Simplement raconter

Chien des rues à Istanbul

Chien des rues à Istanbul

Je hais tout ce qui est mort.
J’aime tout ce qui vit.
Nâzim Hikmet

C’est contre la mort qu’on écrit, Nâzim, et toi tu savais comment faire. Le jour et la nuit si possible, face aux lentes remontées d’écriture à mains nues. À l’intérieur des cahiers grands ouverts sur la table, abandonnés avant l’aube qui revient s’étirer près du lit. Au réveil, quand les mots d’hier recommencent leur approche à travers les lambeaux d’amnésie. Pendant qu’on s’obstine toi et moi à inscrire leur passage. Deux acharnés, les deux mains qui façonnent un poème.

Simplement raconter plus intense la vie simple endormie au soleil. Obstinément dénoncer le travail de la mort et des guerres, ce travail de fabriquer des armes en séries pour les vendre. Qu’ensuite face aux guerres l’écriture reste nue. Presque enfantine dans la paume de la main qui écrit. Suspendue. Comme une vie d’animal rescapé dans la nuit des silences qui s’acharnent. Et pendant que je t’écris, Nâzim, je commence à comprendre la fraternité que tes poèmes apportèrent à tes frères, à tes sœurs avant nous et pendant qu’elles riaient, avant hier et encore aujourd’hui, au moins jusqu’à demain. Personne ne te remerciera assez pour les milliers de phrases que tu avais écrites à tes camarades, compagnons hommes et femmes, des phrases écrites pour niquer la guerre froide et empêcher les massacres d’avoir lieu.

Afrin, le 15 mars 2018. Plus de 30 000 civils ont quitté Afrine en 24 heures pour fuir les bombardements turcs. REUTERS/Khalil Ashawi

Afrin, le 15 mars 2018. Plus de 30 000 civils ont quitté Afrine en 24 heures pour fuir les bombardements turcs. © Khalil Ashawi

Ceux qui ont tué à Afrin n’ont pas lu tes poèmes, Nâzim. Sinon ils auraient pris une pelle pour enterrer ce fusil mitrailleur qui leur sert de trophée. Sinon ils auraient bu un verre de thé à la santé d’une vieille chienne endormie au milieu du trottoir, replié leur sale drapeau pour aller l’enfermer à nouveau dans l’armoire à vieilleries.

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Après avoir tenu près de cinquante jours, les lignes de défense kurdes ont déserté Afrin le 12 mars 2018, face à l’avancée des troupes turques et de leurs mercenaires islamistes.

L’opération militaire contre Afrin avait piétiné dans les premières semaines. Mais à partir du 8 mars, les avancées annonçaient une situation de siège. « Les gens des villages occupés par l’armée turque et les groupes armés de djihadistes s’étaient réfugiés dans le centre-ville d’Afrin, où la population avait beaucoup augmenté. Des familles se cachaient dans des caves, d’autres dormaient dans les rues ou dans des bâtiments en construction », a raconté Mohammed Kamal, un habitant d’Afrin.

 

Nâzim Hikmet, une autobiographie

Nazim Hikmet en exil

Nâzim Hikmet en exil

Autobiographie, c’est un poème que Nâzim Hikmet avait écrit le 11 septembre 1961, à Berlin-Est, dévoré de nostalgie pour la Turquie dont il s’était exilé dix ans plus tôt. Autobiographie a été écrit deux ans à peine avant sa mort, à Moscou, puis adapté par Charles Dobzynski et Nâzim Hikmet, qui parlait français, pour l’Anthologie poétique de Hikmet qu’avait finalement éditée Temps Actuels, en 1982.

Avant son exil en URSS, Nâzim Hikmet avait passé quinze ans de sa vie à l’ombre des prisons turques, où il avait mené deux grèves de la faim. Tristan Tzara : «Les plus belles années de sa vie, Nâzim les a passées en prison, où il n’a cessé d’écrire des poèmes.» Finalement déchu de la nationalité turque, il était devenu citoyen polonais et avait vécu ses dernières années à Moscou.

AUTOBIOGRAPHIE

Je suis né en 1902
Je ne suis jamais revenu dans ma ville natale
Je n’aime pas les retours.
À l’âge de trois ans à Alep, je fis profession de petit-fils de pacha
à dix-neuf ans, d’étudiant à l’université communiste de Moscou
à quarante-neuf ans à Moscou, d’invité du Comité central,
et depuis ma quatorzième année, j’exerce le métier de poète.

Il y a des gens qui connaissent les diverses variétés de poissons moi celles des séparations.
Il y a des gens qui peuvent citer par cœur le nom des étoiles, moi ceux des nostalgies.

J’ai été locataire et des prisons et des grands hôtels,
J’ai connu la faim et aussi la grève de la faim et il n’est pas de mets dont j’ignore le goût.
Quand j’ai atteint trente ans on a voulu me pendre,
à ma quarante huitième année on a voulu me donner le Prix mondial de la Paix
et on me l’a donné.
Au cours de ma trente-sixième année, j’ai parcouru en six mois quatre mètres carrés de béton.
Dans ma cinquante-neuvième année j’ai volé de Prague à La Havane en dix-huit heures.
Je n’ai pas vu Lénine, mais j’ai monté la garde près de son catafalque en 1924.
En 1961 le mausolée que je visite, ce sont ses livres.
On s’est efforcé de me détacher de mon Parti
ça n’a pas marché
Je n’ai pas été écrasé sous les idoles qui tombent.
En 1951 sur une mer, en compagnie d’un camarade, j’ai marché vers la mort.
En 1952, le cœur fêlé, j’ai attendu la mort quatre mois allongé sur le dos.

J’ai été fou de jalousie des femmes que j’ai aimées.
Je n’ai même pas envié Charlot pour un iota.
J’ai trompé mes femmes
Mais je n’ai jamais médit derrière le dos de mes amis.

J’ai bu sans devenir ivrogne,
Par bonheur, j’ai toujours gagné mon pain à la sueur de mon front.
Si j’ai menti c’est qu’il m’est arrivé d’avoir honte pour autrui,
J’ai menti pour ne pas peiner un autre,
Mais j’ai aussi menti sans raison.

J’ai pris le train, l’avion, l’automobile,
la plupart des gens ne peuvent les prendre.
Je suis allé à l’opéra
la plupart des gens ne peuvent y aller et en ignorent même le nom,
Mais là où vont la plupart des gens, je n’y suis pas allé depuis 1921 :
à la Mosquée, à l’église, à la synagogue, au temple, chez le sorcier,
mais j’ai lu quelquefois dans le marc de café.

On m’imprime dans trente ou quarante langues
mais en Turquie je suis interdit dans ma propre langue.

Je n’ai pas eu de cancer jusqu’à présent,
On n’est pas obligé de l’avoir
je ne serai pas Premier ministre, etc.
et je n’ai aucun penchant pour ce genre d’occupation.

Je n’ai pas fait la guerre,
Je ne suis pas descendu la nuit dans les abris,
Je n’étais pas sur les routes d’exode, sous les avions volant en rase-mottes,
mais à l’approche de la soixantaine je suis tombé amoureux.
En bref, camarade,
aujourd’hui à Berlin, crevant de nostalgie comme un chien,
Je ne puis dire que j’ai vécu comme un homme
mais le temps qu’il me reste à vivre,
et ce qui pourra m’arriver
qui le sait ?

Nâzim Hikmet,
écrit le 11 septembre 1961 à Berlin-Est.

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Trois poèmes de Sarajevo

Izet Sarajlic

Izet Sarajlic

Izet Sarajlic est un poète bosniaque et souvent, ses poèmes sont liés à Sarajevo où il a pu passer sa vie et survivre à la guerre, malgré les trous d’obus dans sa toiture. Sarajlic peut se traduire par «Sarajévien» et c’est un nom qui lui va comme un gant. Il a passé sa vie à Sarajevo, où il a enseigné la philosophie à l’université et publié plus d’une trentaine de recueils de poèmes, certains traduits en une quinzaine de langues. 

Erri de Luca & Izet Sarajlic

Erri de Luca & Izet Sarajlic

En revenant à Sarajevo, j’ai emprunté un de ses recueils à la bibliothèque de l’Institut français : Nés en vingt-trois, morts en quarante-deux. Page 57, il y a un poème dédié à Nâzim Hikmet. Je me suis souvenu que dans ses textes, Sarajlic parlait souvent d’autres poètes. J’en recopie trois à l’intérieur du cahier rouge, pour le plaisir de les avoir ici, en compagnie d’Antonio Machado, de Varlam Chalamov et d’Erri de Luca, qui était son ami et a écrit plusieurs poèmes sur Sarajlic, dont il raconte aussi la vie dans un de ses romans, pendant le siège de Sarajevo. Que la première année, si je me souviens bien, le poète avait brulé ses livres de philosophie pour se chauffer. Que la deuxième année, il avait sacrifié ses romans. Mais qu’il redoutait plus que tout la troisième année, quand il devrait mettre au feu les poèmes qu’il aimait.

POÈME PAS TRÈS CLAIR
À PROPOS DES LOUIS ET DES SULTANS

à la mémoire de Nâzim Hikmet

Après la mort de Louis XVIII,
il était normal que les Français
eussent enfin un Louis qui ne fût pas fantoche,
rouge, il va de soi.

Et il est venu :
Louis XIX,
Louis Aragon.

La Turquie non plus,
après ses souverains
de sinistre réputation
n’est pas restée
sans sultan digne de son peuple.

Il est monté sur le trône
sortant tout droit de prison.

Pour la première fois dans l’histoire,
un sultan était membre du Parti Communiste.
Pas étonnant qu’il n’y ait eu pour lui
de vie possible en Turquie.
Et pourtant,
il ne vivait que pour elle.

1963

LES HONORAIRES DE NÂZIM HIKMET

Les honoraires de Nâzim Hikmet
variaient, selon les livres,
de cinq à quinze ans de travaux forcés.

Nous nous insurgeons
que « Prosveta » ne nous ait pas encore versé nos 10%
et espérons malgré tout
qu’un jour nous aussi
nous entrerons dans l’histoire.

1966

SARAJEVO

Qu’ils dorment maintenant, immortels,
tous ceux qui nous sont chers.
Sous le pont près du deuxième lycée de filles
coule la Miljacka.
Demain, c’est dimanche.
Prenez le premier tramway pour Ilidza.
À condition, bien sûr, qu’il ne pleuve pas.
La sempiternelle pluie de Sarajevo peut être lassante.
Comment Cabrinovic a-t-il pu s’en passer dans sa geôle ?
Nous la maudissons, nous la conspuons,
mais nous fixons cependant sous l’averse
des rendez-vous amoureux
comme en le plus mai des mois de mai.
Nous la maudissons, nous la conspuons,
conscients que grâce à elle,
la Miljacka ne deviendra jamais le Guadalquivir ni la Seine.
Qu’importe ! T’en aimerai-je moins,
mes tourments en seront-ils moins cuisants ?
Ma faim de toi en sera-t-elle amoindrie ainsi que le droit amer
que je m’arroge de ne pas dormir quand la peste ou la guerre
menacent le monde et que les seuls mots
qu’on profère encore sont « n’oublie pas » et « adieu » ?

Au demeurant, ceci n’est peut-être pas la ville où je mourrai,
quoi qu’il en soit, elle aurait mérité de connaître
un autre moi-même, plus serein,
ceci n’est peut-être pas la ville où j’ai été le plus heureux,
Mais en elle tout m’appartient,
Je peux toujours y trouver l’un de vous qui m’êtes chers
pour vous dire que je suis désespérément seul.

À Moscou, ce ne serait pas possible, car Essénine est mort
et Evtouchenko sûrement quelque part en Géorgie.
À Paris, comment pourrais-je appeler le SAMU
puisqu’il est resté sourd aux appels de Villon ?
Ici, il me suffit d’appeler mes concitoyens les bouleaux,
ils savent aussitôt où j’ai mal.
Car ceci n’est peut-être pas la ville où j’ai été le plus heureux,
mais la pluie qui y tombe est plus que de la simple pluie.

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Izet Sarajlic, Nés en vingt-trois, morts en quarante-deux, poèmes choisis, traduits du bosniaque par Mireille Robin, Toulouse, n&b éditions, 1999.Izet Sarajlic, Nés en vingt-trois, morts en quarante-deux. Poèmes choisis, traduits du bosniaque par Mireille Robin, n&b éditions, Toulouse, 1999.

★ Sarajlic, son destin de poète, interview de Mathilde La Bardonnie, Libération du 6 octobre 2000.

★ Izet Sarajlic, Recueil de guerre sarajévien, La Revue des Ressources, dimanche 27 mars 2011.

★ Izet Sarajlic, La poésie est du côté de l’amour, propos recueillis par Jasmina Šopova, Le Courrier de l’Unesco, avril 1998.

 

Si nous voulons vivre hors la loi des meurtriers

— Est-ce que tu crois qu’en te laissant mourir de faim l’injustice va cesser ?

★ GULSUMAN ADA DONMEZ

★ GULSUMAN ADA DONMEZ

Non. Personne ne croit ça. L’injustice fait partie du système. Mais ce qui nous ramène maintenant en Turquie, c’est la très longue, très sombre mémoire des opposants morts en grève de la faim. La litanie des noms des morts qui n’ont jamais été gravés sur le moindre monument. Un mémorial pour apaiser la douleur de nos âmes.

Pourtant, durant les sept premières années du XXIe siècle, ils furent plus d’une centaine à mourir jeunes et affamés, agonisant au terme d’un jeûne qui dépassait souvent les cent vingt jours. Je pense à Gulsuman Ada Donmez qui avait 38 ans, morte au 147ème jour à l’hôpital. S’il vous plait, vous qui lisez son nom, regardez son visage. Elle était née en mai 1964, membre de l’Association pour l’entraide des parents de détenus. Elle jeûnait par solidarité envers son frère incarcéré, lui même «gréviste de la mort».

Et puis il y a Zehra et Djanan Kulaksiz qui étaient sœurs. Elles souriaient toutes les deux à l’approche de la mort, joyeuses et obstinées comme Nuriye peut l’être aujourd’hui. Djanan était la plus jeune, la première à mourir à l’âge de 19 ans, le 15 avril 2001, après 137 jours de jeûne. Zehra lui survivra un peu plus de deux mois et mourra à 22 ans, le 29 juin 2001, après 223 jours de grève de la faim. Je parle d’elles pour éviter que leurs noms ne s’effacent de nos pauvres mémoires. Pour empêcher que l’inoubliable sourire de Nuriye Gülmen ne vienne effacer les visages rayonnants des deux sœurs.

★ Nuriye Gülmen & Semih Özakça

★ Nuriye Gülmen & Semih Özakça

Affamées volontaires pour affronter un pouvoir impassible, Gusulman et Zehra, Djanan et Nuriye nous enseignent la force de vivre sans concessions. Elles nous apprennent à lutter contre une violence d’État qui semble aujourd’hui sans limites, et qu’il nous faut détruire si nous voulons vivre hors la loi des meurtriers.

Cette lutte a pourtant une longue histoire en Turquie, qu’on peut tenter de raconter en remontant le temps. En 1996, à la prison de Bayram Pacha, une grève de la faim avait déjà fait douze morts quand sont intervenus trois écrivains, Yachar Kemal, Orhan Pamuk et Zulfi Livaneli, dont le patient travail de médiation a permis d’interrompre l’hécatombe annoncé. C’est une victoire qu’il faudrait raconter plus en détail. Je sais seulement que les grévistes réclamaient la fermeture de la prison de haute sécurité d’Eskisehir, et qu’ils l’ont obtenue. Cinq ans plus tard, en 2001, le ministre turc de la justice demande aux trois écrivains d’aller voir à nouveau les prisonniers en grève de la faim, et de tenter de de trouver une issue au bras-de-fer, comme ils l’avaient fait avec succès en 1996. Bachar Kemal, Orhan Pamuk et Zulfi Livaneli sont donc allés discuter en prison avec les représentants des grévistes. Mais cette fois sans succès.
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★ Yachar Kemal

★ Yachar Kemal

Pour Yachar Kemal, cet échec est demeuré une blessure, née de l’indifférence de la population. «Je n’arrive pas à m’expliquer pourquoi cette fois-ci, la presse et l’opinion publique ne suivent pas autant l’affaire: en 1996 des dizaines de journalistes sont venus d’Europe pour m’interviewer; cette fois-ci même ceux que je connais personnellement ne m’ont pas appelé.»

Douze ans auparavant, une autre grève de la faim avait coûté la vie à Abdullah Meral, Haydar Başbağ, Fatih Öktülmüş et Hasan Telci, quatre militants du parti d’extrême-gauche Devrimci-Sol, la Gauche Révolutionnaire, qui était le principal groupe d’opposition à la junte militaire alors au pouvoir. En 1988, GrupYorum leur a consacré une chanson sur l’album “Berivan”. Ces grèves de la faim menées jusqu’à la mort s’inspiraient de celles des prisonniers politiques de l’IRA dans la prison de Long Kesh, en 1980.
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★ Nâzim Hikmet

★ Nâzim Hikmet

De grève en grève, on peut remonter encore plus loin dans l’histoire de la Turquie, au moins jusqu’à Nâzim Hikmet en 1950. Il était alors incarcéré depuis dix ans déjà à la prison de Brousse, où il avait écrit de nombreux poèmes et des pièces de théâtre, tout en traduisant Tolstoï en turc et en souffrant d’une santé de plus en plus fragile, quand il entama deux grèves de la faim successives. De leur côté, Louis Aragon et Tristan Tzara essayaient de mobiliser les écrivains du monde entier pour alerter sur l’emprisonnement d’un poète de plus en plus malade, et qui risquait de mourir en prison.

« Les plus belles années de sa vie, écrivait Tzara, Nâzim les a passées en prison, où il n’a cessé d’écrire des poèmes. Mais les murs de sa prison de Brousse, en dépit de leur solidité, n’ont pas pu empêcher la voix de la poésie de se faire entendre et de parvenir jusqu’à nous. C’est l’action des hommes épris de liberté et l’indignation suscitée dans le monde entier par la cruauté du gouvernement turc envers un grand poète qui ont arraché Nâzim à la mort lente qu’on lui réservait. Il est inutile de se demander d’où vient cet acharnement des réactionnaires à vouloir supprimer les poètes. N’est-il pas la meilleure preuve de l’efficacité de leurs écrits, lorsque, sous la pression des événements, la poésie devient une arme de libération.»

En 1950, les journaux turcs commencent à parler de cette mobilisation en faveur de la libération du poète. La même année, Yachar Kemal était lui aussi en prison, où il subissait des tortures. Dans une lettre du 5 avril, Nâzim Hikmet écrit à son ami Vâlâ : «Je n’arrive pas à prévoir quel sera le résultat de tout ça, de toutes ces démarches, mais tout comme toi, je n’ai pas perdu tout espoir, le bon sens, la conscience nationale finiront bien par faire triompher la justice. Je veux dire que je me mettrai, le 8 de ce mois, à la grève de la faim avec espoir, et pas du tout par désespoir. Et si même j’y laissais ma peau, c’est avec espoir que j’aurais vécu jusqu’à mon dernier souffle.»

Plus loin dans la même lettre, le poète donne je crois le sens de ces grèves qui peuvent aller jusqu’à la mort, et qu’il liait d’instinct à une joie obstinée, de la même façon que Nuriye Gülmen dans ses derniers messages de prison. « Et soyez vous-mêmes pleins d’espoir, écrit Hikmet, malgré tout, toi surtout Vâlâ, ne t’énerve pas, ne te fais pas trop de souci, dis-toi bien que moi, je suis plein d’espoir, que je nage dans la joie de réclamer ce qui n’est que justice, j’ai la chance de me dire que justice sera faite, de toute façon, même si je mourais, oui, j’ai la chance d’y croire, d’en être certain. Souviens-toi bien : je ne me suicide pas, je n’exerce pas un chantage quelconque, je ne m’entête pas, c’est tout simplement parce qu’il ne me reste aucune autre solution que de mettre ma vie en jeu, pour que les voies légales puissent enfin s’ouvrir, pour que cette erreur judiciaire qui traîne depuis treize ans soit enfin réparée.»

Par chance, suite à la victoire électorale du parti démocrate, une amnistie générale est votée. Nâzim Hikmet est libéré et cesse aussitôt sa grève de la faim. Comme a pu l’écrire Luis Suardiaz, dans un poème adressé à Nâzim Hikmet depuis La Havane :

Ton cœur
Était aussi une arme de combat

★ Nuriye Gülmen, traduction des lettres à Milena en turc

★ Nuriye Gülmen, traduction des lettres à Milena en turc

Dans la Turquie d’aujourd’hui, écrasée sous les diktats d’un tyran revanchard, le cœur de Nuriye Gülmen est devenu lui aussi une arme de combat.  Avant d’être limogée, elle était chercheuse et enseignante en littérature comparée et il y a quelques jours, j’ai découvert qu’elle avait traduit les lettres de Kafka à Milena. Lettres fascinantes et seules traces d’un amour tourmenté, puisque les lettres écrites par Milena Jesenska ont été égarées. Ce sont les seules lettres de Kafka que Nuriye Gülmen a traduites en langue turque. Je dois cette découverte à Bahar Kimyongur, un journaliste turc exilé en Belgique, qui a organisé, avec le Comité pour la levée de l’état d’urgence en Turquieune marche de Liège à Bruxelles en soutien à Nuriye Gülmen et Semih Özakça.

Ces lettres, qu’on peut lire aussi en français, sont un trésor absolu de la littérature du XXème siècle. Elles portent en elles la démesure d’un amour d’écrivain, mêlée à la peur et la culpabilité qui n’ont jamais cessé de torturer Kafka. Milena Jesenka était «vraiment fabuleusement belle», avait-il écrit dans l’une d’elle. La belle était alors mariée à Ernst Pollak, traducteur lui aussi, avec qui elle habitait à Vienne. En 1920, elle devint la traductrice en tchèque de Kafka qui écrivait en allemand. Dans son Journal, le 2 décembre 1921, il fait d’elle une créature céleste : «Elle est le ciel fourvoyé sur terre.» Il a raison, il suffit de consulter les photographies de son visage et de songer au rêve prémonitoire qu’elle a noté en 1919, décrivant les trains et les camps de la mort où elle mourra le 17 mai 1944, déportée à Ravensbrück.

★ Milena Jesenska

★ Milena Jesenska

J’aime l’idée qu’Aslı Erdoğan, si attachée aux textes et au monde de Kafka, ait pu lire ses lettres dans la traduction de Nuriye Gülmen, sous cette couverture jaune de chrome. Qu’en langue turque, les deux femmes aient partagé les fantômes dont Kafka parle sans cesse à Milena. «Mais écrire des lettres cela signifie se dénuder devant les fantômes, ce qu’ils attendent avidement.» On pense à toutes ces lettres qu’Aslı Erdoğan et Nuriye Gülmen ont pu écrire de leurs cellules. Lettres d’alerte dépouillées et analysées par les fantômes de la police du ministère de l’Intérieur. «Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, mais les fantômes les boivent sur le chemin jusqu’à la dernière goutte.» Et plus loin encore ces mots, qui annonçaient le pire : «Les fantômes ne mourront pas de faim, mais nous serons anéantis».

T.
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Pour mémoire, Cengiz Soydas est mort le 21 mars 2001, à son 153ème jour de Grève de la faim, dans la prison de type F de Sinan, à Ankara.

Le 7 avril 2001, Adil Kaplan est mort au 170ème jour dans le prison de Type F à Edirne et Bulent Coban est mort au 160ème jour de Grève de la faim dans le prison de type F de Kandira.

Le 11 avril 2001, Nergiz Gülmez est mort à son 170ème jour de Grève de la faim dans le prison de type F à Kartal, à Istanbul. Le même jour, Fatma Ersoy mourait dans la prison de Çanakkale. Elle en était à son 173ème jour de grève de la faim.

★ Abdullah Bozdag

★ Abdullah Bozdag

Le lendemain, jeudi 12 avril 2001, ils étaient trois à mourir de faim. Tuncay Günel, emprisonné à Edirne pendant qu’Abdullah Bozdag et Celal Alpay décédaient à l’hôpital d’Izmir.

Le 14 avril 2001, c’était Erol Evcil qui mourait à son 179ème jour de grève de la faim dans la prison de Sincan, à Ankara. Le même jour et dans l’hôpital de la même ville, Murat Hoban mourait d’épuisement. Il en était à son 177ème jour de grève de la faim.

Le lendemain, dimanche 15 avril 2001, c’est Djanan Kulaksiz, la plus jeune des deux sœurs qui décédait chez elle, à son 137ème jour de grève de la faim pendant que Sedat Gürsel Akmaz mourait de faim lui aussi, à l`hôpital d’Izmir.

La liste est sans fin, mais je continue de recopier les noms que je découvre, pour empêcher l’oubli. Un an plus tard, les morts continuaient. Le 10 mars 2002, une infirmière gréviste de la faim décédait à 13h30, à l’hôpital de la Prison Bayrampasi d’Istanbul. Elle s’appelait Yeter Güzel et était membre du Syndicat des travailleurs de la Santé. Le lundi 1er avril 2002, Meryem Altun mourait à l’hôpital de Sagmancilar. Elle en était à son 231éme jour de jeûne.

Nos mémoires aussi seront sans fin, assoiffées de justice.

22 prisonnières politiques en Turquie : La révolution est la femelle du volcan

« La vie ressemble à une blessure
dont on ressent la douleur quand elle refroidit… »
Qui ne peut voir que cette phrase
que le procureur a extraite de mon Journal du Fascisme
n’est que littérature,
n’est que monologue intérieur ?

Plaidoirie d’Asli Erdoğan, le 29 décembre 2016,
dans le palais de justice d’Istanbul.
Traduit du turc par Naz Oke,
adaptation de Ricardo Montserrat.

C’était un texte de treize pages manuscrites qu’Asli Erdoğan a lu le matin du 29 décembre 2016, debout face à ses juges. Elle avait eu du mal à l’écrire, le seul texte qu’elle soit parvenue à achever en 136 jours de prison.

Au tribunal, elle a lu ces treize pages d’une voix calme, une voix assez grave, sa voix de fumeuse. Son avocat n’a pas pris la parole. Lui aussi écoutait ce que la romancière voulait dire à ses juges, et par-delà ses juges, au gouvernement d’Ankara. Je ne sais pas ce qu’il pensait, je me souviens seulement qu’il souriait.

Le temps de lire ces treize pages, Asli a été interrompue à trois reprises par le juge et par des protestations dans la salle trop petite. Plusieurs fois, le juge a menacé de faire évacuer la salle, et ça s’est apaisé. Asli a pu continuer de dire au juge et au procureur ce qu’elle avait eu tant de mal à écrire.

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Valérie Manteau et Laurence Loutre Barbier au palais de justice d’Istanbul, le 29 décembre 2016

Nous étions quatre écrivains et un journaliste français à avoir fait le voyage pour ce procès. Un peu partout, en Europe et au Canada, il y avait eu des lectures des textes d’Asli Erdoğan. Dans les théâtres et les librairies, dans les cafés et certaines médiathèques, des comédiennes et des lecteurs avaient lu à voix haute ses chroniques et des extraits de ses livres. Le 12 décembre, après avoir rencontré la maman d’Asli à la Maison de la Poésie, nous avions pensé qu’il était important d’être présents au tribunal d’Istanbul. Important qu’Asli et Necmiye, sa co-détenue âgée de 70 ans, sachent que nous étions venus pour les soutenir, pour apporter les messages et les poèmes qu’une soixantaine d’écrivains nous avaient envoyés depuis trois continents.

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Asli Erdogan à la barre, le 29 décembre 2016

L’audience a duré toute la journée. Vers 16 heures, le procureur a pris la parole et demandé la liberté conditionnelle pour les cinq inculpés du journal Ozgür Gündem. Nous avons dû sortir de la salle, étonnés de la demande du procureur. Vingt minutes plus tard, un député est allé voir le juge dans la salle. J’ai oublié son nom, le parti auquel il appartenait mais c’est lui qui nous a annoncé que la liberté conditionnelle avait été prononcée pour les cinq inculpés. Il y a eu un cri de joie. Deux cent personnes qui crient de joie dans le couloir d’un tribunal, c’est impossible à oublier. Et puis des embrassades. On a serré la maman d’Asli dans nos bras, et son sourire aussi on ne peut pas l’oublier. Puis la police nous a poussés vers la sortie.

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Laurence Loutre-Barbier et Yigit Bener avec Mine Aydoslu, la maman d’Asli Erdogan

Mais ce que je veux raconter avant tout, c’est ce qu’Asli m’a raconté, elle, de sa libération. C’était le premier soir où nous avons parlé, en anglais, dans un salon de thé de la rive asiatique d’Istanbul. Le soir du nouvel an, le 31 décembre, un jour de neige. Au téléphone elle m’avait dit « We have to talk ! ».  Il faut qu’on parle !  Alors, avec Ricardo Montserrat et Ahmet Ergül, l’ami d’Asli qui est devenu son attaché de presse depuis son arrestation, nous avons pris le premier taxi qui acceptait de traverser le Bosphore malgré la neige.

Et puis on a parlé. Pendant des heures malgré le froid, sur la terrasse du salon de thé, pour pouvoir fumer en même temps. Et quand la nuit est tombée, on a failli mourir de froid. Ricardo avait de la fièvre, alors on est rentré au chaud. A l’intérieur, Asli est devenue plus nerveuse. Elle était sur ses gardes et soupçonnait les deux jeunes couples des tables voisines d’appartenir au MIT, les services secrets turcs. Et elle ne se trompait pas, on l’a compris plus tard, quand ils nous ont suivi jusqu’au taxi du retour.

Asli était nerveuse, elle buvait des litres de thé et elle avait besoin de raconter ses histoires de prison. J’ai découvert qu’Asli parlait vraiment comme une conteuse. Elle sait qu’elle fascine ceux qui l’écoutent. À cause de sa voix, de ses mains, de sa beauté et des histoires qu’elle a déjà construites, en pensée, à la manière d’un conte. Ça a duré des heures et en l’écoutant on voyait les images. Des images venues d’un film russe ou géorgien. Un film de Paradjanov. Je veux dire que ce qu’Asli racontait, c’était chargé d’une poésie secrète arrachée au monde de la prison des femmes, et qu’elle était déjà en train de métamorphoser cette poésie en récit, comme Jean Genet l’avait fait dans Un Chant d’amour.

Alors je vous raconte son histoire. C’est le soir de sa libération, juste après le tribunal, un soir de déluge. Le fourgon cellulaire ramène Asli et Necmiye à la prison des femmes de Bakirköy. Elles sont trempées toutes les deux, elles ont dix minutes pour rassembler leurs affaires et les milliers de lettres qu’elles ont reçues. Devant la prison, deux cent personnes les attendent dans une tempête qui tord les parapluies, au milieu d’une armada de caméras et de micros.

À l’intérieur, à l’étage des prisonnières politiques, elles sont 22. Il y a Necmiye, 70 ans, Asli, 49 ans, deux Turques blanches, comme on dit là-bas. Toutes les autres détenues sont kurdes et ont plutôt entre seize et trente ans. Toutes, ce sont des femmes qui ont pris les armes et rallié les forces clandestines du PKK, le Parti des Travailleurs du Kurdistan, ou l’armée du YPG, les Unités de Protection du Peuple qui combattent Daesh dans le Rojava, en Syrie. Vingt jeunes femmes et toutes des résistantes, des combattantes, des prisonnières de guerre.

Au moment des adieux, les vingt jeunes femmes forment deux rangs de chaque côté du couloir. Asli et Necmiye les serrent une par une dans leurs bras. Elles sont en larmes. Elles savent ce qui va arriver. Et les vingt détenues entonnent le cri de guerre des femmes kurdes. Trois mots qu’elles répètent : FEMMES – VIE – LIBERTÉ ! En Kurde, ça fait JINAN – JÎYAN – AZADΠ! Et les voix des vingt femmes montent en intensité. Maintenant, elles sont plusieurs à frapper du poing sur les grilles en métal du couloir. Elles savent ce qu’elles veulent. Elles attendent qu’Asli danse.

Asli le sait. Elle pose ses sacs et commence à danser au milieu des jeunes kurdes. JINAN – JÎYAN – AZADΠ! Et peut-être que vous ne le savez pas, mais Asli est une vraie danseuse. Le corps un peu cabossé, mais des années de danse classique pendant l’enfance, l’adolescence. Alors elle danse dans la prison, elle danse en pleurant, seule au milieu des combattantes emprisonnées qui répètent les trois mots en criant : FEMMES – VIE – LIBERTÉ !

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29 décembre 2016, sortie de prison pour Asli Erdogan

C’est un rituel de femmes en lutte et c’est un conte pour nous qui luttons aujourd’hui. En Turquie, un décret-loi de septembre 2016 a interdit la musique et les chants dans l’enceinte des prisons. Les détenus de droit commun ont été relâchés, remplacés par des opposants à qui on interdit même de chanter. Si bien que danser et marteler un rythme à coups de poing devient une résistance et une insoumission.

Pendant les 136 jours de détention d’Asli et Necmiye, les prisonnières politiques kurdes de la prison des femmes ont souvent entonné leur chant de vie pour qu’Asli monte sur la table et danse au milieu d’elles. Asli donneuse de joie, comme une image d’incantation à l’intérieur d’un film du vieux Paradjanov. Joie pure et collective qu’aucun cachot n’enfermera. Défiance de femmes debout malgré la dictature. La révolution est la femelle du volcan.

C’est cette histoire d’Asli que je voulais vous raconter. Un conte incarné par une femme qui écrit pour un monde détraqué. « Détraqué », c’est un mot qui appartient à Franz Kafka. Et Asli aime les nouvelles de Kafka. Je sais qu’elle connaît par cœur des phrases de lui. Et peut-être aussi celle-là, écrite quelques années après la première guerre mondiale : « Nous ne vivons plus dans un monde détruit, nous vivons dans un monde détraqué. »

Et puis je voulais vous faire passer un message d’Asli. Un message important pour elle. Une fois libérée, quand elle a pu mesurer l’ampleur de la mobilisation qui s’était faite autour de son nom, elle nous a demandé d’élargir ce mouvement aux autres écrivains et journalistes emprisonnés. Aujourd’hui, ils sont 141 journalistes derrière les barreaux. Il y a aussi dix-sept écrivains, dont nous avons essayé de rassembler les noms depuis deux mois.

Alors je recopie leurs noms, si difficiles à prononcer et à garder en mémoire. Des prénoms et des noms de famille turcs, parfois kurdes et arméniens. Nous sommes trois à essayer de traduire leurs textes, leurs poèmes et leurs articles. C’est un travail lent et difficile mais bientôt, nous pourrons les lire eux aussi à voix haute, comme nous l’avons fait pour Asli en novembre 2016.

Ils s’appellent Arzu Demir, Ayşe Nazlı Ilıcak, Pınar Selek, Necmiye Alpay, Sevan Nişanyan, Aslı Erdoğan, Turhan Günay, Ahmet Altan, Mehmet Altan, Sara Aktaş, İlhan Sami Çomak, Murat Uyurkulak, Yıldırım Türker, Nadire Mater, Ömer Ağın, İmam Canpolat et İlham Bakır.

Dix-sept écrivains. Tous emprisonnés ou menacés de prison pour des années.

17016929_296394467445763_6278907651944465154_oArzu Demir a été condamnée à six ans de prison pour avoir écrit deux livres d’entretiens et de reportages sur des citoyens kurdes.

Ayşe Nazlı Ilıcak est écrivaine et journaliste, musulmane et femme politique. Elle est détenue depuis juillet 2016 à la prison pour femmes de Bakırköy.

Pınar Selek est sociologue, écrivaine et féministe. Pour échapper au harcèlement judiciaire qui dure depuis juillet 1998, presque vingt ans, elle a trouvé refuge en Allemagne puis en France. Elle a été torturée avant de se résoudre à l’exil. Quatre fois condamnée à la prison à vie, quatre fois acquittée, elle est dans l’attente d’une cinquième condamnation.

Necmiye Alpay est linguiste et traductrice. Âgée de 70 ans, elle a été emprisonnée 136 jours en 2016 et demeure menacée de prison à vie pour sa collaboration avec le journal Ozgür Gündem, aujourd’hui interdit.

Sevan Nişanyan est en prison depuis trois ans pour son livre « La fausse République ». Plusieurs peines de prison prennent le prétexte d’irrégularités sur le plan immobilier.

Asli Erdoğan est poète et romancière en liberté conditionnelle, menacée de prison à vie pour ses chroniques dans un journal aujourd’hui interdit.

Turhan Günay est critique littéraire et directeur éditorial du supplément littéraire de Cumhuriyet depuis février 1990. Âgé de 70 ans lui aussi.

Ahmet Altan est romancier et journaliste, arrêté en septembre 2016. En prison depuis, il a subi auparavant plus d’une vingtaine de procédures judiciaires en trente ans, et a porté l’une d’elle devant la Cour Européenne des Droits de l’Homme, qui lui a donné raison contre l’État turc. Deux de ses romans ont été publiés aux éditions Actes Sud.

Son frère, Mehmet Altan, est journaliste et universitaire, emprisonné lui aussi depuis septembre 2016.

Sara Aktaş est une jeune poète, membre du Congrès des Femmes Libres et arrêtée en novembre 2016.

İlhan Sami Çomak était encore étudiant lorsqu’il a été arrêté, à l’âge de 22 ans. Kurde, accusé d’incendie volontaire, il est emprisonné depuis 23 ans et a publié sept recueils de poèmes.

Murat Uyurkulak est l’auteur d’un roman important, Tol, qui a été traduit en français et publié aux éditions Galaade. Menacé de prison pour son soutien au journal Ozgür Gündem,, il a été condamné le 7 mars à une peine de quinze mois avec sursis pour propagande terroriste.

Scénariste, réalisateur et écrivain, Yıldırım Türker a été condamné le 7 mars à une peine de prison avec sursis d’un an, dix mois et quinze jours.

Nadire Mater est journaliste et auteur. Elle vient d’être condamnée à quinze mois de prison avec sursis et à une amende de 6000 lires turques (1500 euros) pour sa participation à la campagne de solidarité avec le journal Özgür Gündem. En vertu de l’article 7/2 de la loi antiterroriste sur la «propagande pour une organisation terroriste».

Ömer Ağın est l’auteur d’un livre sur les relations entre Kurdes, Kémalistes et partisans de l’AKP . Il est aussi journaliste à Demokrasi, où il dénonce régulièrement le génocide kurde. La sentence a été repoussée au 4 juillet 2017 a été condamné lui aussi au cours du procès Özgür Gündem à une peine de quinze mois avec sursis.

İmam Canpolat est auteur et journaliste lui aussi. Il a été condamné dans le cadre de l’affaire Ozgür Gündem.

İlham Bakır est auteur de théâtre, scénariste et documentariste. Sa condamnation sera prononcée le 28 mars 2017, repoussée grâce à son avocat qui a réussi à faire valoir que l’acte d’accusation était anticonstitutionnel.

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Ce texte a été lu lors d’une soirée de solidarité avec Asli Erdoğan, le vendredi 24 mars 2017, à Accueil, dans les locaux d’Anis Gras. Choix de textes et mise en scène de Barbara Bouley et de la Compagnie Un Excursus. Les textes et poèmes d’Andrée Chedid, Nazim Kikmet, Marina Tsvetaïeva, ont été lus par Anne Alvaro, Arlette Bonnard, Barbara Bouley, Rebecca Deriems, Marie Desgranges, Catherine Fourty, Nathan Gabily, Raffaella Gardon, Claudie Guillot, Dominique Journet, Eric Louis, Ana Karina Lombardi, Ege Olgaç, Mirabelle Rousseau, dans une scénographie d’Eric Fassa.

Une soirée au coin du feu…
Celui sacré de la parole et de la poésie.
Celui qui brûle dans le courage de cette femme qui écrit, sans relâche, prisonnière d’un pays en flamme: La Turquie d’aujourd’hui. C’est un moment à partager, en assemblée chaleureuse, que nous vous proposons ce soir. A travers les textes choisis (par et pour elle) et les témoignages, nous avons eu le désir de rappeler qu’Asli Erdogan doit demeurer forte de nos actions poétiques afin de continuer à faire face à un procès à l’issue incertaine.
Forte de nos voix conjuguées pour continuer à se redresser avec la vitalité flamboyante de son verbe, au milieu d’un univers d’estropiés, d’humiliés et de morts…
Au milieu d’étouffantes fumées.

Barbara Bouley