Séverine Delrieu, poèmes de lutte dans l’hiver de la grève générale

Séverine Delrieu

Séverine Delrieu en rouge & noir

C’est la grève générale. Depuis le 5 décembre 2019, les rassemblements et les blocages se multiplient à travers le pays, couvert de manifestations. Les paroles qu’on entend dans les rues sont répercutées sur des radios qui s’engagent, comme l’Acentrale, un collectif de radios et webradios qui prennent part à la grève pour mieux répercuter ce qui s’invente en continu autour des barricades et des cortèges. C’est sur l’antenne de l’Acentrale qu’on a commencé à lire les poèmes de Séverine Delrieu, qui portent en eux l’urgence d’une révolution en cours, aussi belle qu’attendue, une révolution qui commence à faire vaciller le pouvoir des ministères et de l’Elysée.

Anna Akhmatova, une voix libre sous la terreur. Première page du Monde des livres, décembre 2019.

Anna Akhmatova, une voix libre sous la terreur. Première page du Monde des livres, décembre 2019.

Au cahier rouge, on a voulu rassembler douze poèmes de Séverine Delrieu pour qu’ils puissent circuler davantage, aussi librement que possible. Pour qu’ils soient lus et partagés comme une écriture inventée à partir des blocages, des barricades et des émeutes qui se généralisent à travers un pays où les plus pauvres d’entre nous n’arrivent plus à se loger, à se soigner ou même à se nourrir. Quand leurs colères s’ensanglantent sous les armes de guerre d’un gouvernement en phase terminale, l’urgence des poèmes redevient manifeste, impossible à faire taire.

En attendant que ces poèmes prennent la forme d’un livre, d’un recueil aussi nécessaire qu’avait pu l’être Requiem, dans l’URSS de Staline et du NKVD, on a rassemblé les poèmes écrits depuis l’appel à la grève générale du 5 décembre 2019, en respectant l’ordre dans lequel ils ont pu être écrits, un peu comme un journal des luttes qui ne cesse pas de s’écrire.

 

Dimanche 8 décembre 2019

Vers la nuit
Les arbres d’automne engloutissent
mes cheveux d’or
Vague glaçante au réveil
Épaisse masse écrase
Le corps éteint
Lamentation sauvage dans ma gorge
Les terres muettes de la peau saluent
Les fantômes
En silence
S’amoncellent leurs cruautés
Récifs contre lesquels le corps s’écrase
Froid du ciel
Les routes de la ville n’ont plus de nom
Les quartiers n’ont plus de jour
Les arbres dorés brûlent le cadavre de l’enfant

Jeudi 12 décembre 2019

C’est la pleine lune
La nuit coule d’est en ouest
les vivants quelque part
Glissent
à la vitesse
De l’astre
La foule se mettra en marche
Demain
L’air de décembre est enivrant
La pluie s’est mise à briller
Les pas héritent de lumière
Les vivants changent de place
Nous ne sommes pas sans espoir
Malgré l’action de toutes les polices
Malgré l’action de tous les crimes
Tout ce qui vit, chante, remue
Tout ce qui lutte
Les mains aussi vides qu’une
Chemise sur une corde à linge
Sur les quais d’une gare
Dans les dépôts de bus
Devant les portails
Dans les arrières cours
Tous ceux qui viennent
Avec des mots pas du langage
Comme la luciole qui s’allume et s’éteint
Toute l’inspiration qui vit cachée
Est un étonnement toujours aussi immense
Tout cet amour inexpliqué

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Samedi 14 décembre 2019

Les arbres nus
Se fracassant contre la vitre au matin
Le flux du vent dans les rues
Bras dessus, rythmes, pompe invisible
Turbine du ciel mélancolique
Cratère éblouissant de silhouettes
Ombres à présent dans le matin frais
Aux premières heures
la conscience rejoint le monde
Comme la main saisit le sable chaud
La randonneuse voit combien la nuit
A consumé la voie lactée de son âme

Photo Révolution permanente - Départ de la manifestation des grévistes de la RATP, de la SNCF et de leurs soutiens à la gare de l'Est, le 26 décembre 2019.

Photo Révolution permanente – Départ de la manifestation des grévistes de la RATP, de la SNCF et de leurs soutiens à la gare de l’Est, le 26 décembre 2019.

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Lundi 30 décembre 2019

Les morts du cimetière marin
Happent parfois mon esprit
Ils me donnent une bourrade salutaire
Une exhortation à ouvrir les yeux
Ils me font sortir du fond des bistrots obscurs
Ils ont le pouvoir gracieux de laper la lumière
De m’ouvrir la barrière de l’horizon
Comme un cheval
Je chevauche les murs de la maison
De Soulages
Vas-y dit-il, regarde l’obscurité briller
Marche longuement dans la forêt
Sur les traces de la petite fille joyeuse
aux yeux de fauves
Celle submergée de coups
Inachevée comme un ciel
A l’entrée de la colline
Le phare
Comme un soleil haut
Incandescent
Connaît chaque pierre

Photo Séverine Delrieu, janvier 2020

Photo Séverine Delrieu, janvier 2020

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Vendredi 3 janvier 2020

J’ai passé le pont du moulin
Là où je courais enfant
Dans la terre bien-aimée
Accompagnée du crépuscule
Rien n’a changé
Quelque chose me dit toujours
Que la vie est un petit nuage qui passe
Une illusion une chimère
Un feu dans le brouillard diffus
Rien n’a changé
Le pont en bois
Au regard céleste posé sur
Les fourmis rouges et noires
Ma grand-mère qui chemine
Ses yeux aveugles dans la nuit
sources fiables à tout jamais
Rien n’a changé dans les rues
Solitaires du village
Ni dans la maison aux murs rongés
Quelque chose me dit toujours que l’amour
Est un feu pénétrant
Qui allume les yeux éteints
Extase extase
Qui se replie sur le rivage du village abandonné
Extase extase sur les coccinelles phosphorescentes qu’on dirait découpées aux ciseaux
Faites à la mesure de mon âme
Extraordinairement heureuse
A la lumière des feuilles que j’énumère

Je me suis souvenue de la mer

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Samedi 4 janvier 2020

En direction du centre-ville
Où s’ébranlent les manifestations
Ils sont autorisés à terroriser
A fréquenter chaque cortège
A faire irruption
A rompre l’unité à scinder le rassemblement
Munis de leurs puissantes armes
Faire trembler à la lacrymogène
Maltraiter au LBD
Il faut faire feu
Faire un peu d’exercice militaire
Poser sur nous la menace d’un crime
Ils installent leur surveillance
Contrôlent les photographes
Leurs laboratoires sombres
Criminalisent les journalistes
Développement excessif de brutalité
Alors qu’une pierre couverte de poussière
Apparaît
Les courageux font mettre les mains en l’air
Aux lycéens qui mordent la terre
Les délinquants modernes
Ce sont eux
Casseurs d’os
Eborgneurs de justice
Amis personnels de son excellence
S’emparent de la démocratie

En direction du centre-ville
L’exaltation du folklore
Profusion d’hommes en noir
Culte du véhicule lourd qui écrase et repousse
Délires de désintégration de l’atome
Du vivant
Toute puissance qui nie l’existence des voix
Des âmes nobles poursuivies
A bout portant
Tout ça parce que
Ça donne le vertige à la télévision
Sur les chaînes  » d’infos »
La diffusion de la mise en scène
Une minutieuse explosion de feu
Tandis qu’ils veulent assassiner la solidarité
Extraire les draps des hôpitaux
Purger l’entraide dans les écoles
Tandis que leurs valeurs sont celles du capital
De l’argent
De la fascination pour la force
Et que nous voulons la beauté
Nourrir la vie
Penser à l’autre
Et aux déserts

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Feminicides, photo Lionel Bonaventure, AFP, janvier 2020.

Feminicides, photo Lionel Bonaventure, AFP, janvier 2020.

Dimanche 5 janvier 2020

J’ai vécu avec la mort
Même la nuit se retire
Sur l’enfant vulnérable
Même la nuit ne peut
Protéger l’enfant abandonnée
Même le jour expire
Sur l’enfant qui n’est pas écoutée
Même le rossignol
Douloureux chant
Ne peut emporter l’enfant
Dans son morceau shakespearien
Dans le cœur du petit enfant
Le monde entier est un cercueil étroit

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Mardi 7 janvier 2020

La nuit adresse un signe au peuple qui s’endort
Le soir se tait
La vague pourpre du combat
Flotte encore dans la grande ville
Les marches à travers les jours
Sont des grappes en fête
Des fruits au jardin crépusculaire
Cette peinture
Comme un monde à vif
Un monde à nu
Qui respire avec un poumon

Avoir en soi la révolution inséparable
De la vie
Avoir en soi le fou qui est bien calme
Avoir en soi dans les rêves
Les sens clairs
La vitalité brillante des bêtes
Avoir en soi
La raison dans le grouillement immédiat
De l’impulsivité
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Jeudi 9 janvier 2020

J’ai coupé des arbres et
Des arbres
Seulement ça c’était trop long
Je suis arrivé à une source
Elle est devenue une fosse
Où l’on voyait les rats
J’ai commencé à m’ennuyer
Peut-être que je voyais des nuages
Peut-être
J’ai continué à aller de l’avant
Pas de marche arrière
L’air me voilà ! J’ai dit
Accompagné par d’autres êtres
Il s’est mis à mourir
L’air est absurde
Respirer est un acte manqué
J’ai produit de l’immuable
De l’irréversibilité
Tout ça après bien des jours
J’ai produit le tumulte des armes
Ensuite sont venues les sécheresses
Les feux terrestres qui ruissellent
Les chutes d’eaux sur les villes
Et les routes sur lesquelles certains cherchaient la félicité
Se touchant s’embrassant
Heureusement
Quelqu’un sécrétait d’autres planètes
Quelqu’un faisait jaillir une fusée
Pour aller bétonner un nouveau quartier
Et poursuivre poursuivre quelque chose
Il ne nous reste que le lendemain
Pas même deux
Notre carte à jouer pour combler le malheur
C’est se lancer plus haut dans le ciel
L’autre peut s’enterrer bien profond
Des véhicules enterraient des morts
On avait à peine le temps de semer
Les arbres n’avaient plus de forme
On ne portait plus de pull
Des années plus tard
J’ai conçu des choses et des choses
Des choses différentes
J’ai conçu des poissons
Non contaminés
Tant qu’on aura des ressources
D’avance évidemment que oui
Ça vaut le coup
Ça vaut le coup de manger
Des araignées de mer
Pour que certains puissent bien manger
Il est nécessaire que beaucoup mangent mal
Ne surtout pas
diminuer le rythme de croissance
Les enfants se retourneront contre leurs aînés
Mais ils disparaîtront comme nous
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Dimanche 12 janvier 2020

Je sens la vie en moi
Comme un torrent
Comme le bondissement
Instantané de la foudre
Dont je n’imagine pas
La capacité
Je sens la vie chargée de délices
De dédales tourbillonnants
Je sens cet arbre et son frémissement
Mon cœur est pris
Mon cœur est pris de tous
Ces bruits

feminicides

@berenice_farges_photographie, janvier 2020

Samedi 18 janvier 2020

Debout comme un cortège
Nous ne sommes pas perdu.e.s
Nos voix ensoleillées
Libres fières
percent la nuit
Vous ne savez pas
Le bout de notre courage
Vous ne savez pas les racines
De l’humanité
Vous ne pouvez pas comprendre
Les maisons des justes
Notre cœur bat au rythme fou
D’une vaste flambée.

On passe par le soir avec nos flambeaux
Foules muettes dans le grand froid des rues
Nos yeux suffisent
Pour vous lire
Vous êtes morts
Morts depuis si longtemps
Vos masques de miliciens brûlent
Noués à votre radeau en flammes
Les enfants du futur
Exècrent les creveurs de regard
Ils aiment les archipels intimes
De liberté et de rêve
L’acier mortel de la vie.

On a passé la nuit
A s’organiser
A se souvenir de l’amour
De la beauté
De l’aide et du secours
Du partage le poing levé
On s’évanouira dans ce bonheur
Dans le refus quotidien
D’être captifs de la finance et
De l’administrant
Dans le refus quotidien
Des riches et des nouveaux maîtres.

Les écoles que nous aimons sont closes
Les places dorment et les corneilles écoutent les chants de tout un peuple
Les murs se déchirent sous nos pâles mains
Notre Dame-de-Paris en ruines s’est tournée vers nous
Elle nous sourit
L’espérance guette ils le savent.

Ce soir le président et son armée
Des chevaux en troupeaux
Dont les croupes ruent
N’ont plus qu’à s’exfiltrer vers le néant
D’où ils griffent encore leurs
Coups de matraque
Étreignent ardemment leurs armes de guerre
Ont des émois en ouvrant leurs geôles.

Vous n’avez pas encore compris ce qui s’annonce.

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Nantes révoltée, janvier 2020

Nantes révoltée, janvier 2020

Dimanche 19 janvier 2020

Tu as cru que si tu gardais les yeux ouverts
La mort ne te toucherait pas
Curieux ils se sont écarquillés
Une sorte de douce chaleur légère
A couvert tes épaules
Du sang ?
Il se peut qu’autour de toi
Il y ait cent pas de bottes
Et leur poids de plus en plus lourd
Des routes hurlantes s’entrelacent devant toi
Tout est resté inachevé
Mais pourquoi ne te laissent-ils
Pas marcher tranquillement ?
Après le virage
C’est là que tout s’est arrêté
Que toute cette violence est sur toi
Quelques quarante poings
Comme un puits
Une roue noire qui t’écrase
Après le passage des arbres et des jardins
Tous ces coups de pied
au milieu du soleil affligé
Une force que la terre a subie
Prostrée et silencieuse
Tu es loin aussi loin que l’été à présent
Des visages et des barricades voudraient
S’interposer
Des vitres se brisent
Un brouillard cotonneux
Peint tes souvenirs
Tes pensées

 

Nous sommes les oiseaux qui annoncent le grand changement

Dans ses Fragments verticaux, Roberto Juarroz a écrit que nul ne possède rien. Que pour posséder quelque chose, il est nécessaire de se mettre à nu, de s’emparer de son centre et d’avoir un endroit où le protéger. Pour posséder une rose, nul ne peut la dévêtir de ses pétales et retenir son arôme. J’aime les chemins de pensée de Juarroz, quand il finit par écrire que les mains de l’homme sont toujours des mains vides. Que peut-être notre exercice fondamental consiste à aimer et écrire avec les mains vides.

Et ce matin, Elisabeth Benichou m’apprend que sur le mur de son immeuble, à Athènes, quelqu’un a écrit cette phrase en français : Nous sommes les oiseaux qui annoncent le grand changement. Comment la remercier de m’envoyer ces neuf mots qui rechargent l’espérance ? Je ne sais pas. Je crois que j’attendais cette phrase depuis plusieurs années. Que je n’en pouvais plus tellement je l’attendais.

Et puis ce sont les mots de Rosa Luxemburg que Sandrine m’a apportés comme une autre réponse. Une réponse aussi inattendue qu’une offrande par écrit : Sur la pierre de mon tombeau, on ne lira que deux syllabes : « tsvi-tsvi ». C’est le chant des mésanges charbonnières que j’imite si bien qu’elles accourent aussitôt. Et figurez-vous que dans ce « tsvi-tsvi » qui, jusque-là, fusait clair et fin comme une aiguille d’acier, il y a depuis quelques jours un tout petit trille, une minuscule note de poitrine. Et savez-vous, Mademoiselle Jacob, ce que cela signifie ? C’est le premier léger mouvement du printemps qui arrive. Malgré la neige, le froid et la solitude, nous croyons – les mésanges et moi – au printemps à venir ! Et si, par impatience, je ne devais pas vivre ce printemps, n’oubliez pas que sur la pierre de ma tombe, on ne devra rien lire d’autre que « tsvi-tsvi ».

La paix viendra des Somaliennes

Face au vieil écrivain, la jeune mère qui tend la main pour mendier n’a pas prononcé un seul mot. Mais sa bouche s’est durcie, ses yeux se sont baissés sur la paume claire qu’elle continue de tendre vers l’homme âgé, pendant qu’il cherche une pièce ou un billet à lui donner.

Avant sa venue, la main est longtemps restée vide et Nuruddin Farah le sait. Il imagine les doigts ouverts depuis des heures et c’est une image douloureuse qui se forme en travers de sa pensée. Un peu de la poussière du désert a recouvert les veines de son poignet à elle. Il l’a reconnue de loin. Elle est la plus jeune dans l’alignement des mendiantes et c’est immédiat, comme un reflet inespéré dans son regard de vieil exilé, il a contemplé sa beauté et enfoui dans le creux de sa main les derniers billets qu’il a pu trouver.

Alors elle incline un peu son visage, on pourrait croire à un salut mais ce n’est pas saluer qu’elle veut. Plutôt esquiver son regard de vieil homme attristé. Elle ferme les paupières en répétant trois mots d’une prière silencieuse, les trois seuls en arabe qu’elle ait retenus du Coran. D’anciens mots de l’enfance devenus talismans dans l’exil. Maintenant, elle pense que prier l’a protégée dans sa fuite. Aujourd’hui, le vieil écrivain qui a fui son pays lui aussi peut deviner qu’elle n’a rien d’autre que les mots d’une prière pour affronter les mauvais coups. Dans les rues de Mombasa, trois mots d’arabe veillent sur l’aîné de ses garçons qui va avoir douze ans, qui a déjà envie d’une arme pour aller tuer.

Sans un ancien pour veiller sur leurs vies, les gamins apprennent très vite à monnayer quelques grammes de qaat en échange de violence. Nuruddin le sait ça aussi. La survie à l’intérieur des camps de réfugiés se négocie trop souvent à ce prix. Et depuis le temps qu’il fuit, depuis le temps qu’il écrit des articles et des livres, il a fini par apprendre au moins ça : l’existence qui est faite aux enfants somalis en exil n’est pas acceptable.Il faut fuir. Il l’a raconté dans ses romans. Il a décrit ce peuple d’enfants accourant par centaines, les yeux fous quand un camion de ravitaillement remonte l’allée d’un camp dans le nord du Kenya. Le plus étonnant, c’est qu’il ait su l’écrire à travers les yeux d’une femme dont le visage et le prénom sont ceux de la mendiante.

Le vieil écrivain ne raconte le monde que par la voix des somaliennes, elles qui même à l’intérieur de leur famille n’ont pas le droit à la parole. La mère de Nuruddin Farah est morte. Et menacé de mort dans son pays, il n’a pas pu assister aux funérailles. Mais il n’a pas oublié qu’à l’intérieur des poèmes de sa mère, la Somalie est une femme. Elle, la jeune mère qui lui fait face les yeux baissés. Il la regarde incliner son visage vers le sol pour mendier, puis replacer son voile jaune et rouge pour dissimuler ses cheveux. Il essaie de deviner à ses vêtements si elle vient du Hiiraan ou d’une autre province plus au nord, ravagée par l’armée éthiopienne.

Il s’agenouille face à la jeune mère qui mendie. Il a quelque chose à lui dire. Il veut lui raconter qu’à Paris, porte de la Chapelle, une femme vient de mourir dans la rue d’être seule. Exilée, abandonnée et violentée depuis des mois par l’administration et la police française. Elle était Somalienne.

C’est le mardi 2 avril qu’on a retrouvé son corps déjà raidi sous le pont de l’échangeur du périphérique nord, un corps humain recroquevillé sous une couverture trempée d’urine et de pluie à l’intérieur d’une petit tente, un sac à main serré entre ses bras. Nuruddin est écrivain et il veut raconter toute l’histoire de sa vie. Parce que c’était une femme âgée, qu’elle s’est beaucoup battue avant de succomber dans ce pays maudit. Enfermée dehors depuis des mois, dans les rues de Paris, la capitale de la France qui refuse d’accueillir. Chaque matin, elle était réveillée à coups de pied par des fonctionnaires de police, juste avant qu’ils ne pulvérisent lui du gaz en plein visage. Sans comprendre leur violence, elle continuait d’essayer de survivre, dans la peur absolue des coups qu’elle recevait.

Nuruddin veut écrire son histoire pour qu’en France, les responsables politiques qui organisent la mort et la torture des sans-papiers soient eux aussi emprisonnés. Il croit encore à la justice internationale. Il pense que la vieille femme venue de Somalie avait encore des droits humains, et que les policiers de La Chapelle ne sont rien d’autre que des tortionnaires qu’il faut juger, eux aussi, devant un tribunal compétent et nécessaire. Je suis comme Nuruddin Farah, je crois encore en la justice des hommes, dans l’importance de raconter.

Face à la jeune mendiante, Nuruddin ajoute qu’à Paris, le Collectif de la Chapelle a organisé une cérémonie funèbre en mémoire de la femme morte. C’est le plus important. Leur deuil, leur rage resteront la seule réponse humaine face à un crime d’Etat. En mémoire de tous les exilés que l’Etat français a laissé mourir à ses frontières, dans les neiges des montagnes ou dans les vagues de la Méditerranée. En mémoire de tous ceux qu’elle a poussés au suicide dans les centres de rétention administrative. En mémoire d’une Somalienne abandonnée jusqu’à la mort dans les rues de Paris.

La cérémonie a eu lieu un dimanche, le 21 avril 2019, porte de la Chapelle.

Tieri Briet

Pourquoi les fleuves frontaliers coulent-ils où ils veulent ?

Poste frontière entre Hongrie et Slovénie, dans le village de Pince, en 2015.
Poste frontière entre Hongrie et Slovénie, dans le village de Pince, en 2015.

Pourquoi les fleuves frontaliers coulent-ils où ils veulent ? C’est Aleš Šteger qui pose la question et Aleš Šteger est poète. Le 2 août 2015, il s’est assis pendant douze heures dans la gare routière de Belgrade, sans bouger. C’était l’été où la Serbie était devenue un lieu de passage pour la plupart des réfugiés syriens, en route vers la Hongrie ou l’Allemagne. Au milieu d’eux, Aleš Šteger a noté scrupuleusement ce qu’il a pu voir et entendre, à la manière d’un sismographe humain. Malheureusement pour nous, jamais personne n’a eu l’idée de traduire en français ce qu’Aleš Šteger avait écrit pendant ces douze heures : «La gare routière de Belgrade – une salle d’attente pour réfugiés».

Il faut dire aussi qu’Aleš Šteger est slovène et que l’un de ses poèmes, «La frontière en moi», sert de voix off à un film de Peter Zach, «Beyond boundaries». C’est un poème assez long, composé au cours d’une marche solitaire qui suivait toutes les frontières de ce petit pays, la Slovénie, longeant ainsi la mer puis l’Italie, à l’ouest, l’Autriche au nord, la Hongrie à l’est avant la Croatie, qui forme la frontière sud. Ça donne un «texte plein de cartes postales, un texte plein de nouvelles sur diverses frontières en Europe. Un texte qui enseigne ce qu’est toute frontière, tout ce qu’une frontière peut être.»

Par chance, Guillaume Métayer, qui est aussi poète et traducteur du hongrois, a pris le temps de traduire en français le poème frontalier d’Aleš Šteger, qui rassemble à lui seul les questions qu’on se pose en traversant les frontières des Balkans, si rapprochées les unes des autres qu’elles semblent révéler leur désespérante absurdité.

Le poème d’Aleš Šteger a été publié au printemps 2017 dans la revue que Michel Deguy avait fondée trente ans plus tôt, PO&SIE, et c’est encore une chance. Le texte de Guillaume Métayer raconte sa venue à Ptuj, en Slovénie ou chaque année a lieu, au mois d’août, le festival «Les jours du vin et de la poésie» : «L’Europe centrale est un café donnant sur une place où le monde entier s’est rassemblé pour écouter des poèmes. L’Europe centrale est le centre de l’Europe, et personne ne le sait. Pas même elle. Sauf quelques jours par an : à la fin du mois d’août, à Ptuj.»

Aleš Šteger © Boris B. Voglar, Ptuj
Aleš Šteger © Boris B. Voglar, Ptuj

C’est au cinéma de Ptuj que Guillaume Metayer a découvert le film de Peter Zach et voulu en traduire le poème qui lui sert de voix off. Vingt paragraphes dont je recopie les cinq premiers, histoire de ne pas oublier ma trouvaille d’hier après-midi. Et aussi pour donner l’envie d’aller lire le poème jusqu’au bout.

La frontière en moi

1. 
Au début,
que je ne connais pas,
au début
dont je n’ai 
qu’entendu parler,
il n’y avait qu’un seul
espace, infini.
La frontière lui donna sa forme.

2.
Sans la frontière je serai un ange, ou un océan.
Mais ainsi je suis un être humain. 
Un être humain minuscule dans un minuscule pays.
Mon pays qui est plus petit que la poche de mon pantalon,
c’est pourquoi il y a des frontières partout.
Tout est frontière.

3.
Ceci est un texte plein de cartes postales,
un texte plein de nouvelles
sur diverses frontières en Europe.
Un texte, qui enseigne
ce qu’est toute frontière,
tout ce qu’une frontière peut être.

4.
Il m’écrivit
qu’il était allé aux frontières,
là où le slovène, la langue,
dans laquelle il m’écrivait
se perd dans d’autres langues.
Il m’écrivait
qu’il allait aux frontières,
entre le slovène, le hongrois, le croate, l’italien et l’allemand.

5.
Il m’écrivait :
qu’il était animé par la curiosité,
comment les gens vivent, réfléchissent et se taisent,
dans toutes ces langues,
dans toutes les langues le long des frontières,
dans toutes les langues frontalières.
Derrière sa signature illisible
se trouvait un petit post-scriptum :
La frontière est en moi.
Je dois la contourner.

6.
Il m’écrivait.
Les frontières et les oiseaux sont migrateurs.
Ils sont toujours en chemin et moi avec eux.
Ce qui hier encore était infranchissable,
est aujourd’hui ouvert imperceptiblement.
Où hier encore des ruisseaux murmurèrent,
on trouve aujourd’hui des terrains surveillés,
des camps de réfugiés,
des barbelés sur le ciel suspendu.
Les frontières et les oiseaux sont migrateurs,
m’écrivait-il,
et le fret est notre mémoire.

7. Dans ma langue, m’écrit-il,
on raconte une histoire de faux-sauniers.
Ce qui aujourd’hui ne vaut pas
plus qu’une pincée de jour
valait jadis plus que la vie.
Dans ma langue, m’écrit-il,
j’ai fait tant de contrebande de la tienne,
de chacune des langues voisines,
que je peux t’écrire.
Seul ce que beaucoup nomment étranger
me rend capable de t’écrire.
Je ne suis qu’emprunt.
Même mon voyage.
Même mes frontières.
Quand je t’écris
je me rends à toi
via l’étranger.

8.
Sans chez-moi je ne peux arriver.
Nulle part.
C’est pourquoi je suis parti,
écrit-il,
pour me bâtir un nouveau chez-moi à l’étranger.
Un chez-moi sans murs ni toit.
Un chez-moi construit avec tout ce que
je charrie en moi d’étranger.
J’entrerai dans mon nouveau chez-moi,
écrit-il,
et m’allongerait aussi librement
que mes ancêtres le firent dans
différentes langues.
Le ciel ouvert sera mon toit.

9.
Il m’écrivit :
Présences et citations.
Je trouve imprimée dans l’eau
une piste que je vais quitter.
Le passé me rattrape.
Comme les rails que
le même train parcourt
chaque jour au même moment.

Présence et citations
ouvrent l’oreille
au crépitement de la pluie.
La rouille ronge de plus en plus les rails.
Ce que je serai, je l’étais dès longtemps déjà.
Ce que je suis me rattrape.

10.
Il m’écrivit :
Où vont les noms
des petits fleuves
quand ils se mêlent
aux plus grands noms ?
Pourquoi les fleuves frontaliers coulent-ils où ils veulent ?
Pourquoi les fleuves
ne dorment-ils jamais ?

11.
Il m’écrivit
Dans les chutes abruptes
et les muets bassins,
dans l’eau j’ai lu les noms
de ceux qui sont présents dans l’oubli.
Les montagnes d’ici se taisent
en obscurs tunnels,
que contrebandiers et sujets,
et plus tard les détenus des camps et l’histoire ont creusées.
Parfois je flaire leur passage.
Le vent froid m’habille du pressentiment
que l’homme ne meurt qu’un moment,
tandis que la langue et l’oubli
avancent constamment.
Mais vers où ?
Et pourquoi ?

12.
Il m’écrivit :
Je m’obstine sur ce chemin jamais foulé,
je guette
les ombres silencieuses de la langue, jusqu’à ce qu’elles
commencent à parler de la logique des images à l’abandon
dans ma mémoire
comme des mouches dans une toile d’araignée.
Il n’y a aucune différence entre ombre et souvenir.
Ces mouches immobiles sur mon vivant visage.

13.
Il m’écrivit :
Je sais tout depuis le début
que je ne connais pas.
Mais sur les frontières que je vis chaque jour
je sais bien peu de choses.

14.
Il m’écrivit :
Frontières !
Frontières entre des territoires.
Frontières entre des langues.
Frontière entre des corps.
Frontières entre des idées.
Tout est frontière.

15.
Il m’écrivit :
Certaines choses doivent rester entières.
Parler et se séparer le retournent.
Hommes d’État, dictateurs, chefs militaires, agents secrets,
héros et criminels, gigantesques spectacles médiatiques,
et feux d’artifice de l’historiographie.
Les choses entières ne sont ni bruyantes ni agressives.
Il m’écrivit que la la langue se retourne.
Que ses frontières sont dessinées par des gens anonymes.

16. Il m’écrivit :
Je suis ma frontière.
Mais pas une frontière comme la frontière de deux États ou deux propriétés
mais l’incapacité à la franchir.
Je suis à la fois l’un et l’autre côté,
mais sans une porte,
les chemins se perdent.

17.
Il m’écrivit :
J’ai vu de l’eau.
Dans l’eau, un reflet de mon visage.
J’ai marché dans l’eau.
J’étais l’eau.

Il m’écrivit :
L’hiver est venu
et les frontières entre la terre et l’eau ont disparu.
Toutes les frontières ont disparu dans le blanc.

Il m’écrivit :
J’ai vu comment les frontières blanchissent dans le blanc.
Je suis allé au fleuve et ai vu le fleuve emporter mes visages.

Il m’écrivit :
Mon visage de blanche-neige.
Je suis disparition.

18.
Il m’écrivit :
Ne vaudrait-il pas mieux parler nuages et brumes ?
Ne vaudrait-il pas mieux parler des traces
que l’inconcevable laisse en nous ?

19.
Je vais briser le lieu,
où je suis,
m’écrit-il.
Je vais diviser le monde
pour voler plus léger,
loin de cette autre fin,
pour rentrer plus facilement
auprès de toi
que j’aime.
Tu es mon
Au-delà,
m’écrit-il.
Au-delà.
Inaudible
il ouvrit les lèvres.
De là-bas,
de l’autre côté.
Au-delà.

20.
Il m’écrivit :
Dans ma langue la nuit a quatre portes.
Gute Nacht, buna notte, laku noć, jó éjszakát,
dit ma langue ailleurs.
Il y a un ici dans ma langue.
Et il y a un là, en face.
Où est parfois cet ici.

Aleš Šteger
traduit du slovène par Guillaume Metayer

__________________

• La frontière en moi, poème d’Aleš Šteger traduit par Guillaume Metayer et inclus au cœur de son récit, «De notre envoyé spécial en poésie», PO&SIE n° 160-161, printemps 2017, «Trans Europe Eclairs».

Un seul poème de Hüseyin Avni Dede pour commencer

Tieri Briet, inscription en rouge et noir, rue Paul Valéry à Sète.
Tieri Briet, inscription en rouge et noir, rue Paul Valéry à Sète.

Hüseyin Avni Dede est un poète des rues d’Istanbul, infatigable grande gueule et clochard céleste d’une Constantinople qui résiste à la répression policière et à l’islamo-fascisme au pouvoir en Turquie. Depuis la parution de son premier recueil, en 1973, Hüseyin Avni Dede est bouquiniste des rues, ce qui lui permet de vendre aussi ses propres poèmes photocopiés sur les marchés et les trottoirs des deux rives de la Corne d’or, de Beyoglu au Grand bazar.

Hüseyin Avni Dede sur un marché d'Istanbul
Hüseyin Avni Dede sur un marché d’Istanbul

«Si j’avais un recueil de poèmes il ne se vendrait sûrement pas», a-t-il écrit dans La mer sent la mort. Malheureusement, ses recueils n’ont pas encore été édités en français, d’où l’importance des deux poèmes que Timour Muhidine vient de traduire pour le dernier numéro de Siècle 21, paru cet automne.

Voici le premier des deux poèmes, pour donner envie d’explorer l’écriture de Hüseyin Avni Dede .

La faim est comme le plomb

trois biftecks ont frôlé mon nez au moment du repas
la faim m’est tombée sur les épaules comme du plomb
la poésie est devenue du pain je l’ai mangée elle est devenue eau
j’ai fait résonner ma voix dans Beyoglu ah si la faim n’existait pas
comme je dormirais bien
moi je n’étais pas homme à naître dans cette ville
moi je ne suis pas homme à vivre dans cette ville
je ne suis pas homme à poursuivre mon existence dans cette ville
je l’ai bue
je le savais cette ville est trop étroite pour moi
je le savais il y a dans cette ville un tas d’animaux qui y vivent comme des hommes
c’est pour cela que je suis devenu poète moi
le Bonheur était comme une étoile dans mes mains comme une étoile qui me filait entre les mains

Hüseyin Avni Dede

L’arbre bleu dans les mains de Nathan

Nathan dessine, Lyon, janvier 2019. © Atelier de l'Arbre bleu.

Nathan dessine, Lyon, janvier 2019. © Atelier de l’Arbre bleu.

Viens.
Dessine-moi un arbre.
Celui qu’on peut voir quand
on ferme les yeux.

 

Si on fait suffisamment attention, on peut écouter le récit d’un enfant pendant qu’il dessine. S’il y a assez de silence entre les deux premiers mots qu’il prononce, entre les deux traits que sa main recommence en cherchant, alors on peut entendre comment s’en va le souffle jusqu’à ce bout de craie entre ses doigts, et puis comment  le souffle peut revenir à l’intérieur des poumons de l’enfant. Si on fait suffisamment attention, on peut deviner le verbe vivre dans le dessin des petites branches qui s’en vont vers le ciel. C’est ce qu’a entrepris Catherine Rostain à l’Atelier de l’Arbre bleu. Faire attention aux dessins des enfants. Et à force de beaucoup les scruter, elle y décèle l’apparition du vivant à l’intérieur des lignes et des couleurs que les enfants rassemblent, chaque mercredi.

On peut observer tous les gestes qu’il faudra au corps d’enfant pendant qu’il veut capter les forces de l’arbre. La volonté semble immense. Dans le crissement des craies sur l’étendue sombre du tableau, la main d’enfant continue, elle dessine quelque chose d’important à l’intérieur d’une vie. Ce sont des ramures, branches et racines de chaque côté du tronc, le début d’une forêt qu’il faut réinventer, attentif aux détails, aux torsions des écorces sous la main qui dessine. Dans la pensée de l’enfant qui dessine, les arbres sont devenus le tout premier refuge, un abri pour la venue d’animaux qui demeurent invisibles. Dans les croyances de l’enfant qui recommence encore une fois le même trait qui s’élève, les arbres sont devenus un appel au silence. L’apprentissage de la première attente.

L'arbre blanc entre les mains de Nathan, Lyon, février 2019. © Atelier de l'Arbre bleu.

L’arbre blanc entre les mains de Nathan, Lyon, février 2019. © Atelier de l’Arbre bleu.

Le peuple des arbres appartient à ces contes que plus personne ne raconte aux enfants quand ils dessinent leurs mille branches à la craie. Sauf peut-être ici, à l’Atelier de l’Arbre bleu. Ailleurs les arbres se taisent. Ils retiennent leur souffle. On sait qu’ils sont menacés, immobiles, encerclés, reliés aux rivières souterraines dont nous avons capté l’eau nécessaire aux tuyauteries, tous ces tuyaux qui alimentent nos milliers de machines, celles qui lavent nos draps et nos assiettes, nos trottoirs et nos voitures. Dans les dessins d’enfants au tableau noir, les arbres sont maintenant assoiffés et inquiets. Fragilisés par l’hiver, en attente de reprendre leurs forces à l’air libre.

Nathan a neuf ans et chaque mercredi, il continue de dessiner les racines de l’arbre blanc dans l’étendue du tableau noir. C’est une force inhabituelle dont il a paré le vieux tronc, dans la poussière des craies, le paysage d’une forêt surgissant dans l’hiver de l’enfance. Et dans les corps des arbres de plus en plus vivants, c’est le souffle d’un petit garçon qui s’étend sous nos yeux, déployant la double ramure de ses poumons. La grande respiration qui va des eaux du ciel à celles du sous-sol. Ce que savent les enfants, il faut beaucoup de patience pour que ça puisse apparaître et grandir au milieu d’un dessin.

Nathan dessine, Lyon, février 2019. © Atelier de l'Arbre bleu.

Nathan dessine, Lyon, février 2019. © Atelier de l’Arbre bleu.

« Un atelier pour expérimenter les possibles, écrit Catherine Rostain, avec un accompagnement sensible, attentif aux rythmes et possibles de chacun.» Les enfants le savent. Ils viennent à l’atelier pour éprouver les possibles d’un arbre vertébral qui grandit jusqu’à leurs mains qui dessinent. «Un jour on a besoin de retourner près de nos arbres, de s’entourer de présences amies, sécurisantes, d’ancêtres bienveillants. Retrouver ou trouver un arbre ami.» Et les enfants inventent une forêt enfantine à l’intérieur d’un monde qui travaille plutôt à la déforestation générale des continents. Ils savent par où la vie doit passer pour continuer son chemin. Ils la dessinent avec patience. «C’est aussi l’espace où nous pourrons découvrir nos forces et nos alliés, explique Catherine Rostain. Retourner près de l’arbre-ami, l’arbre qui console et rassure, figure du grand-père ou du grand-frère, de la bonne mère ou de la grand-mère.»

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Et que son âme soit tissée dans le faisceau des vivants

« Quand on rencontre quelqu’un, c’est signe que l’on devait croiser son chemin, c’est signe que l’on va recevoir de lui quelque chose qui nous manquait. Il ne faut pas ignorer ces rencontres. Dans chacune d’elles est contenu la promesse d’une découverte.»
Aharon Appelfeld, Adam et Thomas
Traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti

Et que son âme soit tissée dans le faisceau des vivants.
Prière juive

 

Dans une usine de Czernowitz, 2014, © Tieri Briet

Dans une usine de Czernowitz, 2014, © Tieri Briet

À chaque fois que je peux lire un poème de Rose Ausländer, c’est à Czernowitz que je retourne en lisant. Et chaque fois que je retourne à Czernowitz, en traversant la Bucovine et la frontière de Roumanie, j’emporte un livre de Rose Ausländer avec moi dans mon sac. «Tant de paysages particuliers, d’hommes particuliers, les contes et les mythes flottaient dans l’air, on les respirait.» Comme Valérie Zenatti, à l’intérieur de son voyage dans la ville d’Aharon Appelfeld qu’elle raconte à la fin de son livre, Dans le faisceau des vivants. Là-bas, dans le récit qu’elle a écrit, le vieil écrivain est vivant sur les berges du Pruth où il se promenait dans l’enfance.

La Czernowitz de Rose Ausländer est devenue la Tchernivsti d’aujourd’hui, une ville d’Ukraine où Valérie Zenatti est allée fêter l’anniversaire d’un écrivain disparu. Seule, elle marche sous la neige de février 2018, libre d’aller où elle veut, de rassembler son courage pour affronter les chiens abandonnés dans l’avenue déserte d’une zone industrielle. Libre de suivre son instinct sur les traces d’un enfant qui deviendra lui aussi romancier, après l’exil à Tel Aviv.

Rose Ausländer, en 1922, avec son futur mari Ignaz Ausländer, aux Etats-Unis.

Rose Ausländer, en 1922, avec son futur mari Ignaz Ausländer, aux Etats-Unis.

Parce que dans son voyage, Valérie Zenatti a emporté la Chronique du ghetto de Czernowitz, celle qu’avait écrite Rose Ausländer. C’est un recueil de plusieurs textes d’écrivains juifs qui porte un titre qu’on n’oublie pas, «Ecrire c’était vivre, survivre».

Dans un poème autoportrait, Rose Ausländer s’était racontée en trois vers.

Gitane juive
à la langue allemande
élevée sous un drapeau jaune et noir

À l’intérieur d’un autre poème, pour parler de Czernowitz, elle avait écrit des mots qui me font peur chaque fois que je peux les relire :

Ici nous avons enterré le soleil
une éternelle ténèbre de soleil est venue

Czernowitz, à la frontière de l'ancienne Bessarabie

Czernowitz, à la frontière de l’ancienne Bessarabie

À lui seul, le mot Ténèbre au singulier porte une charge d’inquiétude qui fait suffoquer celui qui s’en approche en lisant le poème. Si bien qu’à force, pour parler de Czernowitz, j’avais pris l’habitude de l’appeler par ces deux mots, la ville-ténèbre.

« C’est une journée sans boussole, écrit Valérie Zenatti, ou bien avec une dont l’aiguille ne cherche plus le nord puisque j’y suis, au nord, je suis dans le lieu qui m’aimante depuis des semaines, et sans doute secrètement depuis des années, j’aimerais que cette journée porte pleinement le nom d’Aharon, comme le silence dans lequel j’ai été depuis sa mort et jusqu’à ma venue ici, et que je ne suis pas sûre de parvenir à saisir, même si son absence ici aujourd’hui est moins douloureuse pour moi que partout ailleurs, même si mes sens sont à la fois curieusement en éveil et anesthésiés, et même si je m’interdis de le penser, je sais que j’attends qu’il se passe quelque chose.»

À Czernowitz la romancière, qui est aussi la traductrice en français de la plupart des grands romans d’Aharon Appelfeld, n’a qu’un seul vrai rendez-vous. Et c’est avec une rivière, le Pruth, l’un des derniers affluents du Danube dont les eaux scintillent de mémoire dans les récits d’enfance du romancier israélien. Des chiens sauvages l’attendent sur le chemin qui mène aux rives. Ils ressemblent à des loups. Un visage humain la surprend, qu’elle a confondu avec la surface des rochers sous la neige. Le visage d’un homme habillé de haillons qui la fixe du regard, «hirsute et immobile», écrit-elle.

Valérie Zenatti, Dans le faisceau des vivants, éditions de l'Olivier, 2019

Valérie Zenatti, Dans le faisceau des vivants, éditions de l’Olivier, 2019

Et ce qu’on lit d’un seul coup, c’est l’écriture incandescente d’une traductrice obstinée, c’est-à-dire une passeuse véritable, exilée sur la terre d’une autre enfance que la sienne. À force de les évoquer, elle fait venir l’esprit et la parole d’un mort dans la périphérie d’une ville où les gens continuent d’être vivants. Peut-être aveugles, probablement amnésiques pour la plupart, mais en vie dans l’Europe d’aujourd’hui, dans un pays encore en guerre contre l’armée d’un empire qui s’étend.

Le vieil écrivain mort est venu parler à Valérie Zenatti, juste au bord d’une rivière dans l’hiver de l’Europe, «dans la langue maternelle du peuple juif». Il fallait du courage pour raconter ses paroles, les restituer en alphabet hébreu avant de les traduire aux dernières pages du livre. Il fallait beaucoup d’enfance en soi pour comprendre ce qui a pu avoir lieu, laisser une part d’inexplicable à l’intérieur de son récit, et transformer la ville-ténèbre en réceptacle pour accueillir la voix perdue d’un mort qu’on adore, dès qu’on a approché la lumière qui pénètre la plupart des visages de ses livres.

T.,  à Constanța, dimanche 2 février 2019.

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  • Valérie Zenatti, Dans le faisceau des vivants, éditions de l’Olivier, janvier 2019.

Ecrire, c'était vivre, survivre - Chronique du ghetto de Czernowitz et de la déportation en Transnistrie, 1941-1944

Ecrire, c’était vivre, survivre – Chronique du ghetto de Czernowitz et de la déportation en Transnistrie, 1941-1944

  • « Écrire c’était vivre, survivre » : chronique du ghetto de Czernowitz et de la déportation en Transnistrie, 1941-1944 : écrivains et poètes juifs de langue allemande, éditions Fario, 2012.Table des matières :
    – Introduction : De la « Vienne orientale », « capitale secrète de la littérature allemande » à la « cité engloutie », par François Mathieu
    – « Quatre langues s’accordent »
    Avant la guerre
    – « Sur le chemin noir venin du ghetto »
    – Le ghetto (1941-1942)
    – « La tragédie que la mort met en scène »
    – La déportation en Transnistrie entre le Dniestr et le Boug, et au-delà (1941-1942)
    – « Nous descendîmes à la cave, elle sentait le tombeau »
    – Ceux qui sont restés à Czernowitz (1942-1944)
    – « Nous sommes devenus des épines dans les yeux des autres »
    – Après la guerre
    – Biographies des auteurs et sources
    – Petite bibliothèque complémentaire
  • Rose Ausländer, Je compte les étoiles de mes mots, L’Age d’homme, Choix de poèmes traduits et présentés par Edmond Verroul, mars 2000.
  • Présentation de Rose Ausländer par Gil Pressnitzer sur Esprits Nomades