Journal d’une lutte, jour 1 : 89 jours d’emprisonnement pour Asli Erdoğan

 

Lundiaslierdogan_yeniozgurpolitika_24551 midi est venue cette idée, d’une discussion avec Ricardo. Une idée simple, de lancer un appel à lire les textes d’Asli Erdoğan partout où on ne l’attendait pas. Dans les théâtres, les rues, les rencontres d’écrivains, les festivals, les Nuit Debout, les radios, les ateliers d’artistes, les librairies. Je fais confiance à Ricardo. Son théâtre est un lieu de parole, une scène où la parole peut s’inventer enfin libre, coléreuse, imprévue. Et puis il avait lutté contre la junte de Pinochet, au Chili, en utilisant la subversion d’un théâtre de rue impossible à empêcher. Il nous avait raconté ça, la puissance de l’imagination face à une dictature, en prenant un petit déjeuner aux Saintes-Maries-de-la-mer, un jour d’été. Anne écoutait les combats de Ricardo, fils de réfugiés espagnols, ça l’avait impressionnée je crois, et on s’était fait la promesse d’aller voir ses pièces au festival d’Avignon.

J’ai compté les jours. Sur un calendrier, j’ai additionné les journées de prison pour Asli Erdoğan. 89 jours ce lundi. Ça m’a fait frémir. Je connais la prison. J’y ai passé deux semaines en Pologne, quand la Pologne était communiste. Et récemment une journée en Garde-à-vue dans un commissariat sinistre, suite à une intervention policière sur un campement de Rroms près de Lille. 89 jours, je sais qu’on n’oublie pas, que le corps et la pensée sont changés à jamais. Et depuis quelques jours, je lis les livres d’Asli Erdoğan. Si fragiles et puissants. Ils ont changé mes nuits et j’ai peur pour cette femme qui a écrit des pages fascinantes de beauté sur la folie d’enfermer des hommes et des femmes en prison.

Alors je raconte comme je peux. Mardi 15, c’est le jour de l’appel du Pen Club. Je n’ai pas eu le temps de suivre, mais j’ai vu que certains écrivains anglophones avaient écrit des lettres ouvertes à Asli Erdoğan. Tant mieux. Le Pen Club, c’est une organisation qui pèse lourd dans le petit monde de la littérature. Mais le matin, tôt, ça commence avec Plus près de toi, la matinale de Radio Nova. Pierre Astier, l’agent littéraire d’Asli Erdoğan, et Françoise Nyssen, la directrice des éditions Actes Sud, sont venus parler d’Asli Erdoğan et de la répression en Turquie. Ce sont deux personnes que j’admire, je le dis, et j’écoute leurs paroles en buvant mon premier café, dans la cuisine déjà glaciale, en expliquant ce qui se passe à Maria comme je peux, puisqu’on se parle à moitié en tsigane, à moitié en français. Maria comprend que c’est grave. Elle m’apprend le mot prison en langue romani. « Puchkaria ». Les Rroms ont peur des prisons, ils ont peur d’y mourir de malheur et ils ont raison d’avoir peur.

Pierre Astier au micro de radio Nova : « Parce que c’est la liberté d’expression qui est touchée. C’est une femme, une romancière. Quand on sait ce qu’elle écrit, vraiment, je pense qu’il est invraisemblable d’imaginer qu’on puisse la mette en prison à vie. C’est une magnifique romancière et c’est quelque chose qui est révoltant, donc il faut absolument que tout le monde se lève et la soutienne. » Pierre Astier se bat depuis la première heure, l’arrestation de nuit au milieu du mois d’août. Il a généré un mouvement d’éditeurs pendant la Foire du livre de Francfort, et ce n’est pas rien. Françoise Nyssen prend la parole juste après : « Alors c’est vrai qu’elle écrit ces chroniques dans ce journal. Elle a manifesté son soutien aux Kurdes, et ça le gouvernement n’aime pas du tout. On va publier très prochainement ses chroniques. Elles sont traduites et disent des choses par rapport au monde, à la liberté, à l’importance des mots. Mais ce sont d’abord les chroniques d’un écrivain. C’est un écrivain, Asli. »

livre-le-batiment-de-pierre-asli-erdoganElle a raison. Ce que le pouvoir turc reproche avant tout à Asli Erdoğan, c’est d’écrire la vérité, c’est-à-dire la dérive d’un gouvernement ivre de puissance, de plus en plus enfermé dans un déni paranoïaque de la réalité, qu’il s’agisse du génocide arménien ou de la culture kurde. La folie d’un tyran qui renoue avec l’impérialisme ottoman. On le sait depuis Soljenitsyne et Sakharov : la force d’une vérité humaine est ravageuse quand un écrivain s’en empare. Ailleurs, sous d’autres tropiques, Reinaldo Arenas et Carlos Liscano en ont donné la preuve. Face aux tyrans, la parole d’un écrivain indompté est ravageuse. D’où la violence. D’où la peur pour Asli qui m’empêche de dormir, depuis que les procureurs d’Istanbul ont requis la prison à vie, pour elle et Necmiye Alpay.

Sur les réseaux sociaux, notre pauvre appel n’a pas d’autre ambition : faire entendre la puissance d’une femme seule, debout face aux tyrans de l’islam turc. Une voix au moins aussi libre que celle d’Anna Politkovskaïa face à Poutine, celle de Taslima Nasreen face aux islamistes du Bangladesh. Et les échos ne vont pas tarder à se manifester, à commencer par Diacritik qui avait publié ma première tribune. Angèle Paoli, et son beau site voué à la poésie, Terres de femmes, est l’une des premières à monter au front. Viennent ensuite d’autres échos de cette sphère qu’est le web : Robin Huzinger et la Revue des Ressources, Laurent Margantin et j’en oublie beaucoup, forcément, j’irai recopier tous les noms parce que c’est une vraie levée de boucliers d’un seul coup, et ça fait chaud au cœur.

Non, ne laissons pas Aslı Erdoğan isolée, menacée et réduite au silence

aslierdogan_yeniozgurpolitika_24551Chaque jour depuis septembre, plusieurs écrivains turcs se tiennent debout face à la prison pour femmes d’Istanbul. Solidaires, ils protestent contre l’emprisonnement d’Asli Erdoğan, l’auteur du Bâtiment de pierre. Jeudi dernier, les procureurs turcs ont réclamé la prison à vie pour la romancière qui, à 49 ans, n’a jamais commis d’autre crime que d’écrire dans une presse favorable aux revendications du peuple kurde.

livre-le-batiment-de-pierre-asli-erdoganL’acte d’accusation reprend la pauvre rhétorique d’un État qui en a terminé avec la démocratie, en reprochant à la romancière d’être «membre d’une organisation terroriste armée», d’«atteinte à l’unité de l’État et à l’intégrité territoriale du pays» et de «propagande en faveur d’une organisation terroriste». Alors j’ai commencé à lire ses livres. Je voulais comprendre qui était cette femme emprisonnée. L’écriture du Bâtiment de pierre m’a vraiment impressionné. L’incroyable sensibilité d’Aslı Erdoğan éclate à chaque page, sombre et sans cesse inventive, tout en racontant l’inhumaine machinerie du système carcéral turc dont elle subit aujourd’hui la violence.

Les livres d’Aslı Erdoğan consolident une intuition qui ne m’a pas quitté depuis bien des années : dans le combat contre l’inhumanité politique, les écrits de quelques femmes sont devenus le cœur vivant de la seule résistance qui reste viable et crédible. Sans leurs écrits, il nous est impossible de comprendre la violence démesurée qui s’institutionnalise sous nos yeux, un peu partout à travers les continents. Les livres d’Arundhati Roy, de Taslima Nasreen, d’Anna Politkovskaïa, de Rhéa Galanaki en Grèce ou d’Aslı Erdoğan en Turquie sont des outils indispensables et percutants pour ceux qui veulent encore contrer un processus où la vie humaine est réduite à une soumission absolue.

Les écrivains turcs l’ont compris, qui refusent d’accepter qu’on réduise au silence la voix si belle, si nécessaire de l’une des leurs. Nous devons les rejoindre. Nous devons manifester devant les ambassades turques, rejoindre les forces démocratiques des turcs en exil, rallier la diaspora kurde qui manifeste depuis tant d’années dans les capitales d’une Europe sourde et aveugle. C’est notre humanité qui est en jeu. Si nous pensons vraiment que la littérature est le dernier rempart face à la violence politique qui se déploie sous nos yeux, ne laissons pas Aslı Erdoğan isolée, menacée et réduite au silence.

Pour Taslima Nasreen

Par Leyla Zana. Un texte paru dans ses Écrits de prison, en 1995.

_53315464_leylazanagreetingsupporters-1080152Je ne connais de la pensée de Taslima Nasreen que les quelques bribes publiées dans la presse turque. Son questionnement de l’ordre établi, sa défense de la minorité hindoue du Bangladesh, son combat contre l’intégrisme religieux me plaisent beaucoup. Sans l’avoir jamais vue, ni entendue, je la considère comme une sœur de combat. Nous autres femmes avons grand besoin de militantes courageuses comme elle, en particulier en terre d’Islam où nous n’avons toujours pas voix au chapitre.

Le fait que ça et là, pour garnir la vitrine des régimes autoritaires, il y ait quelques femmes ministres, voire même un Premier ministre femme, comme au Bangladesh et en Turquie, ne change rien à notre condition d’asservissement. Ces femmes ambitieuses, pour conserver leur poste, se croient obligées de se montrer encore plus dures et impitoyables que leurs collègues masculins. Notre Premier ministre en est une bonne illustration. Choisie par l’establishment politico-militaire turc pour son charme et son image de « modernité » (elle est diplômée d’une université américaine), elle est devenue la propagandiste zélée d’une politique belliciste, guerrière, militariste. Les généraux la considèrent comme leur meilleur porte-parole et elle appelle publiquement « abi » (grand frère) le général Güres, chef d’état-major des armées qui est le véritable maître du pays, et « baba » (papa) le président Demirel. Placée sous la double tutelle publique du « grand frère » et du « père », sans oublier celle à peine plus discrète du mari, cette dame prétend incarner la modernité et l’émancipation des femmes turques.

Quelle caricature du combat des femmes pour l’égalité ! Le corps de la femme est utilisé pour vendre toutes sortes de produits. Voilà que des régimes autoritaires, en quête de crédits auprès des Occidentaux, se servent de femmes comme mannequins politiques pour se donner une image « moderne » et « laïque ». A l’intérieur du pays, cette manipulation dessert en fait la cause des femmes et désoriente tous ceux et celles qui attendent plus d’humanisme, plus de tolérance et de démocratie de l’accession des femmes au pouvoir. Je dois avouer que je suis l’une des toutes premières déçues. Au moment de la désignation de Mme Çiller comme Premier ministre j’étais heureuse et pleine d’espoir. Je pensais, dans mon for intérieur, qu’une femme, mère de famille, éduquée en Occident, donc théoriquement imprégnée de ses valeurs de tolérance, de démocratie et de féminisme, allait peut-être apporter quelque chose de nouveau à la politique sclérosée et surannée de la Turquie. Députée d’opposition, j’ai fait de mon meiux : je n’ai pas voté contre son investiture.

Après cette expérience, je réalise que ce ne sont pas quelques femmes-alibis qui changeront la condition des femmes, car elles ne reflètent pas l’état réel du progrès des mentalités. Elles sont là par la volonté des hommes, par leurs jeux de pouvoir, de séduction et de politique extérieure.

Comment changer ces mentalités dans les sociétés musulmanes ? Si j’ai bien compris la pensée de Taslima Nasreen, telle qu’elle est donnée par la presse turque, le fait que pratiquement tous les exégètes du Coran aient été des hommes est pour quelque chose dans la condition actuelle de la femme musulmane. Sans doute. Je n’ai pas assez de connaissances en ce domaine pour savoir si une interprétation féminine du Coran serait possible, si elle aurait un potentiel de transformation des mentalités, si l’émancipation des femmes musulmanes passe par une relecture du Coran. J’observe simplement que dans une autre religion monothéiste, le catholicisme, malgré tous les efforts de réforme, d’interprétation et de dialogue depuis des siècles, le pape peut encore condamner la contraception et l’avortement et dénier de ce fait aux femmes le droit de disposer de leur corps, de leur vie, de leur sexualité. Mon sentiment est que toutes les religions monothéistes sont basées sur la domination des hommes ; les prophètes, les califes, les apôtres, les papes, les rabbins, les ayatollahs sont tous des hommes.

1534659_6_87f1_au-siege-du-bdp-de-bitlisDans nos sociétés divisées par des clivages confessionnels et nationaux, la véritable émancipation des femmes ne me paraît possible que dans le cadre d’une démocratie pluraliste et laïque. Laissons aux croyants leur liberté de conscience et mettons en place des structures assurant cette liberté sans que quiconque puisse imposer ses croyances aux autres. Dans un tel cadre, notre émancipation ne peut se faire que par l’accès à l’éducation, à la culture, au travail et par un combat quotidien contre les discrimination sexistes. Nous devons enseigner à nos enfants, nos frères, nos maris et pères que l’épanouissement de chacun passe par le respect de l’autre et par l’égalité entre les sexes. Dans nos sociétés musulmanes façonnées par des siècles de traditions patriarcales, ce combat sera particulièrement difficile ; les pionnières auront à souffrir, à subir toutes sortes d’offenses et d’épreuves. En luttant pour l’émancipation des femmes, nous apporterons une contribution essentielle au combat pour la démocratie. D’Algérie au Bangladesh en passant par le Kurdistan et l’Iran, la lutte des femmes sera la principale force de résistance démocratique contre la barbarie intégriste.

16 novembre 1994.

zana-leyla-ecrits-de-prisonLeyla Zana, Ecrits de prison, textes traduits du kurde et du turc par Kendal Nezan. Préface de Claudia Roth, députée au Parlement européen. Editions des femmes Antoinette Fouque, Paris, décembre 1995.
Leyla Zana, pasionaria kurde, Un Cahier rouge, Septembre 2016.

 

Leyla Zana, pasionaria kurde

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Leyla Zana

En Turquie, la violence d’État semble devenue une plaie impossible à soigner. Et l’Europe a depuis longtemps détourné son regard, comme à son habitude. Alors comment lutter contre l’inhumanité d’un régime politique qui refuse à ce point de laisser entendre d’autres voix, d’autres visions que la sienne ? Les assassinats, les tortures et les menaces de mort n’ont jamais empêché Leyla Zana de mener cette lutte coûte que coûte, par ses écrits, ses discours et ses grèves de la faim. En 1994, alors qu’elle vient d’être élue députée, l’Etat turc l’emprisonne pour quinze ans, sans parvenir à la faire taire. Son crime était d’être devenue l’avocate du peuple kurde auprès des institutions et des médias européens, puisque la presse turque n’a pas cessé de censurer ses articles.

Pour reprendre les mots d’Aline Pailler, Leyla Zana a acquis la carrure politique d’un Nelson Mandela ou d’une Louise Michel. Ses textes ont souvent la même force que leurs écrits. Sa vie a subi le même acharnement, les mêmes persécutions pour avoir porté à son plus haut degré d’incandescence la parole d’un peuple en lutte. « D’Algérie au Bangladesh en passant par le Kurdistan et l’Iran, la lutte des femmes sera la principale force de résistance démocratique contre la barbarie intégriste », a-t-elle écrit en 1994, dans un texte où elle exprimait son admiration pour le combat de Taslima Nasreen.

layla-zanaPeu à peu, Leyla Zana est devenue la pasionaria du peuple kurde. En 1995, les éditions des Femmes ont rassemblé ses écrits de prison dans un ouvrage qui donne la mesure de son courage : « Du fond de ma prison, j’ai continué d’écrire, d’envoyer des lettres à des responsables politiques occidentaux, de rédiger des notes et des articles aux journaux, des messages de remerciement et de solidarité à tous ceux qui soutiennent le combat de mon peuple pour le respect de sa dignité et de son identité. Telles des bouteilles jetées à la mer, certaines de ces missives se sont perdues en cours de route, saisies par les geôliers et censeurs turcs. D’autres ont pu parvenir à leurs destinataires et forment la trame de ces écrits de prison. » (Parler, 25 mai 1995).

En 2002, la réalisatrice kurde Kudret Günes a réalisé un documentaire, Leyla Zana, l’espoir d’un peuple, alors que celle-ci continuait d’être emprisonnée à Ankara. C’est un document important pour qui voudrait comprendre mieux l’importance des écrits et des engagements de Leyla Zana dans la Turquie d’aujourd’hui. Libérée en 2004 par la Cour d’appel suprême de Turquie, elle est réélue aux élections législatives de 2011 et 2015, cette fois sans le soutien d’aucun parti. En juin 2012, elle fait le choix de rencontrer Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre de l’Etat turc. « C’est quand la situation est difficile qu’il faut tout tenter pour rouvrir les portes », avait-elle expliqué, après avoir reconnu publiquement que le choix des armes était devenu une impasse. « Si la stratégie de lutte pour un Kurdistan uni et indépendant a bien cédé la place depuis 1999 à une stratégie du vivre-ensemble, si le but est bien aujourd’hui la démocratisation et la décentralisation administrative, personne, alors, ne peut en conscience vouloir la mort de jeunes pour cela», expliquait-elle dans une interview au quotidien Hürriyet.

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Leyla Zana

En janvier 2013, à Paris, trois militantes kurdes – Sakine Cansiz, Fidan Dogan et Leyla Soylemez – étaient assassinées dans les locaux du Centre d’Information du Kurdistan. Sakine Cansiz, réfugiée politique en France et fondatrice du PKK, était proche de Leyla Zana qui ne renonce pourtant pas au dialogue ni au processus de paix. « Cette nouvelle a provoqué un choc terrible et une immense tristesse. On ne s’attendait pas à cela, d’autant plus que les négociations qui viennent de commencer avec le gouvernement turc ont fait naître l’espoir d’en finir avec plus de trente ans de guerre et de répression », répondait-elle à un journaliste de L’Humanité, plus que jamais déterminée à ne pas rompre le dialogue.

En septembre 2015, elle continue de défendre l’idée que Kurdes et Turcs puissent coexister en paix. Elle entame une nouvelle grève de la faim : « J’adresse une prière à tous ceux qui ont pris les armes », déclare-t-elle. « Il y a cent ans que nous mourons en nous battant. Depuis plus de cent ans, vous avez voulu notre mort et nous avons survécu.
.Maintenant ça suffit.
.Nous n’allons pas grandir avec la mort. Nous allons pourrir la société à force de tuer et de mourir. Nous allons pourrir les consciences. Nous allons pourrir le futur. Nous allons pourrir nos sentiments.
 Peu importe ce qu’il y a dans la tête de chacun, il faut retourner autour de la table des négociations. Personne n’a rien à perdre en négociant. Pourquoi a-ton peur des négociations ? J’ai beaucoup de mal à comprendre.
 ».

« Je préfère mourir plutôt que d’envoyer des jeunes à la mort. Avec sérénité, je m’adresse à toutes les parties, après avoir interrogé ma conscience durant un mois : Si on n’arrête pas les morts, croyez-moi, je vais entamer une grève de la faim.
.Et en disant cela, ceux qui me connaissent le savent, je tiendrai parole, même si on doit me décapiter.
.Il est possible que mes forces ne suffisent pas, mais je reste maître de moi-même. Je préfère mourir que d’assister au spectacle de la mort. »

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Leyla Zana

« Tous, je vous salue avec respect, avec amour. Je serre dans mes bras tous les jeunes qui ont l’âge d’être mes enfants, j’embrasse les mains de mes ainés dont je respecte la sueur infiniment. Je dis tout cela en m’inclinant avec respect devant le témoignage de cette mère dont on garde le cadavre dans un frigo pour empêcher qu’il ne pourrisse. Mon âme est déjà morte depuis que j’ai appris qu’à Cizre, un bébé de 35 jours est mort sous des balles..Nos peuples ne méritent pas ça.
 »

Au fil des ans, Leyla Zana est devenue la conscience du peuple kurde en Turquie. Une conscience indépendante et maintenant impossible à faire taire. Alors écoutons-la, quand elle s’adresse aux dirigeants européens : « Les politiciens européens seraient bien avisés d’ouvrir les yeux sur ce que l’OTAN soutient dans la région grâce à leurs signatures. La France, membre du Conseil de sécurité de l’ONU, porte encore plus le poids de l’infamie d’un soutien renouvelé à Erdoğan. »

« Il est plus que tant que s’expriment des soutiens forts, sans ambiguïtés ni circonvolutions politiciennes, à ceux qui luttent pour l’unité des peuples débarrassés des fanatiques qui sèment la guerre si près de Daesh. La paix en Turquie, et un soutien armé et humanitaire à ceux qui combattent l’immonde au Rojava. Il n’y a rien de contradictoire à cela », a-t-elle déclaré en entamant sa grève de la faim. Pourtant, nos journaux ont cessé de rapporter ses déclarations. Ses textes continuent d’être censurés par la presse turque, mais plus aucun éditeur en Europe ne songe à les donner à lire, comme ce fut le cas en 1995, avec le recueil de ses écrits de prison parus aux éditions des Femmes.

Leyla Zana a besoin d’une tribune en Europe et au Moyen Orient. À Paris comme à Londres, à Berlin ou à Athènes, sa parole est celle d’une Turquie débarrassée de l’islamisme et de l’autoritarisme d’un parti unique. Elle continue de batailler pour sauver la possibilité d’un dialogue avec l’Etat turc, au lieu de ce « plan directeur de lutte contre le terrorisme » qui vise seulement à asservir les populations civiles kurdes.

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zana-leyla-ecrits-de-prisonLeyla Zana, Ecrits de prison, textes traduits du kurde et du turc par Kendal Nezan. Préface de Claudia Roth, députée au Parlement européen. Editions des femmes Antoinette Fouque, Paris, décembre 1995.

Pour Taslima Nasreen, un texte de Leyla Zana dans Un Cahier rouge.

Leyla Zana, l’espoir d’un peuple. Un documentaire de Kudret Günes, 2002, 52 mn. Arte Films, TV 10 Angers.