en pouvoir, nous prévient Sophie J., «lorsque nous l’utilisons pour désigner, comme un doigt tendu sans retour possible». Il suffit de regarder les mains des candidats aux élections, celles des marchands d’électro-ménager ou des concessionnaires de voitures. Leurs doigts se tendent à chaque phrase.

A la tête d’un empire, les gouverneurs ont besoin d’une langue commune pour continuer de rameuter les foules. «Travailler plus pour gagner plus», disait ce ministre de l’Intérieur qui ne pensait déjà qu’à s’enrichir. Et ça me fait penser à ce qu’Auden racontait dans un de ses poèmes :

«En exil Thucydides a su
Tout ce que peut dire un discours
A propos de démocratie
Et ce que font les dictateurs,
Leur bla-bla de radoteurs »

C’était en 1939, Auden et Isherwood venaient de s’exiler à New-York. Peu de temps avant, Auden avait épousé Erika Mann pour lui permettre de fuir le IIIe Reich. Il connaissait parfaitement la puissance de la langue des dictateurs, pour avoir travaillé au bureau de la presse et de la propagande de la République espagnole, en 1937. Aux dictateurs, les foules massées sur les gradins des stades et aux poètes, les rares lecteurs de leurs recueils que les libraires rechignent à exposer sur leurs tables. La puissance de la langue des poètes semble être devenue clandestine. Elle résonnait, pourtant, dans les baraquements de Ravensbrück et d’Auschwitz. Primo Levi et Jorge Semprun l’ont raconté dans leurs récits : à nous de veiller à ne pas l’oublier.

Dans Contre tout espoir, Nadejda Mandelstam se souvient elle aussi :
« Une femme qui avait passé de nombreuses années dans les camps racontait que ses compagnes d’infortune et elle-même avaient trouvé une consolation dans des poèmes que, par bonheur, elle savait par cœur, et en particulier dans le poème de jeunesse de Mandelstam :

Mais j’aime cette pauvre terre,
Parce que je n’en ai pas connu d’autre»

Si la puissance de la langue appartient aux poètes, le pouvoir démesuré de la langue des tyrans demeure sans limites. Et c’est Brodsky qui nous donne l’antidote : «Si les gens avaient lu Dickens et Flaubert, et si c’est à ces gens-là qu’on donnait le pouvoir de gouverner des Etats, il y aurait peut-être moins de malheur en ce monde.»

T.

L’exposition Soulèvements a eu lieu au musée du Jeu de Paume, en octobre 2016. Conçue par le philosophe et historien de l’art Georges Didi-Huberman sur le thème des émotions collectives, des événements politiques en tant qu’ils supposent des mouvements de foules en lutte : il y est donc question de désordres sociaux, d’agitations politiques, d’insoumissions, d’insurrections, de révoltes, de révolutions, de vacarmes, d’émeutes, de bouleversements en tous genres.

Joseph Brodsky

Laisser les lieux chanter à travers nous. La nuit, la voix de Vinciane Despret

Quand le croissant de lune s’est levé à l’horizon, vers trois heures du matin, je roulais vers le sud en écoutant la radio. J’essayais de lutter contre le sommeil en vidant un thermos de café, en me concentrant sur les voix quand j’ai entendu celle de Vinciane Despret, une philosophe qui s’intéresse de très près aux oiseaux.

Aux oiseaux d’abord, mais aussi à ces théories très étranges que les ornithologues échafaudent pour expliquer leurs chants de tel ou tel oiseau, ses migrations et le rapport particulier qu’il entretient avec son territoires. Et d’un seul coup, à 80 km/h sur les routes de Dordogne, c’est le chant du merle qui a résonné dans la nuit, prenant la place des voix humaines. Un chant très simple, quelques variations à peine entrecoupées par des fractions de silence. C’était seulement de la beauté, une beauté élémentaire qu’une philosophe était venue partager avec des milliers d’auditeurs, sur France Inter. Et dans la nuit ça venait écarter l’énorme pesanteur de nos problèmes humains.

Quand deux merles se parlent. Vinciane Despret
Quand deux merles se parlent

J’ai monté le son pour écouter le merle encore plus fort. Avant les mots de Vinciane Despret que le chant a fait rire : « Il est drôle. J’ai l’impression que c’était un jeune merle parce que ses séquences étaient relativement courtes, mais on trouve déjà la marque de ce qu’il fait. Peut-être que je me trompe en disant que c’est un jeune. J’ai eu un jeune merle cette année-ci dans les environs. Et j’avais l’impression que les chants étaient légèrement différents. Alors pourquoi je ris ? D’abord parce que ça me met en joie. Donc je ris. Mais aussi parce que je reconnais les deux marques particulières du merle. La première, c’est faire varier chaque séquence, donc toujours inventer la séquence suivante. Et la deuxième c’est se taire, écouter ce que l’autre répond, se taire à nouveau comme si on réfléchissait, et puis reprendre à nouveau la conversation. »

Le chant du merle

Merveille des merveilles. Au milieu de la nuit, les paroles d’une philosophe à l’écoute des oiseaux pendant qu’à l’est du ciel, un immense croissant de lune s’élève juste au-dessus de l’horizon. J’ai coupé le moteur, ouvert les fenêtres et mis mon siège en position allongée pour écouter Vinciane Despret les yeux fermés. Presque à la fin de l’émission, elle en vient à parler de Virginia Woolf. « Dans son journal, en 1918 ou 16, je ne sais plus, mais on est en plein milieu de la guerre, elle écrit : « Le futur est sombre, ce qui est la meilleure chose qu’un futur puisse être. » C’est bizarre comme phrase. En plein milieu de la guerre ! Et puis quand on analyse cette phrase, on se rend compte de ce qu’elle veut dire par Sombre. Bien sûr c’est sombre, mais c’est aussi opaque, c’est-à-dire on est dans le noir, donc on ne voit pas tout ce que le futur recèle comme possibles. Et donc le fait que le futur soit sombre, ça veut dire qu’il y a des tas d’ouvertures possibles. Et c’est à nous, il nous revient, il nous appartient, d’essayer de privilégier, de faire exister, de faire sentir, de cultiver, de nourrir ces possibles-là plutôt que par exemple des futurs tragiques. Donc la responsabilité nous appartient en bonne partie. Et donc qu’est-ce que nous allons raconter du présent et du passé qui va nourrir quelque chose de possible dans le futur ? Et ça c’est Isabelle Stengers aussi qui me l’a appris. Elle disait « Fabuler, ce n’est pas décoller du réel, ce n’est pas rompre avec la réalité, c’est chercher dans ce qui n’est pas perçu, ce qui est inaperçu, ce qui est peu perceptible, des choses qui peuvent être activées de façon à ce qu’elles deviennent possibles. » Passionnant.

Je crois, je sais que j’aime cette femme et ce qu’elle nous raconte. Profondément, sa pensée me bouleverse, que j’avais découverte l’an dernier en lisant son livre, «Habiter en oiseau». Je suis seul, garé au bord d’une nationale à écouter la radio sous la lumière de la lune et je commence à jubiler. « Les oiseaux sont profondément sociaux, explique la philosophe. Pourquoi est-ce qu’il n’y a pas de blessés ? Pourquoi est-ce qu’il y a tant de conflits ? Pourquoi est-ce qu’ils semblent chercher le clash à la frontière ? Parce qu’ils aiment ça ! Parce qu’ils aiment sortir d’eux-mêmes, comme nous. Ils ont besoin de stimulations sociales. Les territoires sont des dispositifs d’enthousiasme.» Et chaque phrase qu’elle prononce décuple l’enthousiasme qu’elle a fait naître en moi, il y a presque une année. Comment la remercier ? Je ne sais pas. Ses paroles vont me porter dans les jours qui viendront. Elles ont changé en profondeur mon rapport aux oiseaux, m’ont consolé quand ma jeune chatte a dévoré le rouge-gorge qui veillait autour de ma cabane.

Habiter en oiseau, c’est laisser les lieux chanter à travers nous, nous dit Vinciane Despret. « Je suis entourée de gens qui commencent à donner du courage, parce qu’il nous faut du courage pour oser dire que les oiseaux connaissent l’espoir ou qu’ils ont du courage. »

T.

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La conception de l’amour chez Saint Augustin, le philosophe chaoui des Aurès

Difficile de savoir si les plumes blanches à la surface de l’eau appartenaient à la jeune cane qui s’était réfugiée, apeurée, sous les hautes herbes au bord de l’eau. Ou à ce goéland déjà ivre de vent qui continuait de pousser son long cri en plein ciel. Leurs deux présences m’accompagnaient et ces deux plumes insubmersibles semblaient le signe que les oiseaux m’avaient salué au passage, conscients que nos regards s’étaient croisés, qu’ils n’avaient rien à craindre venant de moi. J’avais confiance et je voulais que les oiseaux éprouvent le même sentiment face à moi, assis dans l’herbe du rivage pour dessiner leurs silhouettes à l’intérieur du cahier rouge ouvert sur mes genoux.

Avec moi, j’avais emporté un livre de Saint Augustin que j’avais retrouvé sur une étagère du camion. Et je me souvenais, maintenant, que la thèse de philosophie de Hannah Arendt portait sur la «Conception de l’amour chez Saint Augustin».

Saint Augustin lisant les Épîtres de Paul, fresque de la Collégiale de San Gimignano

Saint Augustin lisant les Épîtres de Paul, fresque de la Collégiale de San Gimignano

Dans la rue de Sète où j’allais afficher les paroles des enfermés au centre de rétention, un ange chaoui m’avait apporté un café avant de m’expliquer que Saint Augustin, le très vieux philosophe des Aurès, appartenait à son peuple de têtes de bois.

Et dans un autre livre, La Crise de la culture, Hannah Arendt avance l’idée que c’est Aurelius Augustinus qui aurait permis à la pensée chrétienne de tourner le dos à son antipolitisme des origines. Cette idée de l’antipolitisme m’avait marqué, je m’en souviens. Elle rapprochait l’apolitisme du christianisme primitif à celui des États totalitaires du XXe siècle. « La terreur totalitaire, disait Arendt, détruit tout espace entre les hommes et les écrase les uns contre les autres. » 

Hannah Arendt

Hannah Arendt. Middletown, Conneticut, Wesleyan University Library, Special Collections & Archives

Elle donnait l’exemple ce ces persécutions que subissaient les nouveaux parias – Juifs et apatrides – dans l’Europe du IIIe Reich comme en URSS. Aujourd’hui, les parias ont le visage de ces nouveaux exilés que nos préfectures persécutent.

Ensuite j’ai recopié ces deux phrases, volées à un livre d’Arendt oublié sous l’orage d’avant-hier : « Par conséquent, ce n’est pas du tout de la superstition, c’est même une attitude réaliste que de s’attendre à ce qui ne peut être prévu et prédit, de se préparer à des miracles dans le domaine politique. Et plus la balance pèse lourdement en faveur du désastre, plus miraculeux apparaîtra le fait accompli librement ; car c’est le désastre, et non le salut, qui se produit toujours automatiquement et doit, par conséquent, toujours paraître inéluctable. »

Ces deux phrases, il ne faut pas les oublier.

Le migrant, un poème d’André Chenet

Masque Kwese, ancienne collection Tristan Tzara. Photographie reçue d'André Chenet.

Masque Kwese, ancienne collection Tristan Tzara. Photographie reçue d’André Chenet.

En janvier m’était parvenu ce poème. Un peu comme un cadeau qu’on n’a pas mérité. Et puis les semaines avaient passé. On a beaucoup marché dans les rues cet hiver, on a beaucoup crié contre des lois votées en force, conçues pour détruire une solidarité sociale sans laquelle nous sommes d’autant plus menacés aujourd’hui.

Je voulais mettre ce poème à l’abri, qu’il fasse partie de notre histoire avant qu’elle ne soit falsifiée, elle aussi.
Empêcher que s’effacent les poèmes qu’on reçoit, en les recopiant sur les murs.

★ T.
rue de la Fraternité,
le 20 avril 2020.

Le migrant

à Tieri Briet

Elle disait :

La ville tisse les fils dorés de mes rêves
et ma rue ce matin clair de printemps
multiplie les soleils baoulés sur les vitres
dans le quartier populaire où je vis
la poésie se fait comme on respire
pas besoin d’aller bien loin pour voyager
jusqu’au bout du monde

Il disait :

Je t’ai rencontrée dans un lieu inconnu
à l’heure où roucoulaient les colombes
je venais d’un pays déchiré par la guerre
après avoir traversé montagnes et mers
souvent j’ai dû voyager de nuit
à cause de la couleur de ma peau
seuls les enfants me souriaient
et un jour tu as ouvert en grand ta porte

Tu m’as dit :

« Entre tu es ici chez toi.»

André Chenet,
en janvier 2020.

 

André Chenet à Buenos Aires. © Aurelie Ondine Menninger, Buenos Aires, Costanera Sur, 2017.

André Chenet à Buenos Aires. © Aurelie Ondine Menninger, Buenos Aires, Costanera Sur, 2017.

Et pour empêcher que l’enfermement n’amène l’effacement, j’ai cherché un autre poème d’André Chenet, à partager ici, à l’intérieur de ce vieux cahier rouge.

Poésie directe de l’intérieur des villes sous la menace, à emporter avec soi quand on marche dans les rues sous l’œil des drônes et des patrouilles de police, avec ou sans dérogation dans la poche.

Fin du deuil et maintenant on va rester vivants, vite ! Parce que dans la nuit du 19 avril 2020, des révoltes populaires ont éclaté comme une traînée de poudre. Des incendies et des tirs de mortier contre une police qui nous a suffisamment mutilés en nous tirant dessus, dans les cortèges et les cités.

Les émeutes ont pris feu cette nuit dans au moins 18 villes à travers le pays. Pendant que la 8e compagnie de CRS continuait de tabasser des Erythréens à Calais, pendant que les flics de la BAC passent leurs nuits de service à picoler dans les bagnoles, à agresser les noctambules isolés, les peuples de Villeneuve-la-Garenne et Toulouse, Gennevilliers et Mulhouse en passant par Bordeaux, ceux de Sevran,et d’Aulnay en passant par Saint-Ouen, Villepinte et Fontenay, Suresnes, Evry, Strasbourg, La Courneuve et Grigny, Neuilly-sur-Marne et Amiens, jusqu’à Chanteloup et Epinay, l’armée d’un peuple méprisé, blessé à la tête et au cœur, a pris la décision de riposter à hauteur de l’immense terreur policière qu’un gouvernement d’incapables a tenté de mettre en place. Le confinement est donc terminé, le 1er mai sera une fête et le gouvernement peut préparer sa capitulation, il n’échappera pas à la justice qu’il nous faudra rétablir.

Seul le peuple sauve le peuple, on avait dit. On n’oublie pas. Ici et maintenant, la servitude n’a que trop duré et notre futur vient tout juste de commencer. Enfin. André merci pour Le migrant, merci pour ce poème que tu mettais en ligne il y a deux jours, une bouffée d’oxygène à l’intérieur de l’asphyxie générale.

★ T.

 

Poème pour un rouleau de printemps

dédié au grand masturbateur
« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »
Paul Valéry, 1919
« La poésie a toujours été le cri des hommes oubliés et de ceux qui ne se résignent pas. »
Danaël, anonymous

Je vis dans une grande ville sans limite
où tout s’est arrêté
les oiseaux de chanter
les habitants de vivre
les arbres de pousser
et le temps lui-même semble
avoir cessé sa course de lapin de garenne
pourtant nous vieillissons
plus vite que jamais auparavant
nos visages ressemblent
à des cadrans d’horloges molles
il n’y a plus d’amoureux dans les parcs
des soldat armés jusqu’aux dents
contrôlent tout ce qui bouge
où sont passés les enfants
qui les a fait disparaître
seuls quelques ancêtres en claudiquant vont priant
entre les mausolées de cette cité naufragée
Des écrans plats à longueur de jours et de nuits
diffusent de mauvais films américains de science-fiction
aux scénarios identiques
seul le point de vue change
mais il n’y a plus personne pour écouter
bientôt les meilleurs amis ne se reconnaîtront plus
déjà les miroirs se brouillent les repères se perdent
la vérité s’est retranchée dans un no man’s land inaccessible
des rêves brûlent avec des fumées noires
sortant de la gueule des crématoriums.
Il règne dans les avenues vides une atmosphère mutilante
où quelques fantômes sans sexe, des spectres masqués
déambulent en flottant comme des nuages entre les murailles
parfois un mort soupire sous un soupirail
mais plus personne ne s’en soucie
depuis qu’un décret en lettres de sang
a rendu obligatoire l’interdiction de mourir.
Autrefois j’ai entendu dire qu’en Chine
un vieux sage en marchant sur les mains
était venu voir l’Empereur pour lui apprendre
à applaudir avec une seule main.
Le soleil rumine sur les toits de vieilles chansons d’antan
et derrière les fenêtres les cerveaux détraqués cuisent à gros bouillons
il fait un temps à se tirer une balle dans la peau
à sortir de sa tanière comme un animal féroce.
Dans ma ville s’est répandu comme traînée de poudre le bruit de fond
d’un silence mortel lourd comme une rumeur d’apocalypse.

André Chenet,
le 18 avril 2020.

Le 9 avril, c’est l’anniversaire de Baudelaire. Aucune nouvelle du poète syrien Nasser Saber Bondek, arrêté le 7 février 2014

Nasser Bondek

Nasser Bondek

Le 9 avril, c’est l’anniversaire de Baudelaire. Et Baudelaire, ça reste quand même l’archétype du poète ignoré par ses contemporains, incompris par sa famille, allié des révolutionnaires en 1848 et amoureux fou d’une métisse, cerné par les dettes et affaibli par la drogue et les maladies qui causeront sa mort, à 46 ans. C’est beaucoup de malheurs pour un seul homme, et beaucoup de poèmes fabuleux à l’intérieur d’une existence météore.

Le poète Nasser Saber Bondek a été arrêté par les services de sécurité syriens en 2014, le 7 février, dans la banlieue de Damas où il vivait avec sa femme, Farizah Jahjah et leurs enfants. Nasser est toujours officiellement en prison mais à vrai dire, personne n’a d’autre information sur le sort qui lui est fait. Seul témoignage, celui d’une ancienne détenue, Jihan Amin, affirmant avoir vu Nasser Bondek peu de temps après son arrestation, dans les locaux de la branche 227 du ministère du Renseignement à Damas.

L’épouse de Nasser est une militante politique pacifique. Courageuse, elle avait pris part aux premières manifestations de la révolution syrienne, à Damas. Puis, sous la menace, elle avait fui la Syrie avec leurs enfants de peur d’être appréhendée par les autorités, peu de temps avant que son mari ne soit arrêté. En passant par le Liban puis l’Egypte, elle avait pu trouver refuge dans l’est de la France.

Hala Mohammad

Hala Mohammad

Hala Mohammad, qui est aussi poète – mais aussi cinéaste – a lu les poèmes de Nasser Bondek en novembre 2015, dans une salle de la Goutte d’or, à Paris. Elle continue de rappeler son nom et son histoire chaque fois qu’elle en a l’occasion, et c’est primordial d’empêcher qu’il ne tombe dans l’oubli. C’est aussi grâce à Hala que j’ai pu connaître l’histoire de Nasser et ce matin, pour l’anniversaire de Baudelaire, j’ai décidé de la raconter à mon tour. Pour empêcher l’oubli.

Je n’avais pas de poème de Nasser Bondek à partager ici. Hala m’en a envoyé deux, qu’elle a traduits pour nous.

Il a chaussé la mémoire des fourmis
Espérant Suivre la trace de l’exil des moissons
Mais les vents de l’étranger
Ne distinguent pas les sentiers.

لتغرد كعصفور البراري
البس معطفك باختلاف
هكذا ببساطة شديدة لا
أكثر ولا أقل

Pour gazouiller comme l’oiseau des prairies
Mets ton manteau autrement
Comme ça avec grande simplicité
Ni plus ni moins.

Et puis je recopie ce poème de Baudelaire qui raconte l’enfermement de Torquato Tasso, un autre poète emprisonné. C’était dans l’Italie du XVIe siècle, dans le cachot d’un asile d’aliénés mais dans la Syrie du XXIe siècle, ce sont les aliénés qui gouvernent et massacrent.

Sur Le Tasse en prison

Le poète au cachot, débraillé, maladif,
Roulant un manuscrit sous son pied convulsif,
Mesure d’un regard que la terreur enflamme
L’escalier de vertige où s’abîme son âme.

Les rires enivrants dont s’emplit la prison
Vers l’étrange et l’absurde invitent sa raison ;
Le Doute l’environne, et la Peur ridicule,
Hideuse et multiforme, autour de lui circule.

Ce génie enfermé dans un taudis malsain,
Ces grimaces, ces cris, ces spectres dont l’essaim
Tourbillonne, ameuté derrière son oreille,

Ce rêveur que l’horreur de son logis réveille,
Voilà bien ton emblème, Âme aux songes obscurs,
Que le Réel étouffe entre ses quatre murs !

Charles Baudelaire,
pour Nasser Saber Bondek, emprisonné à Damas

Nasser Saber Bondek

Nasser Saber Bondek

Amnesty International avait lancé une campagne en sa faveur, en 2014. A nous de continuer.

La voix de Pierre Pachet

Pierre Pachet

Pierre Pachet

J’ai souvent écouté la voix de Pierre Pachet à la radio, quand je dormais dans le camion. Je m’étais garé dans un jardin abandonné de Sète, sous deux grands pins maritimes qui  protégeaient le camion de leur ombre. C’était la nuit quand j’écoutais, dans les dernières heures d’avant l’aube, quand la nuit allait bientôt prendre fin et que j’attendais les premières lueurs avant d’allumer un feu. La voix de Pierre Pachet, je l’écoutais dans l’insomnie et dans l’attente du café. Et elle prenait parfois le goût de cette attente.

Comment l’idée m’était venue ?  Je ne sais plus. Peut-être était-ce la nuit où j’avais lu les dernières pages d’Eugenia, ce roman où Lionel Duroy raconte les dernières années de l’écrivain roumain Mihail Sebastian, pendant la seconde guerre mondiale à Bucarest. Le livre raconte la Roumanie des années quarante et le pogrom de Jassy, en juin 1941. Je me suis souvenu qu’un des livres de Pierre Pachet portait ce titre, Conversations à Jassy et je voulais savoir pourquoi. Je me souvenais de cette ville, rebaptisée Iași dans la Roumanie d’aujourd’hui.  J’y étais arrivé un matin dans la voiture d’amis roms, pour y attendre le bus de Constanța .

En écoutant la voix des morts enregistrée pour la radio, on peut fermer les yeux et essayer de repenser à la manière dont leurs voix nous habitent, plusieurs années après leur disparition. C’est ce que j’ai tenté de faire, en me demandant pourquoi la voix de Pierre Pachet demeurait attachée à un livre, un seul et que pourtant je n’ai jamais relu : Soir bordé d’or, d’Arno Schmidt. C’est un des livres qui m’évoque précisément la folie solitaire et la rigueur obsessionnelle dans lesquelles on peut s’enfermer à force d’écrire. Arno Schmidt était devenu une sorte d’ermite qui voyageait à vélo tout en noircissant des milliers de fiches, seul au fond d’une cabane perdue dans la lande. Il en avait besoin comme d’un travail préparatoire, avant de parvenir à écrire des livres qui avaient réussi à incendier la langue allemande. C’était aussi un écrivain photographe, absolument anti-autoritaire et bardé d’une fantaisie toujours prête aux pires transgressions.

Pierre Pachet aimait Arno Schmidt et il avait traduit son Léviathan, un recueil de trois nouvelles qui racontaient trois manières d’affronter l’État. Il avait aussi défendu d’autres livres de Schmidt dans la Quinzaine littéraire et La Main de singe, en faisant preuve d’une intelligence qui m’avait aidé, je m’en souviens, à décrypter Soir bordé d’or. «Chez Schmidt, a écrit Pierre Pachet, tout est vu, perçu, parlé et répercuté par une pensée jamais en repos, et donc tout est emporté dans une course ultrarapide qui fouette impitoyablement phrases, lignes et pages.» Le tourbillon qu’était devenue l’écriture d’Arno Schmidt dans les années 60 et 70, qui d’autre pouvait la raconter avec autant de précision ? Personne. Personne d’autre que Pierre Pachet qui n’est plus là pour défendre Arno Schmidt ou Bohumil Hrabal, un autre auteur que j’avais aimé lire.

Mais dans la nuit, en cherchant bien à travers les archives des radios qu’on trouve sur internet, la voix de Pierre Pachet peut nous parler encore et nous aider à mieux lire et à mieux voyager. Je recopie ces liens ici. Ils sont précieux et ce cahier rouge est devenu la seule archive que je n’ai pas perdue, à force de voyager et de déménager.

Et puis neuf livres de Pierre Pachet viennent de paraître en un seul volume, où figure Conversation à Jassy, que j’ai commencé à relire. Le titre du recueil, Un écrivain aux aguets, dit quelque chose de son intranquillité et de sa vigilance, pour reprendre les mots d’Emmanuel Carrère, dans la préface qui ouvre le livre, avant le fabuleux Autobiographie de mon père, où Pierre Pachet raconte à la première personne l’histoire de son père, Simkha Apatchevski. Yaël Pachet, la fille de Pierre, présente le livre en quelques mots :  «En laissant cette voix paternelle rendue muette par l’égarement trouver en lui un terreau fertile, Pachet ne donne pas seulement naissance, de façon mythologique, à son propre père, il se donne naissance à lui-même comme écrivain
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Avant de reprendre la route

Zibeline

Zibeline sous la neige à Sakhaline

Avant de reprendre la route, je continue de chercher le sud à travers un passage au milieu des immeubles, en descendant les rues jusqu’au fleuve que je longe, maintenant, en direction du pont Haudaudine. Le voyage commence en traversant ce bras de la Loire, ses eaux souvent boueuses et tourmentées en contrebas, là où Steve s’est noyé dans la première nuit du dernier été. Impossible d’oublier quand sur les murs de Nantes, la question revient partout sur les stickers et les affiches : Justice pour Steve ?, écrit en lettres noires reconnaissables au tout premier coup d’œil. Je roule jusqu’au sud de l’île de Nantes, jusqu’à la route qui traverse la Sèvre pour aller vers Niort et la Vendée. En gardant bien le cap, on peut rouler jusqu’à Gênes en un jour et une nuit, atteindre le sud du lac Majeur avant les rives du Pô si on peut garder les yeux ouverts assez longtemps, avant de bifurquer vers l’Est jusqu’à Padoue, de continuer encore jusqu’à Pirane en Slovénie pour longer le rivage avec Sarajevo en ligne de mire, irrespirable en hiver et prise d’assaut par les milliers de réfugiés qui campent  là-bas sous la neige des collines.

L'aéroport de Sarajevo sous la neige, pendant les bombardements

L’aéroport de Sarajevo sous la neige, pendant les bombardements en 1993

On sait que la mort est partout. Impossible d’oublier celle de Steve sur l’île de Nantes, ni la nuit de terreur qui l’a poussé à chuter dans le fleuve avec d’autres, leurs poumons déjà brûlés au gaz toxique que les grenades avaient répandu quai Wilson, pendant qu’aboyaient les chiens de la police qui, elle, n’arrêtait pas de frapper les danseurs. Est-ce qu’on pourra encore  s’enfuir et rouler vers Skopje si demain, on n’arrive pas à oublier comment des hommes en armes ont poussé à la noyade un jeune homme désarmé ? Tous seraient payés à la fin du mois de juin. L’un après l’autre pourraient s’en aller en vacances pour essayer d’oublier le travail qu’ils venaient d’accomplir. Impossible, non. Impossible d’oublier. On sait qu’un peu plus loin vers le sud, il y a encore Thessalonique et la mer sous les drones que la police utilise pour surveiller l’arrivage des navires.

Nuit d'hommage à Steve, huit mois après l'assassinat. Nantes, le 21 février 2020.

Nuit d’hommage à Steve, huit mois après l’assassinat. Nantes, le 21 février 2020.

C’est la dernière étape avant d’aller se perdre dans Istanbul avec en tête la dernière nuit dans l’existence de Steve. Les noms des villes me font de plus en plus imaginer d’interminables itinéraires, des cheminements à travers la poussière et la boue pour atteindre le premier point de passage vers l’Asie, à travers le Bosphore que les aigles franchissent en avril, suivis par des milliers de cigognes blanches .  Ensuite il y a l’Anatolie où je veux me perdre, oublier mon chemin, les blessures et la mort que répandent les forces de police à l’intérieur de mon pays. C’est là que se tiennent les terres kurdes, encore des villes de la couleur du sable et des poussières ramenées du désert qui les cerne. Gaziantep, Diyarbakir et Cizre jusqu’à Mossoul et Erbil, de l’autre côté de la frontière irakienne. Encore plus loin. Personne n’a jamais vu de zibeline dans la neige à Erbil.

Construction d'un hôpital à Qayyarah, Irak, 2017

Construction d’un hôpital à Qayyarah, Irak, 2017

Avant la fin de l’hiver en Europe, la fin d’un an de deuil je veux prendre le premier bus vers le Tigre, le fleuve immense qu’on traverse à Qayyarah juste avant de rouler jusqu’aux faubourgs d’al-Hadr, le nom d’une ville qui veut dire l’enclos du soleil en langue araméenne, le nom d’un temple voué au dieu šmš dans l’ancienne Assyrie.  Il faut traverser les terres du royaume d’Adiabène, devenues sables d’un désert à perte de vue,  si l’on espère encore atteindre l’immensité des méditerranées devenues pires qu’une frontière où l’on vient pour sombrer, vies perdues dans l’ouverture maximale vers le ciel, lumière cinglante pour aveugler les yeux déjà brûlés des naufragés. S’aveugler au milieu du désert, sous le ciel d’un Irak où la paix ne vient pas. Juste avant de mourir, Mathieu Riboulet écrivait ce qu’il avait appris des tueries dans Paris, dans les onze mois qui séparèrent l’attentat contre Charlie Hebdo de la fusillade du Bataclan : «Ce qui m’a été arraché de part et d’autre, et dans une violence psychique et symbolique dont je n’avais pas connu d’équivalent jusqu’ici, c’est cette croyance insensée que les hommes pourraient être frères, l’Histoire autre chose qu’un champ de bataille, et que nous sommes là pour vivre plutôt que pour mourir – des lieux communs, à tous les sens du terme.» 

Mathieu Riboulet, «Nous sommes là loin de Thèbes et je suis épuisé» © photo Michèle Delpy

Mathieu Riboulet, «Nous sommes là loin de Thèbes et je suis épuisé» © photo Michèle Delpy

Mathieu Riboulet est mort il y a déjà deux ans et deux semaines, le 5 février 2018. Steve Maia Caniço est mort dans la nuit du 21 juin 2019 de l’acharnement des policiers, emporté par les eaux de la Loire d’où son corps ne sera ramené en surface qu’un mois et une semaine après, le 29 juillet.  L’autopsie n’a pas permis de dire si Steve a succombé sous les coups reçus, juste avant de sombrer. Son corps était trop abîmé mais les agents de police ont reçu leur paye comme d’habitude, ils ont profité de l’été pour prendre le soleil et continuer de parler à leurs enfants comme s’ils n’avaient jamais pris part à la mise à mort d’un jeune homme, celui qui dansait comme un fou bienheureux dans la nuit.

Peinture de Ceija stojka

Peinture de Ceija Stojka qui nous manque, dans l’hiver 2011.

À l’Est de Qayyarah, on peut essayer d’avancer à travers le désert, affronter le silence et repenser à cette croyance insensée qui a été arrachée à Mathieu Riboulet, «que les hommes pourraient être frères, l’Histoire autre chose qu’un champ de bataille, et que nous sommes là pour vivre plutôt que pour mourir».  C’est là qu’on peut reprendre des forces et essayer d’écrire la tragédie qui a commencé plus à l’est, de l’autre côté de la frontière séparant l’Irak de la Syrie en guerre. Une guerre qui commença par une révolution pacifique, il y a presque neuf ans, avant que le  président de la République arabe syrienne ne fasse tirer sur son peuple à Deraa, dans le sud du pays. C’était le 18 mars 2011.  En sortant de la mosquée Omari, juste après la grande prière du vendredi, quatre manifestants furent tués parmi les milliers qui réclamaient des réformes.

Peinture de Ceija Stojka

Peinture de Ceija Stojka

Pendant neuf années, les massacres n’ont pas cessé en Syrie, pour aboutir en février 2020 à un drame humanitaire d’une ampleur aggravée. Pourtant, plusieurs observateurs ont essayé de nous alerter sur la catastrophe qui s’annonce. Que ce soit Raphaël Pitti, un médecin anesthésiste spécialisé dans la médecine de guerre,  Firas Kontar, un juriste syrien réfugié en France ou Rami Abdurrahman, qui dirige depuis Coventry, en Angleterre, l’Observatoire syrien des droits de l’homme, tous essaient de briser l’indifférence occidentale pour alerter sur le sort des populations civiles à Idlib, bombardées par l’aviation russe, prises en étau entre les armées turque et syrienne : plus de trois millions de Syriens ont trouvé refuge à Idlib, pris au piège à l’intérieur d’une situation humanitaire catastrophique.  Pas un seul jour en février sans que les bombes russes n’y répandent la mort, en prenant d’abord pour cibles écoles et hôpitaux pour mieux terroriser les survivants. Accablé, Riboulet avait trouvé les mots juste avant de mourir : «des milliers de cadavres et, témoins épuisés par trois années d’exactions, d’intimidation et de violence plus ou moins raffinée, des survivants terrorisés. Joli tableau.»

Ceija Stojka, dessin sans titre, 2013.

Ceija Stojka, dessin sans titre, 2013.

En partant de l’île de Nantes ou du port de Gênes, en roulant jour et nuit jusqu’au Bosphore, puis à travers le désert en Irak, marcher-parler-écrire pour essayer d’approcher l’Autre, en tentant d’inventer une histoire de routes qui se rejoignent, de frontières qu’on contredit, de montagnes devenues un refuge dans l’hiver des exils, c’est la seule chose que je puisse faire pour évoquer la mort de mes frères à Idlib, ordonnée par quatre criminels que ni l’ONU, ni les peuples du Moyen-Orient ne réussiront à contrer.  Je pense encore aux mots de Ceija Stojka qui m’ont toujours paru définitifs face aux crimes annoncés par Raphaël Pitti, Firas Kontar ou Rami Abdurrahman : «Si le monde ne change pas maintenant, si le monde n’ouvre pas ses portes et fenêtres, s’il ne construit pas la paix – une paix véritable – de sorte que mes arrière-petits-enfants aient une chance de vivre dans ce monde, alors je suis incapable d’expliquer pourquoi j’ai survécu à Auschwitz, Bergen-Belsen, et Ravensbrück.» 

Camp de réfugiés sous la neige à Idlib, février 2020.

Camp de réfugiés sous la neige à Idlib, février 2020.

Et si nous racontons la mort des réfugiés à Idlib, nous devons aussi écrire les noms des assassins : celui de Vladimir Poutine, pour commencer par le plus éloigné.  3145 kilomètres séparent les murailles d’Idlib de celles du Kremlin, à Moscou. Comme il s’agit bien d’un quatuor de chefs d’État acharnés à répandre la mort par les armes, il faut citer Bachar al-Assad, Hassan Rohani et Recep Tayyip Erdoğan, en ajoutant qu’ils n’ont rien apporté à leurs peuples qu’une odeur de cadavres au-delà des frontières. Gouvernants élus par la force, ils sont pire encore que la mort qu’ils répandent en Syrie. Nous ne fermerons pas les yeux, Ceija, et le monde doit changer maintenant si nous avons encore la force d’en écrire les tueries, qu’elles soient policières ou militaires. Nous avons appris la loi des massacres qui s’écrivait à Auschwitz et à travers la Kolyma, qui s’est répétée des banlieues de Kigali à travers tout le pays des mille collines pour s’annoncer maintenant à Idlib, devenu le nouvel épicentre de la mort sur la terre.  Nous apprendrons maintenant à combattre les lois des assassins, chaque fois qu’on écrira seul contre la mort à Idlib.

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♦ Les citations de Mathieu Riboulet proviennent de son livre posthume, Les Portes de Thèbes, Éclats de l’année deux mille quinze, paru aux éditions Verdier en janvier 2020.