( s’ApprocHer de l’HumaiN )

Photo © Si petite zone, portrait de Thierry Metz

En dehors de l’amitié – et de la « belle amour humaine » – je ne connais que deux autres chemins pour s’approcher de l’humain. Je veux dire s’approcher pour de bon, au plus près de l’humanité sans armure ni cravate, celle de l’autre qui est si différent de moi, sa peau avec la sueur de nos sœurs et de nos frères d’humanité. On n’ira pas au contact par quatre chemins, parce que j’ai beau chercher depuis toutes ces années et je n’en ai trouvé que deux : la poésie directe et le journalisme documentaire, qu’il soit filmé ou écrit.

Côté poème, j’en parle souvent en recopiant ceux des poètes de Sarajevo ou d’Istanbul quand je découvre une traduction qui tient la route. Hier j’ai recopié ici le très beau texte de Hüseyin Avni Dede, La faim est comme le plomb. Aujourd’hui je pense à ce poème de Thierry Metz que j’essaie d’apprendre par cœur, pour pouvoir mieux le partager en atelier d’écriture tout à l’heure. C’est un poème sans titre, mais on le trouve dans un recueil paru chez L’Arpenteur, Lettres à la bien-aimée. C’est le seizième poème, page 28, et il me fait trembler au bord de l’intérieur chaque fois que je récite les deux dernières phrases, écrites au bout d’une solitude absolue. Sûrement irrémédiable.

« J’ai reçu ta lettre.
Ton écriture de gauchère. Rapide et tordue. Tu me demandes si ça va.

Te répondre est facile, j’aperçois toujours les mêmes prédateurs, les mêmes gens. Qui se dévorent les uns les autres. Dans la vase. »

En recopiant ici les trois dernières phrases du poème, je pense à ces visages de chefs d’Etat et de ministres qui tournent en boucle sur les écrans, en France et en Europe. Leurs gueules d’insatiables prédateurs, dont je ne veux pas reproduire les photos. Et je relis ce qu’écrivait une amie psychanalyste à ce sujet : «Si Dieu n’existe pas, si il n’y a pas de maître, si les parents n’assurent pas un cachou ça ne sert à rien de rajouter des couches et des couches de «vernis» idéal non plus, tout ça pour ne pas regarder ce réel en face… et ne pas reconnaître notre fragilité de structure (humains, en proie à la douleur d’exister et donc d’être mortels). A force d’en appeler à un Autre tout puissant, qui n’est qu’un fantasme infantile, à force de rêver d’un sauveur collectif ou individuel qui détiendrait la Vérité, c’est le maître qui se prend pour le maître qu’on convoque, appelons ça vouloir la dictature… se la prendre dans la figure, comme vouloir un suicide collectif, comme céder à ce penchant mélancolique …. On sait pourtant que l’issue mortelle est au bout. Alors pourquoi ne pas la tenir à distance et se recentrer sur la vie, même dure, et moins pleurer sur notre sort tels des enfants abandonnés.»

Je crois qu’avec ces deux chemins – la poésie directe et le journalisme documentaire – on pourrait s’approcher au plus près de l’humain. Du réel humain. Je pense à ce film documentaire dont l’ami René Diaz m’avait offert le DVD : Bi kheresko bi limoresko – Sant toit ni tombe, réalisé par Marilou Terrien et Thibault Datry en 2011. Plusieurs femmes roms, mères de famille, y racontent leurs parcours d’exil depuis le Kosovo ou la Roumanie. Au milieu du film, il y a cette très belle phrase de Rajko Duric, un écrivain rom de Belgrade : « La destinée rromani et la destinée humaine ne sont que variantes l’une de l’autre, car ni l’une ni l’autre n’a encore trouvé sa vraie place dans l’univers.»

Au milieu du film, l’une de ces mères nous raconte son attente tout en balayant sa cuisine : «Si nous avons notre réponse positive et nos papiers, Dieu merci, tout ira bien. Sinon j’embarque mes fils et mes belles filles, et comme ça nous nous jetons sous une voiture. Parce que rentrer au Kosovo c’est hors de question. Là-bas il y a des meurtres, des viols, tout ce que tu veux. Mais attendre rend fou, rien ne va, tu n’as aucune aide. Tu dors mal. Tu n’as pas ce dont tu as besoin et sans papiers tu ne peux même pas sortir.»

A chaque plan, la parole de ces femmes nous raconte quelque chose d’important, quelque chose de difficile à entendre. C’est la pensée de l’autre, la jeune romni qui a fui son pays où ses enfants étaient rejetés de l’école, la pensée brute et traduite en sous-titres. Pourquoi n’écouterions-nous pas ce qu’elle veut expliquer à la caméra qui vient de s’approcher de son visage dans la tourmente ? Elle nous raconte l’exil, la recherche d’un abri où dormir, préparer à manger pour ceux qu’on aime. Et nous sommes tous des enfants d’exilés, même si nous en avons perdu le récit à travers le silence des générations de ceux qui nous ont précédés. Les mots sont importants à rassembler, et ceux que ces femmes prononcent en langue romani nous parlent d’une humanité primordiale, celle des poèmes de Thierry Metz et Hüseyin Avni Dede. Celle qu’il nous faut continuer d’approcher pour avoir une chance de la préserver des prédateurs au pouvoir. Pour tenter de la raconter à notre tour, un jour, si nous trouvons les mots qui manquent encore. Si nous parlons avec la voix fragile qui ne mentira pas.

T.

Thierry Metz

Quand nous vient la puissance de la langue

Joseph Brodsky

En revenant de l’expo Soulèvements, Sophie Jaussi a écrit : « La puissance de la langue nous vient lorsque nous la laissons nous dire, nous ouvrir, nous questionner.» Une belle définition. Et sur la table où je suis revenu lire ce matin, un livre demeure ouvert sur d’autres mots qui m’avaient frappé eux aussi. Des mots plus anciens, traduits de ceux qu’avait écrits Joseph Brodsky en 1979 : « La lecture, dit Tsvétaëva, est une participation à la création.» C’est bien là une déclaration de poète ; jamais Léon Tolstoï n’aurait dit une chose pareille.»

Que cherchons-nous en lisant une poète comme Marina Tsvetaeva ?

En premier la puissance de la langue, puisque hors littérature la langue est rabaissée partout à un calcul, détournée et appauvrie pour donner juste envie à l’acheteur, à l’électeur de croire encore une fois ces pauvres mots mal ravalés. Dans les discours politiques, les productions publicitaires, la langue est affaiblie et travestie. Sa manière de scintiller est déjà une arnaque mais nous lisons quand même, c’est un automatisme ou bien une soumission aux mots qui s’affichent un peu partout, sur les affiches ou dans les journaux, nous continuons de lire la vieille langue de pute qui fait de la retape pour essayer de vendre sa marchandise. Alors je continue avec Brodsky : « Sur un plan strictement technique, certes, la poésie revient à placer des mots chargés du plus grand poids spécifique possible dans l’ordre le plus efficace et, en apparence, inéluctable.» La volonté de Brodsky, c’est de comprendre pourquoi et comment « la puissance de la langue » peut venir aux poètes, avant de se donner à ceux qui les liront. Et il enfonce le clou : «L’idéal est cependant une langue qui est une négation de sa propre masse et des lois sur la pesanteur ; c’est cette aspiration de la langue vers le haut – ou sur le côté – à ce commencement où était le Verbe. »

La puissance de la langue, celle dont parle Sophie Jaussi dans son texte, c’est aussi et avant tout l’obsession des poètes, leur travail avec les mots et la syntaxe d’une langue commune. «L’oreille écoute la bouche», écrit Brodsky un peu plus loin. «Ainsi, par l’écoute de soi, la langue parvient-elle à la connaissance de soi.» Mais la puissance de la langue peut basculer en pouvoir, nous prévient Sophie J., «lorsque nous l’utilisons pour désigner, comme un doigt tendu sans retour possible». Il suffit de regarder les mains des candidats aux élections, celles des marchands d’électro-ménager ou des concessionnaires de voitures. Leurs doigts se tendent à chaque phrase.

A la tête d’un empire, les gouverneurs ont besoin d’une langue commune pour continuer de rameuter les foules. «Travailler plus pour gagner plus», disait ce ministre de l’Intérieur qui ne pensait déjà qu’à s’enrichir. Et ça me fait penser à ce qu’Auden racontait dans un de ses poèmes :

«En exil Thucydides a su
Tout ce que peut dire un discours
A propos de démocratie
Et ce que font les dictateurs,
Leur bla-bla de radoteurs »

C’était en 1939, Auden et Isherwood venaient de s’exiler à New-York. Peu de temps avant, Auden avait épousé Erika Mann pour lui permettre de fuir le IIIe Reich. Il connaissait parfaitement la puissance de la langue des dictateurs, pour avoir travaillé au bureau de la presse et de la propagande de la République espagnole, en 1937. Aux dictateurs, les foules massées sur les gradins des stades et aux poètes, les rares lecteurs de leurs recueils que les libraires rechignent à exposer sur leurs tables. La puissance de la langue des poètes semble être devenue clandestine. Elle résonnait, pourtant, dans les baraquements de Ravensbrück et d’Auschwitz. Primo Levi et Jorge Semprun l’ont raconté dans leurs récits : à nous de veiller à ne pas l’oublier.

Dans Contre tout espoir, Nadejda Mandelstam se souvient elle aussi :
« Une femme qui avait passé de nombreuses années dans les camps racontait que ses compagnes d’infortune et elle-même avaient trouvé une consolation dans des poèmes que, par bonheur, elle savait par cœur, et en particulier dans le poème de jeunesse de Mandelstam :

Mais j’aime cette pauvre terre,
Parce que je n’en ai pas connu d’autre»

Si la puissance de la langue appartient aux poètes, le pouvoir démesuré de la langue des tyrans demeure sans limites. Et c’est Brodsky qui nous donne l’antidote : «Si les gens avaient lu Dickens et Flaubert, et si c’est à ces gens-là qu’on donnait le pouvoir de gouverner des Etats, il y aurait peut-être moins de malheur en ce monde.»

T.

L’exposition Soulèvements a eu lieu au musée du Jeu de Paume, en octobre 2016. Conçue par le philosophe et historien de l’art Georges Didi-Huberman sur le thème des émotions collectives, des événements politiques en tant qu’ils supposent des mouvements de foules en lutte : il y est donc question de désordres sociaux, d’agitations politiques, d’insoumissions, d’insurrections, de révoltes, de révolutions, de vacarmes, d’émeutes, de bouleversements en tous genres.

Joseph Brodsky

Laisser les lieux chanter à travers nous. La nuit, la voix de Vinciane Despret

Quand le croissant de lune s’est levé à l’horizon, vers trois heures du matin, je roulais vers le sud en écoutant la radio. J’essayais de lutter contre le sommeil en vidant un thermos de café, en me concentrant sur les voix quand j’ai entendu celle de Vinciane Despret, une philosophe qui s’intéresse de très près aux oiseaux.

Aux oiseaux d’abord, mais aussi à ces théories très étranges que les ornithologues échafaudent pour expliquer leurs chants de tel ou tel oiseau, ses migrations et le rapport particulier qu’il entretient avec son territoires. Et d’un seul coup, à 80 km/h sur les routes de Dordogne, c’est le chant du merle qui a résonné dans la nuit, prenant la place des voix humaines. Un chant très simple, quelques variations à peine entrecoupées par des fractions de silence. C’était seulement de la beauté, une beauté élémentaire qu’une philosophe était venue partager avec des milliers d’auditeurs, sur France Inter. Et dans la nuit ça venait écarter l’énorme pesanteur de nos problèmes humains.

Quand deux merles se parlent. Vinciane Despret
Quand deux merles se parlent

J’ai monté le son pour écouter le merle encore plus fort. Avant les mots de Vinciane Despret que le chant a fait rire : « Il est drôle. J’ai l’impression que c’était un jeune merle parce que ses séquences étaient relativement courtes, mais on trouve déjà la marque de ce qu’il fait. Peut-être que je me trompe en disant que c’est un jeune. J’ai eu un jeune merle cette année-ci dans les environs. Et j’avais l’impression que les chants étaient légèrement différents. Alors pourquoi je ris ? D’abord parce que ça me met en joie. Donc je ris. Mais aussi parce que je reconnais les deux marques particulières du merle. La première, c’est faire varier chaque séquence, donc toujours inventer la séquence suivante. Et la deuxième c’est se taire, écouter ce que l’autre répond, se taire à nouveau comme si on réfléchissait, et puis reprendre à nouveau la conversation. »

Le chant du merle

Merveille des merveilles. Au milieu de la nuit, les paroles d’une philosophe à l’écoute des oiseaux pendant qu’à l’est du ciel, un immense croissant de lune s’élève juste au-dessus de l’horizon. J’ai coupé le moteur, ouvert les fenêtres et mis mon siège en position allongée pour écouter Vinciane Despret les yeux fermés. Presque à la fin de l’émission, elle en vient à parler de Virginia Woolf. « Dans son journal, en 1918 ou 16, je ne sais plus, mais on est en plein milieu de la guerre, elle écrit : « Le futur est sombre, ce qui est la meilleure chose qu’un futur puisse être. » C’est bizarre comme phrase. En plein milieu de la guerre ! Et puis quand on analyse cette phrase, on se rend compte de ce qu’elle veut dire par Sombre. Bien sûr c’est sombre, mais c’est aussi opaque, c’est-à-dire on est dans le noir, donc on ne voit pas tout ce que le futur recèle comme possibles. Et donc le fait que le futur soit sombre, ça veut dire qu’il y a des tas d’ouvertures possibles. Et c’est à nous, il nous revient, il nous appartient, d’essayer de privilégier, de faire exister, de faire sentir, de cultiver, de nourrir ces possibles-là plutôt que par exemple des futurs tragiques. Donc la responsabilité nous appartient en bonne partie. Et donc qu’est-ce que nous allons raconter du présent et du passé qui va nourrir quelque chose de possible dans le futur ? Et ça c’est Isabelle Stengers aussi qui me l’a appris. Elle disait « Fabuler, ce n’est pas décoller du réel, ce n’est pas rompre avec la réalité, c’est chercher dans ce qui n’est pas perçu, ce qui est inaperçu, ce qui est peu perceptible, des choses qui peuvent être activées de façon à ce qu’elles deviennent possibles. » Passionnant.

Je crois, je sais que j’aime cette femme et ce qu’elle nous raconte. Profondément, sa pensée me bouleverse, que j’avais découverte l’an dernier en lisant son livre, «Habiter en oiseau». Je suis seul, garé au bord d’une nationale à écouter la radio sous la lumière de la lune et je commence à jubiler. « Les oiseaux sont profondément sociaux, explique la philosophe. Pourquoi est-ce qu’il n’y a pas de blessés ? Pourquoi est-ce qu’il y a tant de conflits ? Pourquoi est-ce qu’ils semblent chercher le clash à la frontière ? Parce qu’ils aiment ça ! Parce qu’ils aiment sortir d’eux-mêmes, comme nous. Ils ont besoin de stimulations sociales. Les territoires sont des dispositifs d’enthousiasme.» Et chaque phrase qu’elle prononce décuple l’enthousiasme qu’elle a fait naître en moi, il y a presque une année. Comment la remercier ? Je ne sais pas. Ses paroles vont me porter dans les jours qui viendront. Elles ont changé en profondeur mon rapport aux oiseaux, m’ont consolé quand ma jeune chatte a dévoré le rouge-gorge qui veillait autour de ma cabane.

Habiter en oiseau, c’est laisser les lieux chanter à travers nous, nous dit Vinciane Despret. « Je suis entourée de gens qui commencent à donner du courage, parce qu’il nous faut du courage pour oser dire que les oiseaux connaissent l’espoir ou qu’ils ont du courage. »

T.

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La conception de l’amour chez Saint Augustin, le philosophe chaoui des Aurès

Difficile de savoir si les plumes blanches à la surface de l’eau appartenaient à la jeune cane qui s’était réfugiée, apeurée, sous les hautes herbes au bord de l’eau. Ou à ce goéland déjà ivre de vent qui continuait de pousser son long cri en plein ciel. Leurs deux présences m’accompagnaient et ces deux plumes insubmersibles semblaient le signe que les oiseaux m’avaient salué au passage, conscients que nos regards s’étaient croisés, qu’ils n’avaient rien à craindre venant de moi. J’avais confiance et je voulais que les oiseaux éprouvent le même sentiment face à moi, assis dans l’herbe du rivage pour dessiner leurs silhouettes à l’intérieur du cahier rouge ouvert sur mes genoux.

Avec moi, j’avais emporté un livre de Saint Augustin que j’avais retrouvé sur une étagère du camion. Et je me souvenais, maintenant, que la thèse de philosophie de Hannah Arendt portait sur la «Conception de l’amour chez Saint Augustin».

Saint Augustin lisant les Épîtres de Paul, fresque de la Collégiale de San Gimignano

Saint Augustin lisant les Épîtres de Paul, fresque de la Collégiale de San Gimignano

Dans la rue de Sète où j’allais afficher les paroles des enfermés au centre de rétention, un ange chaoui m’avait apporté un café avant de m’expliquer que Saint Augustin, le très vieux philosophe des Aurès, appartenait à son peuple de têtes de bois.

Et dans un autre livre, La Crise de la culture, Hannah Arendt avance l’idée que c’est Aurelius Augustinus qui aurait permis à la pensée chrétienne de tourner le dos à son antipolitisme des origines. Cette idée de l’antipolitisme m’avait marqué, je m’en souviens. Elle rapprochait l’apolitisme du christianisme primitif à celui des États totalitaires du XXe siècle. « La terreur totalitaire, disait Arendt, détruit tout espace entre les hommes et les écrase les uns contre les autres. » 

Hannah Arendt

Hannah Arendt. Middletown, Conneticut, Wesleyan University Library, Special Collections & Archives

Elle donnait l’exemple ce ces persécutions que subissaient les nouveaux parias – Juifs et apatrides – dans l’Europe du IIIe Reich comme en URSS. Aujourd’hui, les parias ont le visage de ces nouveaux exilés que nos préfectures persécutent.

Ensuite j’ai recopié ces deux phrases, volées à un livre d’Arendt oublié sous l’orage d’avant-hier : « Par conséquent, ce n’est pas du tout de la superstition, c’est même une attitude réaliste que de s’attendre à ce qui ne peut être prévu et prédit, de se préparer à des miracles dans le domaine politique. Et plus la balance pèse lourdement en faveur du désastre, plus miraculeux apparaîtra le fait accompli librement ; car c’est le désastre, et non le salut, qui se produit toujours automatiquement et doit, par conséquent, toujours paraître inéluctable. »

Ces deux phrases, il ne faut pas les oublier.

Le migrant, un poème d’André Chenet

Masque Kwese, ancienne collection Tristan Tzara. Photographie reçue d'André Chenet.

Masque Kwese, ancienne collection Tristan Tzara. Photographie reçue d’André Chenet.

En janvier m’était parvenu ce poème. Un peu comme un cadeau qu’on n’a pas mérité. Et puis les semaines avaient passé. On a beaucoup marché dans les rues cet hiver, on a beaucoup crié contre des lois votées en force, conçues pour détruire une solidarité sociale sans laquelle nous sommes d’autant plus menacés aujourd’hui.

Je voulais mettre ce poème à l’abri, qu’il fasse partie de notre histoire avant qu’elle ne soit falsifiée, elle aussi.
Empêcher que s’effacent les poèmes qu’on reçoit, en les recopiant sur les murs.

★ T.
rue de la Fraternité,
le 20 avril 2020.

Le migrant

à Tieri Briet

Elle disait :

La ville tisse les fils dorés de mes rêves
et ma rue ce matin clair de printemps
multiplie les soleils baoulés sur les vitres
dans le quartier populaire où je vis
la poésie se fait comme on respire
pas besoin d’aller bien loin pour voyager
jusqu’au bout du monde

Il disait :

Je t’ai rencontrée dans un lieu inconnu
à l’heure où roucoulaient les colombes
je venais d’un pays déchiré par la guerre
après avoir traversé montagnes et mers
souvent j’ai dû voyager de nuit
à cause de la couleur de ma peau
seuls les enfants me souriaient
et un jour tu as ouvert en grand ta porte

Tu m’as dit :

« Entre tu es ici chez toi.»

André Chenet,
en janvier 2020.

 

André Chenet à Buenos Aires. © Aurelie Ondine Menninger, Buenos Aires, Costanera Sur, 2017.

André Chenet à Buenos Aires. © Aurelie Ondine Menninger, Buenos Aires, Costanera Sur, 2017.

Et pour empêcher que l’enfermement n’amène l’effacement, j’ai cherché un autre poème d’André Chenet, à partager ici, à l’intérieur de ce vieux cahier rouge.

Poésie directe de l’intérieur des villes sous la menace, à emporter avec soi quand on marche dans les rues sous l’œil des drônes et des patrouilles de police, avec ou sans dérogation dans la poche.

Fin du deuil et maintenant on va rester vivants, vite ! Parce que dans la nuit du 19 avril 2020, des révoltes populaires ont éclaté comme une traînée de poudre. Des incendies et des tirs de mortier contre une police qui nous a suffisamment mutilés en nous tirant dessus, dans les cortèges et les cités.

Les émeutes ont pris feu cette nuit dans au moins 18 villes à travers le pays. Pendant que la 8e compagnie de CRS continuait de tabasser des Erythréens à Calais, pendant que les flics de la BAC passent leurs nuits de service à picoler dans les bagnoles, à agresser les noctambules isolés, les peuples de Villeneuve-la-Garenne et Toulouse, Gennevilliers et Mulhouse en passant par Bordeaux, ceux de Sevran,et d’Aulnay en passant par Saint-Ouen, Villepinte et Fontenay, Suresnes, Evry, Strasbourg, La Courneuve et Grigny, Neuilly-sur-Marne et Amiens, jusqu’à Chanteloup et Epinay, l’armée d’un peuple méprisé, blessé à la tête et au cœur, a pris la décision de riposter à hauteur de l’immense terreur policière qu’un gouvernement d’incapables a tenté de mettre en place. Le confinement est donc terminé, le 1er mai sera une fête et le gouvernement peut préparer sa capitulation, il n’échappera pas à la justice qu’il nous faudra rétablir.

Seul le peuple sauve le peuple, on avait dit. On n’oublie pas. Ici et maintenant, la servitude n’a que trop duré et notre futur vient tout juste de commencer. Enfin. André merci pour Le migrant, merci pour ce poème que tu mettais en ligne il y a deux jours, une bouffée d’oxygène à l’intérieur de l’asphyxie générale.

★ T.

 

Poème pour un rouleau de printemps

dédié au grand masturbateur
« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »
Paul Valéry, 1919
« La poésie a toujours été le cri des hommes oubliés et de ceux qui ne se résignent pas. »
Danaël, anonymous

Je vis dans une grande ville sans limite
où tout s’est arrêté
les oiseaux de chanter
les habitants de vivre
les arbres de pousser
et le temps lui-même semble
avoir cessé sa course de lapin de garenne
pourtant nous vieillissons
plus vite que jamais auparavant
nos visages ressemblent
à des cadrans d’horloges molles
il n’y a plus d’amoureux dans les parcs
des soldat armés jusqu’aux dents
contrôlent tout ce qui bouge
où sont passés les enfants
qui les a fait disparaître
seuls quelques ancêtres en claudiquant vont priant
entre les mausolées de cette cité naufragée
Des écrans plats à longueur de jours et de nuits
diffusent de mauvais films américains de science-fiction
aux scénarios identiques
seul le point de vue change
mais il n’y a plus personne pour écouter
bientôt les meilleurs amis ne se reconnaîtront plus
déjà les miroirs se brouillent les repères se perdent
la vérité s’est retranchée dans un no man’s land inaccessible
des rêves brûlent avec des fumées noires
sortant de la gueule des crématoriums.
Il règne dans les avenues vides une atmosphère mutilante
où quelques fantômes sans sexe, des spectres masqués
déambulent en flottant comme des nuages entre les murailles
parfois un mort soupire sous un soupirail
mais plus personne ne s’en soucie
depuis qu’un décret en lettres de sang
a rendu obligatoire l’interdiction de mourir.
Autrefois j’ai entendu dire qu’en Chine
un vieux sage en marchant sur les mains
était venu voir l’Empereur pour lui apprendre
à applaudir avec une seule main.
Le soleil rumine sur les toits de vieilles chansons d’antan
et derrière les fenêtres les cerveaux détraqués cuisent à gros bouillons
il fait un temps à se tirer une balle dans la peau
à sortir de sa tanière comme un animal féroce.
Dans ma ville s’est répandu comme traînée de poudre le bruit de fond
d’un silence mortel lourd comme une rumeur d’apocalypse.

André Chenet,
le 18 avril 2020.

Le 9 avril, c’est l’anniversaire de Baudelaire. Aucune nouvelle du poète syrien Nasser Saber Bondek, arrêté le 7 février 2014

Nasser Bondek

Nasser Bondek

Le 9 avril, c’est l’anniversaire de Baudelaire. Et Baudelaire, ça reste quand même l’archétype du poète ignoré par ses contemporains, incompris par sa famille, allié des révolutionnaires en 1848 et amoureux fou d’une métisse, cerné par les dettes et affaibli par la drogue et les maladies qui causeront sa mort, à 46 ans. C’est beaucoup de malheurs pour un seul homme, et beaucoup de poèmes fabuleux à l’intérieur d’une existence météore.

Le poète Nasser Saber Bondek a été arrêté par les services de sécurité syriens en 2014, le 7 février, dans la banlieue de Damas où il vivait avec sa femme, Farizah Jahjah et leurs enfants. Nasser est toujours officiellement en prison mais à vrai dire, personne n’a d’autre information sur le sort qui lui est fait. Seul témoignage, celui d’une ancienne détenue, Jihan Amin, affirmant avoir vu Nasser Bondek peu de temps après son arrestation, dans les locaux de la branche 227 du ministère du Renseignement à Damas.

L’épouse de Nasser est une militante politique pacifique. Courageuse, elle avait pris part aux premières manifestations de la révolution syrienne, à Damas. Puis, sous la menace, elle avait fui la Syrie avec leurs enfants de peur d’être appréhendée par les autorités, peu de temps avant que son mari ne soit arrêté. En passant par le Liban puis l’Egypte, elle avait pu trouver refuge dans l’est de la France.

Hala Mohammad

Hala Mohammad

Hala Mohammad, qui est aussi poète – mais aussi cinéaste – a lu les poèmes de Nasser Bondek en novembre 2015, dans une salle de la Goutte d’or, à Paris. Elle continue de rappeler son nom et son histoire chaque fois qu’elle en a l’occasion, et c’est primordial d’empêcher qu’il ne tombe dans l’oubli. C’est aussi grâce à Hala que j’ai pu connaître l’histoire de Nasser et ce matin, pour l’anniversaire de Baudelaire, j’ai décidé de la raconter à mon tour. Pour empêcher l’oubli.

Je n’avais pas de poème de Nasser Bondek à partager ici. Hala m’en a envoyé deux, qu’elle a traduits pour nous.

Il a chaussé la mémoire des fourmis
Espérant Suivre la trace de l’exil des moissons
Mais les vents de l’étranger
Ne distinguent pas les sentiers.

لتغرد كعصفور البراري
البس معطفك باختلاف
هكذا ببساطة شديدة لا
أكثر ولا أقل

Pour gazouiller comme l’oiseau des prairies
Mets ton manteau autrement
Comme ça avec grande simplicité
Ni plus ni moins.

Et puis je recopie ce poème de Baudelaire qui raconte l’enfermement de Torquato Tasso, un autre poète emprisonné. C’était dans l’Italie du XVIe siècle, dans le cachot d’un asile d’aliénés mais dans la Syrie du XXIe siècle, ce sont les aliénés qui gouvernent et massacrent.

Sur Le Tasse en prison

Le poète au cachot, débraillé, maladif,
Roulant un manuscrit sous son pied convulsif,
Mesure d’un regard que la terreur enflamme
L’escalier de vertige où s’abîme son âme.

Les rires enivrants dont s’emplit la prison
Vers l’étrange et l’absurde invitent sa raison ;
Le Doute l’environne, et la Peur ridicule,
Hideuse et multiforme, autour de lui circule.

Ce génie enfermé dans un taudis malsain,
Ces grimaces, ces cris, ces spectres dont l’essaim
Tourbillonne, ameuté derrière son oreille,

Ce rêveur que l’horreur de son logis réveille,
Voilà bien ton emblème, Âme aux songes obscurs,
Que le Réel étouffe entre ses quatre murs !

Charles Baudelaire,
pour Nasser Saber Bondek, emprisonné à Damas

Nasser Saber Bondek

Nasser Saber Bondek

Amnesty International avait lancé une campagne en sa faveur, en 2014. A nous de continuer.

La voix de Pierre Pachet

Pierre Pachet

Pierre Pachet

J’ai souvent écouté la voix de Pierre Pachet à la radio, quand je dormais dans le camion. Je m’étais garé dans un jardin abandonné de Sète, sous deux grands pins maritimes qui  protégeaient le camion de leur ombre. C’était la nuit quand j’écoutais, dans les dernières heures d’avant l’aube, quand la nuit allait bientôt prendre fin et que j’attendais les premières lueurs avant d’allumer un feu. La voix de Pierre Pachet, je l’écoutais dans l’insomnie et dans l’attente du café. Et elle prenait parfois le goût de cette attente.

Comment l’idée m’était venue ?  Je ne sais plus. Peut-être était-ce la nuit où j’avais lu les dernières pages d’Eugenia, ce roman où Lionel Duroy raconte les dernières années de l’écrivain roumain Mihail Sebastian, pendant la seconde guerre mondiale à Bucarest. Le livre raconte la Roumanie des années quarante et le pogrom de Jassy, en juin 1941. Je me suis souvenu qu’un des livres de Pierre Pachet portait ce titre, Conversations à Jassy et je voulais savoir pourquoi. Je me souvenais de cette ville, rebaptisée Iași dans la Roumanie d’aujourd’hui.  J’y étais arrivé un matin dans la voiture d’amis roms, pour y attendre le bus de Constanța .

En écoutant la voix des morts enregistrée pour la radio, on peut fermer les yeux et essayer de repenser à la manière dont leurs voix nous habitent, plusieurs années après leur disparition. C’est ce que j’ai tenté de faire, en me demandant pourquoi la voix de Pierre Pachet demeurait attachée à un livre, un seul et que pourtant je n’ai jamais relu : Soir bordé d’or, d’Arno Schmidt. C’est un des livres qui m’évoque précisément la folie solitaire et la rigueur obsessionnelle dans lesquelles on peut s’enfermer à force d’écrire. Arno Schmidt était devenu une sorte d’ermite qui voyageait à vélo tout en noircissant des milliers de fiches, seul au fond d’une cabane perdue dans la lande. Il en avait besoin comme d’un travail préparatoire, avant de parvenir à écrire des livres qui avaient réussi à incendier la langue allemande. C’était aussi un écrivain photographe, absolument anti-autoritaire et bardé d’une fantaisie toujours prête aux pires transgressions.

Pierre Pachet aimait Arno Schmidt et il avait traduit son Léviathan, un recueil de trois nouvelles qui racontaient trois manières d’affronter l’État. Il avait aussi défendu d’autres livres de Schmidt dans la Quinzaine littéraire et La Main de singe, en faisant preuve d’une intelligence qui m’avait aidé, je m’en souviens, à décrypter Soir bordé d’or. «Chez Schmidt, a écrit Pierre Pachet, tout est vu, perçu, parlé et répercuté par une pensée jamais en repos, et donc tout est emporté dans une course ultrarapide qui fouette impitoyablement phrases, lignes et pages.» Le tourbillon qu’était devenue l’écriture d’Arno Schmidt dans les années 60 et 70, qui d’autre pouvait la raconter avec autant de précision ? Personne. Personne d’autre que Pierre Pachet qui n’est plus là pour défendre Arno Schmidt ou Bohumil Hrabal, un autre auteur que j’avais aimé lire.

Mais dans la nuit, en cherchant bien à travers les archives des radios qu’on trouve sur internet, la voix de Pierre Pachet peut nous parler encore et nous aider à mieux lire et à mieux voyager. Je recopie ces liens ici. Ils sont précieux et ce cahier rouge est devenu la seule archive que je n’ai pas perdue, à force de voyager et de déménager.

Et puis neuf livres de Pierre Pachet viennent de paraître en un seul volume, où figure Conversation à Jassy, que j’ai commencé à relire. Le titre du recueil, Un écrivain aux aguets, dit quelque chose de son intranquillité et de sa vigilance, pour reprendre les mots d’Emmanuel Carrère, dans la préface qui ouvre le livre, avant le fabuleux Autobiographie de mon père, où Pierre Pachet raconte à la première personne l’histoire de son père, Simkha Apatchevski. Yaël Pachet, la fille de Pierre, présente le livre en quelques mots :  «En laissant cette voix paternelle rendue muette par l’égarement trouver en lui un terreau fertile, Pachet ne donne pas seulement naissance, de façon mythologique, à son propre père, il se donne naissance à lui-même comme écrivain
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Avant de reprendre la route

Zibeline

Zibeline sous la neige à Sakhaline

Avant de reprendre la route, je continue de chercher le sud à travers un passage au milieu des immeubles, en descendant les rues jusqu’au fleuve que je longe, maintenant, en direction du pont Haudaudine. Le voyage commence en traversant ce bras de la Loire, ses eaux souvent boueuses et tourmentées en contrebas, là où Steve s’est noyé dans la première nuit du dernier été. Impossible d’oublier quand sur les murs de Nantes, la question revient partout sur les stickers et les affiches : Justice pour Steve ?, écrit en lettres noires reconnaissables au tout premier coup d’œil. Je roule jusqu’au sud de l’île de Nantes, jusqu’à la route qui traverse la Sèvre pour aller vers Niort et la Vendée. En gardant bien le cap, on peut rouler jusqu’à Gênes en un jour et une nuit, atteindre le sud du lac Majeur avant les rives du Pô si on peut garder les yeux ouverts assez longtemps, avant de bifurquer vers l’Est jusqu’à Padoue, de continuer encore jusqu’à Pirane en Slovénie pour longer le rivage avec Sarajevo en ligne de mire, irrespirable en hiver et prise d’assaut par les milliers de réfugiés qui campent  là-bas sous la neige des collines.

L'aéroport de Sarajevo sous la neige, pendant les bombardements

L’aéroport de Sarajevo sous la neige, pendant les bombardements en 1993

On sait que la mort est partout. Impossible d’oublier celle de Steve sur l’île de Nantes, ni la nuit de terreur qui l’a poussé à chuter dans le fleuve avec d’autres, leurs poumons déjà brûlés au gaz toxique que les grenades avaient répandu quai Wilson, pendant qu’aboyaient les chiens de la police qui, elle, n’arrêtait pas de frapper les danseurs. Est-ce qu’on pourra encore  s’enfuir et rouler vers Skopje si demain, on n’arrive pas à oublier comment des hommes en armes ont poussé à la noyade un jeune homme désarmé ? Tous seraient payés à la fin du mois de juin. L’un après l’autre pourraient s’en aller en vacances pour essayer d’oublier le travail qu’ils venaient d’accomplir. Impossible, non. Impossible d’oublier. On sait qu’un peu plus loin vers le sud, il y a encore Thessalonique et la mer sous les drones que la police utilise pour surveiller l’arrivage des navires.

Nuit d'hommage à Steve, huit mois après l'assassinat. Nantes, le 21 février 2020.

Nuit d’hommage à Steve, huit mois après l’assassinat. Nantes, le 21 février 2020.

C’est la dernière étape avant d’aller se perdre dans Istanbul avec en tête la dernière nuit dans l’existence de Steve. Les noms des villes me font de plus en plus imaginer d’interminables itinéraires, des cheminements à travers la poussière et la boue pour atteindre le premier point de passage vers l’Asie, à travers le Bosphore que les aigles franchissent en avril, suivis par des milliers de cigognes blanches .  Ensuite il y a l’Anatolie où je veux me perdre, oublier mon chemin, les blessures et la mort que répandent les forces de police à l’intérieur de mon pays. C’est là que se tiennent les terres kurdes, encore des villes de la couleur du sable et des poussières ramenées du désert qui les cerne. Gaziantep, Diyarbakir et Cizre jusqu’à Mossoul et Erbil, de l’autre côté de la frontière irakienne. Encore plus loin. Personne n’a jamais vu de zibeline dans la neige à Erbil.

Construction d'un hôpital à Qayyarah, Irak, 2017

Construction d’un hôpital à Qayyarah, Irak, 2017

Avant la fin de l’hiver en Europe, la fin d’un an de deuil je veux prendre le premier bus vers le Tigre, le fleuve immense qu’on traverse à Qayyarah juste avant de rouler jusqu’aux faubourgs d’al-Hadr, le nom d’une ville qui veut dire l’enclos du soleil en langue araméenne, le nom d’un temple voué au dieu šmš dans l’ancienne Assyrie.  Il faut traverser les terres du royaume d’Adiabène, devenues sables d’un désert à perte de vue,  si l’on espère encore atteindre l’immensité des méditerranées devenues pires qu’une frontière où l’on vient pour sombrer, vies perdues dans l’ouverture maximale vers le ciel, lumière cinglante pour aveugler les yeux déjà brûlés des naufragés. S’aveugler au milieu du désert, sous le ciel d’un Irak où la paix ne vient pas. Juste avant de mourir, Mathieu Riboulet écrivait ce qu’il avait appris des tueries dans Paris, dans les onze mois qui séparèrent l’attentat contre Charlie Hebdo de la fusillade du Bataclan : «Ce qui m’a été arraché de part et d’autre, et dans une violence psychique et symbolique dont je n’avais pas connu d’équivalent jusqu’ici, c’est cette croyance insensée que les hommes pourraient être frères, l’Histoire autre chose qu’un champ de bataille, et que nous sommes là pour vivre plutôt que pour mourir – des lieux communs, à tous les sens du terme.» 

Mathieu Riboulet, «Nous sommes là loin de Thèbes et je suis épuisé» © photo Michèle Delpy

Mathieu Riboulet, «Nous sommes là loin de Thèbes et je suis épuisé» © photo Michèle Delpy

Mathieu Riboulet est mort il y a déjà deux ans et deux semaines, le 5 février 2018. Steve Maia Caniço est mort dans la nuit du 21 juin 2019 de l’acharnement des policiers, emporté par les eaux de la Loire d’où son corps ne sera ramené en surface qu’un mois et une semaine après, le 29 juillet.  L’autopsie n’a pas permis de dire si Steve a succombé sous les coups reçus, juste avant de sombrer. Son corps était trop abîmé mais les agents de police ont reçu leur paye comme d’habitude, ils ont profité de l’été pour prendre le soleil et continuer de parler à leurs enfants comme s’ils n’avaient jamais pris part à la mise à mort d’un jeune homme, celui qui dansait comme un fou bienheureux dans la nuit.

Peinture de Ceija stojka

Peinture de Ceija Stojka qui nous manque, dans l’hiver 2011.

À l’Est de Qayyarah, on peut essayer d’avancer à travers le désert, affronter le silence et repenser à cette croyance insensée qui a été arrachée à Mathieu Riboulet, «que les hommes pourraient être frères, l’Histoire autre chose qu’un champ de bataille, et que nous sommes là pour vivre plutôt que pour mourir».  C’est là qu’on peut reprendre des forces et essayer d’écrire la tragédie qui a commencé plus à l’est, de l’autre côté de la frontière séparant l’Irak de la Syrie en guerre. Une guerre qui commença par une révolution pacifique, il y a presque neuf ans, avant que le  président de la République arabe syrienne ne fasse tirer sur son peuple à Deraa, dans le sud du pays. C’était le 18 mars 2011.  En sortant de la mosquée Omari, juste après la grande prière du vendredi, quatre manifestants furent tués parmi les milliers qui réclamaient des réformes.

Peinture de Ceija Stojka

Peinture de Ceija Stojka

Pendant neuf années, les massacres n’ont pas cessé en Syrie, pour aboutir en février 2020 à un drame humanitaire d’une ampleur aggravée. Pourtant, plusieurs observateurs ont essayé de nous alerter sur la catastrophe qui s’annonce. Que ce soit Raphaël Pitti, un médecin anesthésiste spécialisé dans la médecine de guerre,  Firas Kontar, un juriste syrien réfugié en France ou Rami Abdurrahman, qui dirige depuis Coventry, en Angleterre, l’Observatoire syrien des droits de l’homme, tous essaient de briser l’indifférence occidentale pour alerter sur le sort des populations civiles à Idlib, bombardées par l’aviation russe, prises en étau entre les armées turque et syrienne : plus de trois millions de Syriens ont trouvé refuge à Idlib, pris au piège à l’intérieur d’une situation humanitaire catastrophique.  Pas un seul jour en février sans que les bombes russes n’y répandent la mort, en prenant d’abord pour cibles écoles et hôpitaux pour mieux terroriser les survivants. Accablé, Riboulet avait trouvé les mots juste avant de mourir : «des milliers de cadavres et, témoins épuisés par trois années d’exactions, d’intimidation et de violence plus ou moins raffinée, des survivants terrorisés. Joli tableau.»

Ceija Stojka, dessin sans titre, 2013.

Ceija Stojka, dessin sans titre, 2013.

En partant de l’île de Nantes ou du port de Gênes, en roulant jour et nuit jusqu’au Bosphore, puis à travers le désert en Irak, marcher-parler-écrire pour essayer d’approcher l’Autre, en tentant d’inventer une histoire de routes qui se rejoignent, de frontières qu’on contredit, de montagnes devenues un refuge dans l’hiver des exils, c’est la seule chose que je puisse faire pour évoquer la mort de mes frères à Idlib, ordonnée par quatre criminels que ni l’ONU, ni les peuples du Moyen-Orient ne réussiront à contrer.  Je pense encore aux mots de Ceija Stojka qui m’ont toujours paru définitifs face aux crimes annoncés par Raphaël Pitti, Firas Kontar ou Rami Abdurrahman : «Si le monde ne change pas maintenant, si le monde n’ouvre pas ses portes et fenêtres, s’il ne construit pas la paix – une paix véritable – de sorte que mes arrière-petits-enfants aient une chance de vivre dans ce monde, alors je suis incapable d’expliquer pourquoi j’ai survécu à Auschwitz, Bergen-Belsen, et Ravensbrück.» 

Camp de réfugiés sous la neige à Idlib, février 2020.

Camp de réfugiés sous la neige à Idlib, février 2020.

Et si nous racontons la mort des réfugiés à Idlib, nous devons aussi écrire les noms des assassins : celui de Vladimir Poutine, pour commencer par le plus éloigné.  3145 kilomètres séparent les murailles d’Idlib de celles du Kremlin, à Moscou. Comme il s’agit bien d’un quatuor de chefs d’État acharnés à répandre la mort par les armes, il faut citer Bachar al-Assad, Hassan Rohani et Recep Tayyip Erdoğan, en ajoutant qu’ils n’ont rien apporté à leurs peuples qu’une odeur de cadavres au-delà des frontières. Gouvernants élus par la force, ils sont pire encore que la mort qu’ils répandent en Syrie. Nous ne fermerons pas les yeux, Ceija, et le monde doit changer maintenant si nous avons encore la force d’en écrire les tueries, qu’elles soient policières ou militaires. Nous avons appris la loi des massacres qui s’écrivait à Auschwitz et à travers la Kolyma, qui s’est répétée des banlieues de Kigali à travers tout le pays des mille collines pour s’annoncer maintenant à Idlib, devenu le nouvel épicentre de la mort sur la terre.  Nous apprendrons maintenant à combattre les lois des assassins, chaque fois qu’on écrira seul contre la mort à Idlib.

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♦ Les citations de Mathieu Riboulet proviennent de son livre posthume, Les Portes de Thèbes, Éclats de l’année deux mille quinze, paru aux éditions Verdier en janvier 2020.

Extérieur monde, jusqu’à la Sibérie d’Eisner et Kovalev

Vladimir Eisner, In Darkness, Russie, 2000

Vladimir Eisner, In Darkness, Russie, 2000

Extérieur monde est un livre de rencontres, où chaque rencontre ouvre l’horizon vers un monde éloigné. Vers ce genre de contrée qui donne envie de faire son sac pour continuer sa lecture sur le pont d’un tanker, ou dans l’ombre d’un train de marchandises en route vers le nord-est, le grand nord-est d’une Russie engoncée face aux rafales de neige.

Page 72 surgit le nom de Vladimir Eisner et au bout de trois phrases, je rallume mon ordinateur pour chercher le visage de cet homme qu’Olivier Rolin rencontre à Khatanga, « une bourgade du bord de l’océan Arctique» où il vient tout juste de finir sa lecture des Misérables. « On y rencontrait des gens peu banals, tel l’ancien trappeur Vladimir Eisner, originaire d’une famille d’Allemands de la Volga, qui écrivait des récits inspirés de ses expéditions de chasse dans l’estuaire du fleuve Ienisseï durant la nuit polaire – c’est pendant l’hiver que la fourrure des renards bleus et autres zibelines est la plus belle. Je ne peux pas vivre loin d’ici, m’expliquait-il, c’est dans ces régions que se réfugiaient autrefois ceux qui voulaient échapper à la dictature communiste, les gens du Nord sont libres et rudes, son hombres de armas tomar (curieusement, nous conversions en espagnol, langue qu’il avait apprise seul dans une station météo du Grand Nord, observant parfois des aérolithes dont la chute illuminait le ciel noir, parce qu’elle sonnait à ses oreilles comme une langue de pirates, et que c’était celle, selon lui, des oiseaux migrateurs…)»

Vladimir Eisner

Vladimir Eisner

Le Vladimir Eisner dont je trouve le visage en photo est un cinéaste de Novosibirsk, en Sibérie. Il réalise des documentaires sur les Tchouktches, qui vivent à l’extrême orient de la Sibérie. Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse du même homme mais je visionne Corral, un de ses films en noir et blanc qu’il a dédié à Robert Flaherty. Eisner y montre la vie quotidienne des Inuits, une poignée d’hommes au milieu des rênes qui sont des centaines tout autour, rassemblés dans un plan large qui montre l’immensité où ils vivent. Et justement, le Vladimir d’Extérieur monde « était intarissable sur les animaux de l’Arctique, chouettes harfangs, élans, ours, loups… » Ce genre d’homme qu’on rêve de rencontrer quand on part voyager au pays des zibelines. « J’avais l’impression de parler avec Jack London – auteur que d’ailleurs Vladimir admirait. » Les visages eux aussi nous apprennent l’art de voyager, d’aller à la rencontre d’une femme ou d’un homme dont on ne sait rien d’autre qu’une photo, en plus de quelques phrases empruntées à un livre.

En l’an 2000, le cinéaste Vladimir Eisner a filmé un accordéoniste aveugle en Sibérie. Il n’a peut-être rien à voir avec l’ancien trappeur d’Olivier Rolin, ce n’est pas grave. Le film ne dure que 25 minutes, mais sur le site d’un festival qui l’avait programmé, je repère cette image qui déclenche aussitôt une attirance dont je ne vais pas me dépêtrer, je le sais. L’image est simple, aussi élémentaire que les photogrammes du Trésor des Iles Chiennes : un seul camion à contre-jour, en route vers les eaux sans navires d’un grand lac où la lumière a tracé deux bandes argentées qui s’étirent jusqu’aux rives. Pourtant, c’est une image qui raconte comment naissent les voyages, la première impulsion quand on ouvre l’atlas en cherchant à nouveau la Sibérie, avant de rouler jusqu’au nord des romans de London et Rolin, vers l’éclat d’une lumière qui serpente dans le soir.

Impossible à oublier, une autre rencontre à la page 98 : « C’était à Magadan, port sur la mer dkhotsk, que Chalamov, dans ses Récits de la Kolyma, appelle « le débarcadère de l’enfer », parce que c’est là qu’arrivaient, transportés à fond de cale dans des conditions effroyables, les malheureux (et malheureuses : il faut lire Le Vertige et Le Ciel de la Kolyma, d’Evguénia Guinzbourg) condamnés à la déportation dans les camps de l’Extrême-Orient sibérien (les bateaux-prisons étaient enregistrés sous l’appellation « transport de marchandises diverses »). La mer, lorsque nous y étions, mon amie Anne et moi, commençait à geler dans la baie de Nagaïevo, elle avait l’apparence d’une purée grise sur laquelle un pâle soleil traînait quelques heures par jour, au ras de l’horizon. Des centaines de milliers de déportés avaient emprunté, escortés par des chiens et des soldats, la route qui montait du rivage vers la ville. Beaucoup n’en reviendraient pas. Je l’ai déjà dit ailleurs, mais je le répète : cette histoire est un peu la nôtre aussi, même si nous ne voulons pas la connaître. Le communisme a été une passion européenne. Sur un mur le long de cette « Nagaïaevskaïa », une main avait écrit un sarcastique Vsie plokha, chto nie Revoloutsiia ?, «Tout va mal, pourquoi pas la Révolution ?» Vassili Kovalev était un petit bonhomme pétulant, volubile, arborant un sourire entièrement métallique, couvert en dépit du froid d’une simple chemise épaisse de bûcheron sur un tricot, coiffé d’un béret basque sur ses cheveux grisonnants – « Tant que les oreilles ne gèlent pas, ça va ».

Vassili Kovalev

Vassili Kovalev

Tout de suite, j’ai cherché le visage de Vassili Kovalev. Et en plus d’une photo, j’ai trouvé des mots pour expliquer la fin de son histoire : « Le dernier survivant du goulag de la Kolyma est décédé ». C’est par ces mots que l’ONG russe Mémorial a annoncé la mort de Vassili Ivanovitch Kovalev, 88 ans, ancien détenu de l’un des plus vastes camps staliniens, situé dans l’extrême orient russe.

Mais Olivier Rolin est un romancier qui ramène plus d’images qu’un simple communiqué de presse d’ONG. Ce qu’il raconte de Kovalev a beaucoup plus de valeur qu’un avis de décès : « Son père, un koulak, avait été fusillé en 1933, alors qu’il avait trois ans. Vassili Ivanovitch avait fait des tas de métiers, docker, marin, ouvrier dans une usine d’embouteillage de vodka… Arrêté en 1952, expédié à la Kolyma, libéré à la mort de Staline, sans doute (j’ai oublié). Sa haine de l’Union soviétique était sans faille – cela peut se comprendre. A travers une ville qui préférait oublier, il nous avait guidés d’un lieu de détention ou d’exécution à un autre. Entre des immeubles lépreux de cinq étages, dans une

Vassili Kovalev

Vassili Kovalev, 2013

cour bordée de garages en tôle : « Ici, on fusillait. Les gens qui habitent tout autour ne le savent pas, ou ne veulent pas le savoir. Tout le monde s’en fout. » Devant une grande esplanade enneigée plantée de sapins : « Il y avait ici une maison dans la cave de laquelle on fusillait. Après, c’est devenu une coopérative de menuiserie, puis elle a fermé, on l’a rasée et on a asphalté, il y a un an. » (Précision utile : dans la Russie stalinienne, « fusiller », rastrelat’, signifie : une balle dans la nuque, à bout touchant.) Vassili Ivanovitch nous avait menés jusqu’à une maison d’un étage en brique. Par un soupirail, on s’était glissés dans le sous-sol. Par terre, une épaisse couche de glace à travers laquelle on distinguait, dans le faisceau de sa lampe, des ferrailles, des vieux pneus, des godasses. Des étoiles de givre au mur et au plafond. Porte métallique, énormes loquets, vestiges d’anciens châlits. Il avait été enfermé ici avec cinquante autres, pendant quatre mois. « On avait deux cents grammes de pain par jour. Personne ne parlait : quand tu parles, tu perds des calories. Des types s’accroupissaient pour mourir, les bras croisés, se balançant, et quand ils ne se balançaient plus, ils étaient morts. » On était montés à l’étage. Une pièce emplie de gravats, de boîtes de conserve vides, de bouteilles : c’était le bureau du chef de camp, un droit commun qui tuait les prisonniers de sa propre main. Les murs étaient couverts d’un plâtre badigeonné de vert et de rouge. J’en avais, je ne sais pas pourquoi, arraché un éclat triangulaire. Il est toujours, scotché, dans le carnet où figure aussi la photo d’identité judiciaire de Vassili Ivanovitch. »

Vassili Kovalev - Васи́лий Ива́нович Ковалёв

Vassili Kovalev – Васи́лий Ива́нович Ковалёв

Et puisqu’il est mort, on ne peut plus lui écrire. J’essaie quand même de continuer à chercher la trace de Kovalev à Magadan. C’est Nicolas Werth qui en parle dans La Route de Kolyma, un livre paru en 2012, six ans avant la mort de l’ancien zek. L’historien y raconte ses recherches en compagnie des membres de l’association Mémorial, aujourd’hui sans cesse harcelée par le Kremlin pour avoir tenté de « sauvegarder la mémoire du Goulag et des répressions staliniennes ». Dans les années cinquante, les déportés mettaient trois à quatre mois pour arriver à Magadan dans des conditions abominables. Et c’est là que part Nicolas Werth, où il rencontre Vassili Kovalev, « fils de koulaks dont la vie (qui semble en contenir plusieurs) est à peine croyable tant sont nombreux les rebondissements dans la persécution, que nous lisons avec émotion et effarement. »

Vassili Kovalev

Vassili Kovalev

Plus loin, on découvre d’autres histoires qui pourraient faire de la vie de Kovalev un roman.: « On peut lire aussi le récit de Vassilii Ivanovitch Kovalev (né en 1930) dont les péripéties stupéfient: vagabondages, arrestations à répétitions, pendaison (par les Allemands) interrompue par «miracle», travail sous fausse identité, camp du Gorlag où il est actif dans la grande grève des détenus (en 1953)!!, transfert de Magadan vers des mines d’or à 500 km, évasion, arrestation pour 25 ans de peine au cours desquels il rédige une Lettre ouverte à l’Organisation des Nations Unies !!! (dont on le soupçonne d’être seulement le prête-nom…), cachot (quatre mois dans une cave où les morts étaient nombreux)… Il est libéré en août 1956. »

Vassili Kovalev, photo DRS-Radchenko

Vassili Kovalev, photo DRS-Radchenko

Pour trouver d’autres images, je tape le nom de Kovalev en russe : Васи́лий Ива́нович Ковалёв. Alors surgit la photo d’identité judiciaire dont parlait Olivier Rolin dans son livre. Avec un peu de patience, les archives auxquelles internet nous permet d’accéder sont à peu près inépuisables et la photo montre le visage de Kovalev en jeune homme, de face et de profil. Elle illustre un article de juillet 2018, paru dans «Весьма» à l’occasion de la mort de Kovalek, avec d’autres photos de l’ancien zek dans la maison de Magadan où il avait été détenu. Par prudence, je recopie le lien, parce qu’on peut aussi s’égarer à l’intérieur du dédale, et j’ai l’impression qu’une partie des archives de Memorial a déjà disparu, effacée avec leur site déclaré hors-la-loi. Il faut aller voir les images prises pour l’article : la photographie a le pouvoir de restituer l’esprit des lieux quand ils continuent d’être hantés, et c’est le cas de ce sous-sol dans le Magadan d’aujourd’hui.
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♦️  Olivier Rolin, Extérieur monde, Gallimard, 2019.
♦️  Vladimir Eisner, In Darkness, Russie, 2000. Chronicles of the time of troubles (ХРОНИКИ СМУТНОГО ВРЕМЕНИ), Russie, 2017
♦️  Et une autre trouvaille par ici. Un article de 2015 dans un journal local, à Magadan, avec deux photos de Kovalev dans la neige, agenouillé face à un monument avec l’étoile de David.
♦️  Un autre article encore ici, sur un site régional de Mémorial à Perm, avec le récit détaillé d’un voyage de cinéastes allemands à Magadan, et d’autres photos de Kovalev :

Séverine Delrieu, poèmes de lutte dans l’hiver de la grève générale

Séverine Delrieu

Séverine Delrieu en rouge & noir

C’est la grève générale. Depuis le 5 décembre 2019, les rassemblements et les blocages se multiplient à travers le pays, couvert de manifestations. Les paroles qu’on entend dans les rues sont répercutées sur des radios qui s’engagent, comme l’Acentrale, un collectif de radios et webradios qui prennent part à la grève pour mieux répercuter ce qui s’invente en continu autour des barricades et des cortèges. C’est sur l’antenne de l’Acentrale qu’on a commencé à lire les poèmes de Séverine Delrieu, qui portent en eux l’urgence d’une révolution en cours, aussi belle qu’attendue, une révolution qui commence à faire vaciller le pouvoir des ministères et de l’Elysée.

Anna Akhmatova, une voix libre sous la terreur. Première page du Monde des livres, décembre 2019.

Anna Akhmatova, une voix libre sous la terreur. Première page du Monde des livres, décembre 2019.

Au cahier rouge, on a voulu rassembler douze poèmes de Séverine Delrieu pour qu’ils puissent circuler davantage, aussi librement que possible. Pour qu’ils soient lus et partagés comme une écriture inventée à partir des blocages, des barricades et des émeutes qui se généralisent à travers un pays où les plus pauvres d’entre nous n’arrivent plus à se loger, à se soigner ou même à se nourrir. Quand leurs colères s’ensanglantent sous les armes de guerre d’un gouvernement en phase terminale, l’urgence des poèmes redevient manifeste, impossible à faire taire.

En attendant que ces poèmes prennent la forme d’un livre, d’un recueil aussi nécessaire qu’avait pu l’être Requiem, dans l’URSS de Staline et du NKVD, on a rassemblé les poèmes écrits depuis l’appel à la grève générale du 5 décembre 2019, en respectant l’ordre dans lequel ils ont pu être écrits, un peu comme un journal des luttes qui ne cesse pas de s’écrire.

 

Dimanche 8 décembre 2019

Vers la nuit
Les arbres d’automne engloutissent
mes cheveux d’or
Vague glaçante au réveil
Épaisse masse écrase
Le corps éteint
Lamentation sauvage dans ma gorge
Les terres muettes de la peau saluent
Les fantômes
En silence
S’amoncellent leurs cruautés
Récifs contre lesquels le corps s’écrase
Froid du ciel
Les routes de la ville n’ont plus de nom
Les quartiers n’ont plus de jour
Les arbres dorés brûlent le cadavre de l’enfant

Jeudi 12 décembre 2019

C’est la pleine lune
La nuit coule d’est en ouest
les vivants quelque part
Glissent
à la vitesse
De l’astre
La foule se mettra en marche
Demain
L’air de décembre est enivrant
La pluie s’est mise à briller
Les pas héritent de lumière
Les vivants changent de place
Nous ne sommes pas sans espoir
Malgré l’action de toutes les polices
Malgré l’action de tous les crimes
Tout ce qui vit, chante, remue
Tout ce qui lutte
Les mains aussi vides qu’une
Chemise sur une corde à linge
Sur les quais d’une gare
Dans les dépôts de bus
Devant les portails
Dans les arrières cours
Tous ceux qui viennent
Avec des mots pas du langage
Comme la luciole qui s’allume et s’éteint
Toute l’inspiration qui vit cachée
Est un étonnement toujours aussi immense
Tout cet amour inexpliqué

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Samedi 14 décembre 2019

Les arbres nus
Se fracassant contre la vitre au matin
Le flux du vent dans les rues
Bras dessus, rythmes, pompe invisible
Turbine du ciel mélancolique
Cratère éblouissant de silhouettes
Ombres à présent dans le matin frais
Aux premières heures
la conscience rejoint le monde
Comme la main saisit le sable chaud
La randonneuse voit combien la nuit
A consumé la voie lactée de son âme

Photo Révolution permanente - Départ de la manifestation des grévistes de la RATP, de la SNCF et de leurs soutiens à la gare de l'Est, le 26 décembre 2019.

Photo Révolution permanente – Départ de la manifestation des grévistes de la RATP, de la SNCF et de leurs soutiens à la gare de l’Est, le 26 décembre 2019.

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Lundi 30 décembre 2019

Les morts du cimetière marin
Happent parfois mon esprit
Ils me donnent une bourrade salutaire
Une exhortation à ouvrir les yeux
Ils me font sortir du fond des bistrots obscurs
Ils ont le pouvoir gracieux de laper la lumière
De m’ouvrir la barrière de l’horizon
Comme un cheval
Je chevauche les murs de la maison
De Soulages
Vas-y dit-il, regarde l’obscurité briller
Marche longuement dans la forêt
Sur les traces de la petite fille joyeuse
aux yeux de fauves
Celle submergée de coups
Inachevée comme un ciel
A l’entrée de la colline
Le phare
Comme un soleil haut
Incandescent
Connaît chaque pierre

Photo Virginie Foloppe, janvier 2020

Photo Virginie Foloppe, janvier 2020

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Vendredi 3 janvier 2020

J’ai passé le pont du moulin
Là où je courais enfant
Dans la terre bien-aimée
Accompagnée du crépuscule
Rien n’a changé
Quelque chose me dit toujours
Que la vie est un petit nuage qui passe
Une illusion une chimère
Un feu dans le brouillard diffus
Rien n’a changé
Le pont en bois
Au regard céleste posé sur
Les fourmis rouges et noires
Ma grand-mère qui chemine
Ses yeux aveugles dans la nuit
sources fiables à tout jamais
Rien n’a changé dans les rues
Solitaires du village
Ni dans la maison aux murs rongés
Quelque chose me dit toujours que l’amour
Est un feu pénétrant
Qui allume les yeux éteints
Extase extase
Qui se replie sur le rivage du village abandonné
Extase extase sur les coccinelles phosphorescentes qu’on dirait découpées aux ciseaux
Faites à la mesure de mon âme
Extraordinairement heureuse
A la lumière des feuilles que j’énumère

Je me suis souvenue de la mer

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Samedi 4 janvier 2020

En direction du centre-ville
Où s’ébranlent les manifestations
Ils sont autorisés à terroriser
A fréquenter chaque cortège
A faire irruption
A rompre l’unité à scinder le rassemblement
Munis de leurs puissantes armes
Faire trembler à la lacrymogène
Maltraiter au LBD
Il faut faire feu
Faire un peu d’exercice militaire
Poser sur nous la menace d’un crime
Ils installent leur surveillance
Contrôlent les photographes
Leurs laboratoires sombres
Criminalisent les journalistes
Développement excessif de brutalité
Alors qu’une pierre couverte de poussière
Apparaît
Les courageux font mettre les mains en l’air
Aux lycéens qui mordent la terre
Les délinquants modernes
Ce sont eux
Casseurs d’os
Eborgneurs de justice
Amis personnels de son excellence
S’emparent de la démocratie

En direction du centre-ville
L’exaltation du folklore
Profusion d’hommes en noir
Culte du véhicule lourd qui écrase et repousse
Délires de désintégration de l’atome
Du vivant
Toute puissance qui nie l’existence des voix
Des âmes nobles poursuivies
A bout portant
Tout ça parce que
Ça donne le vertige à la télévision
Sur les chaînes  » d’infos »
La diffusion de la mise en scène
Une minutieuse explosion de feu
Tandis qu’ils veulent assassiner la solidarité
Extraire les draps des hôpitaux
Purger l’entraide dans les écoles
Tandis que leurs valeurs sont celles du capital
De l’argent
De la fascination pour la force
Et que nous voulons la beauté
Nourrir la vie
Penser à l’autre
Et aux déserts

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Feminicides, photo Lionel Bonaventure, AFP, janvier 2020.

Feminicides, photo Lionel Bonaventure, AFP, janvier 2020.

Dimanche 5 janvier 2020

J’ai vécu avec la mort
Même la nuit se retire
Sur l’enfant vulnérable
Même la nuit ne peut
Protéger l’enfant abandonnée
Même le jour expire
Sur l’enfant qui n’est pas écoutée
Même le rossignol
Douloureux chant
Ne peut emporter l’enfant
Dans son morceau shakespearien
Dans le cœur du petit enfant
Le monde entier est un cercueil étroit

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Mardi 7 janvier 2020

La nuit adresse un signe au peuple qui s’endort
Le soir se tait
La vague pourpre du combat
Flotte encore dans la grande ville
Les marches à travers les jours
Sont des grappes en fête
Des fruits au jardin crépusculaire
Cette peinture
Comme un monde à vif
Un monde à nu
Qui respire avec un poumon

Avoir en soi la révolution inséparable
De la vie
Avoir en soi le fou qui est bien calme
Avoir en soi dans les rêves
Les sens clairs
La vitalité brillante des bêtes
Avoir en soi
La raison dans le grouillement immédiat
De l’impulsivité
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Jeudi 9 janvier 2020

J’ai coupé des arbres et
Des arbres
Seulement ça c’était trop long
Je suis arrivé à une source
Elle est devenue une fosse
Où l’on voyait les rats
J’ai commencé à m’ennuyer
Peut-être que je voyais des nuages
Peut-être
J’ai continué à aller de l’avant
Pas de marche arrière
L’air me voilà ! J’ai dit
Accompagné par d’autres êtres
Il s’est mis à mourir
L’air est absurde
Respirer est un acte manqué
J’ai produit de l’immuable
De l’irréversibilité
Tout ça après bien des jours
J’ai produit le tumulte des armes
Ensuite sont venues les sécheresses
Les feux terrestres qui ruissellent
Les chutes d’eaux sur les villes
Et les routes sur lesquelles certains cherchaient la félicité
Se touchant s’embrassant
Heureusement
Quelqu’un sécrétait d’autres planètes
Quelqu’un faisait jaillir une fusée
Pour aller bétonner un nouveau quartier
Et poursuivre poursuivre quelque chose
Il ne nous reste que le lendemain
Pas même deux
Notre carte à jouer pour combler le malheur
C’est se lancer plus haut dans le ciel
L’autre peut s’enterrer bien profond
Des véhicules enterraient des morts
On avait à peine le temps de semer
Les arbres n’avaient plus de forme
On ne portait plus de pull
Des années plus tard
J’ai conçu des choses et des choses
Des choses différentes
J’ai conçu des poissons
Non contaminés
Tant qu’on aura des ressources
D’avance évidemment que oui
Ça vaut le coup
Ça vaut le coup de manger
Des araignées de mer
Pour que certains puissent bien manger
Il est nécessaire que beaucoup mangent mal
Ne surtout pas
diminuer le rythme de croissance
Les enfants se retourneront contre leurs aînés
Mais ils disparaîtront comme nous
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Dimanche 12 janvier 2020

Je sens la vie en moi
Comme un torrent
Comme le bondissement
Instantané de la foudre
Dont je n’imagine pas
La capacité
Je sens la vie chargée de délices
De dédales tourbillonnants
Je sens cet arbre et son frémissement
Mon cœur est pris
Mon cœur est pris de tous
Ces bruits

feminicides

@berenice_farges_photographie, janvier 2020

Samedi 18 janvier 2020

Debout comme un cortège
Nous ne sommes pas perdu.e.s
Nos voix ensoleillées
Libres fières
percent la nuit
Vous ne savez pas
Le bout de notre courage
Vous ne savez pas les racines
De l’humanité
Vous ne pouvez pas comprendre
Les maisons des justes
Notre cœur bat au rythme fou
D’une vaste flambée.

On passe par le soir avec nos flambeaux
Foules muettes dans le grand froid des rues
Nos yeux suffisent
Pour vous lire
Vous êtes morts
Morts depuis si longtemps
Vos masques de miliciens brûlent
Noués à votre radeau en flammes
Les enfants du futur
Exècrent les creveurs de regard
Ils aiment les archipels intimes
De liberté et de rêve
L’acier mortel de la vie.

On a passé la nuit
A s’organiser
A se souvenir de l’amour
De la beauté
De l’aide et du secours
Du partage le poing levé
On s’évanouira dans ce bonheur
Dans le refus quotidien
D’être captifs de la finance et
De l’administrant
Dans le refus quotidien
Des riches et des nouveaux maîtres.

Les écoles que nous aimons sont closes
Les places dorment et les corneilles écoutent les chants de tout un peuple
Les murs se déchirent sous nos pâles mains
Notre Dame-de-Paris en ruines s’est tournée vers nous
Elle nous sourit
L’espérance guette ils le savent.

Ce soir le président et son armée
Des chevaux en troupeaux
Dont les croupes ruent
N’ont plus qu’à s’exfiltrer vers le néant
D’où ils griffent encore leurs
Coups de matraque
Étreignent ardemment leurs armes de guerre
Ont des émois en ouvrant leurs geôles.

Vous n’avez pas encore compris ce qui s’annonce.

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Nantes révoltée, janvier 2020

Nantes révoltée, janvier 2020

Dimanche 19 janvier 2020

Tu as cru que si tu gardais les yeux ouverts
La mort ne te toucherait pas
Curieux ils se sont écarquillés
Une sorte de douce chaleur légère
A couvert tes épaules
Du sang ?
Il se peut qu’autour de toi
Il y ait cent pas de bottes
Et leur poids de plus en plus lourd
Des routes hurlantes s’entrelacent devant toi
Tout est resté inachevé
Mais pourquoi ne te laissent-ils
Pas marcher tranquillement ?
Après le virage
C’est là que tout s’est arrêté
Que toute cette violence est sur toi
Quelques quarante poings
Comme un puits
Une roue noire qui t’écrase
Après le passage des arbres et des jardins
Tous ces coups de pied
au milieu du soleil affligé
Une force que la terre a subie
Prostrée et silencieuse
Tu es loin aussi loin que l’été à présent
Des visages et des barricades voudraient
S’interposer
Des vitres se brisent
Un brouillard cotonneux
Peint tes souvenirs
Tes pensées