L’arbre bleu dans les mains de Nathan

Nathan dessine, Lyon, janvier 2019. © Atelier de l'Arbre bleu.

Nathan dessine, Lyon, janvier 2019. © Atelier de l’Arbre bleu.

Viens.
Dessine-moi un arbre.
Celui qu’on peut voir quand
on ferme les yeux.

 

Si on fait suffisamment attention, on peut écouter le récit d’un enfant pendant qu’il dessine. S’il y a assez de silence entre les deux premiers mots qu’il prononce, entre les deux traits que sa main recommence en cherchant, alors on peut entendre comment s’en va le souffle jusqu’à ce bout de craie entre ses doigts, et puis comment  le souffle peut revenir à l’intérieur des poumons de l’enfant. Si on fait suffisamment attention, on peut deviner le verbe vivre dans le dessin des petites branches qui s’en vont vers le ciel. C’est ce qu’a entrepris Catherine Rostain à l’Atelier de l’Arbre bleu. Faire attention aux dessins des enfants. Et à force de beaucoup les scruter, elle y décèle l’apparition du vivant à l’intérieur des lignes et des couleurs que les enfants rassemblent, chaque mercredi.

On peut observer tous les gestes qu’il faudra au corps d’enfant pendant qu’il veut capter les forces de l’arbre. La volonté semble immense. Dans le crissement des craies sur l’étendue sombre du tableau, la main d’enfant continue, elle dessine quelque chose d’important à l’intérieur d’une vie. Ce sont des ramures, branches et racines de chaque côté du tronc, le début d’une forêt qu’il faut réinventer, attentif aux détails, aux torsions des écorces sous la main qui dessine. Dans la pensée de l’enfant qui dessine, les arbres sont devenus le tout premier refuge, un abri pour la venue d’animaux qui demeurent invisibles. Dans les croyances de l’enfant qui recommence encore une fois le même trait qui s’élève, les arbres sont devenus un appel au silence. L’apprentissage de la première attente.

L'arbre blanc entre les mains de Nathan, Lyon, février 2019. © Atelier de l'Arbre bleu.

L’arbre blanc entre les mains de Nathan, Lyon, février 2019. © Atelier de l’Arbre bleu.

Le peuple des arbres appartient à ces contes que plus personne ne raconte aux enfants quand ils dessinent leurs mille branches à la craie. Sauf peut-être ici, à l’Atelier de l’Arbre bleu. Ailleurs les arbres se taisent. Ils retiennent leur souffle. On sait qu’ils sont menacés, immobiles, encerclés, reliés aux rivières souterraines dont nous avons capté l’eau nécessaire aux tuyauteries, tous ces tuyaux qui alimentent nos milliers de machines, celles qui lavent nos draps et nos assiettes, nos trottoirs et nos voitures. Dans les dessins d’enfants au tableau noir, les arbres sont maintenant assoiffés et inquiets. Fragilisés par l’hiver, en attente de reprendre leurs forces à l’air libre.

Nathan a neuf ans et chaque mercredi, il continue de dessiner les racines de l’arbre blanc dans l’étendue du tableau noir. C’est une force inhabituelle dont il a paré le vieux tronc, dans la poussière des craies, le paysage d’une forêt surgissant dans l’hiver de l’enfance. Et dans les corps des arbres de plus en plus vivants, c’est le souffle d’un petit garçon qui s’étend sous nos yeux, déployant la double ramure de ses poumons. La grande respiration qui va des eaux du ciel à celles du sous-sol. Ce que savent les enfants, il faut beaucoup de patience pour que ça puisse apparaître et grandir au milieu d’un dessin.

Nathan dessine, Lyon, février 2019. © Atelier de l'Arbre bleu.

Nathan dessine, Lyon, février 2019. © Atelier de l’Arbre bleu.

« Un atelier pour expérimenter les possibles, écrit Catherine Rostain, avec un accompagnement sensible, attentif aux rythmes et possibles de chacun.» Les enfants le savent. Ils viennent à l’atelier pour éprouver les possibles d’un arbre vertébral qui grandit jusqu’à leurs mains qui dessinent. «Un jour on a besoin de retourner près de nos arbres, de s’entourer de présences amies, sécurisantes, d’ancêtres bienveillants. Retrouver ou trouver un arbre ami.» Et les enfants inventent une forêt enfantine à l’intérieur d’un monde qui travaille plutôt à la déforestation générale des continents. Ils savent par où la vie doit passer pour continuer son chemin. Ils la dessinent avec patience. «C’est aussi l’espace où nous pourrons découvrir nos forces et nos alliés, explique Catherine Rostain. Retourner près de l’arbre-ami, l’arbre qui console et rassure, figure du grand-père ou du grand-frère, de la bonne mère ou de la grand-mère.»

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Libérer Ahmet Altan et partager sa parole

Ahmet Altan, Silivri, 2018.

Ahmet Altan, Silivri, 2018.

Du fond de sa prison, condamné en février 2018 à la perpétuité aggravée par la justice turque – une justice morte aux ordres d’un tyran va-t-en-guerre – Ahmet Altan continue de s’adresser à nos consciences accaparées. Il y a bien eu une pétition en mars, quelques articles aussi pour s’indigner mais aujourd’hui, six semaines après sa condamnation, le romancier est retourné aux oubliettes de Silivri, la plus grande prison du continent européen où il est enfermé avec son frère et des centaines de journalistes, syndicalistes, écrivains et professeurs, les nouveaux bandits d’un pays qui dicte sa loi à l’Europe.

Député d’Ankara, Tekin Bingöl a pu rencontrer Ahmet Altan et son frère, Mehmet Altan, dans leur prison de la banlieue d’Istanbul. Tekin Bingöl est non seulement député de la 2ème circonscription de la ville d’Ankara, mais il est aussi vice-président en charge de l’organisation du CHP – le Parti Républicain du peuple – et des organisations du CHP à l’étranger. Ce 3 avril, il a pu rencontrer les deux frères et leurs co-accusés, tout en notant leurs paroles que Diken, un journal d’opposition a pris le risque de reproduire.

« L’AKP n a plus d’atouts en main, a dit Ahmet Altan au député. Il ne lui reste plus que le jeu du nationalisme. Dans ces conditions, l’AKP ne pourra plus diriger le pays très longtemps. En Turquie personne n’a plus la moindre garantie. À tout moment, chacun peut être accusé d’appartenir au mouvement FETÖ.» FETÖ, c’est l’appellation forgée par le gouvernement pour désigner la confrérie Fethullah Gülen, autrefois alliée de l’AKP, aujourd’hui accusée de conspiration et d’avoir organisé la tentative de coup d’Etat en juillet 2016.

Ahmet Altan n’a rien perdu de sa lucidité. Mais il ne sortira pas de prison tant que l’AK Parti d’Erdogan continuera de s’accaparer le pouvoir politique en Turquie pour faire la guerre aux Kurdes, et recruter impunément les djihadistes de Daesh pour massacrer les réfugiés au Rojava . C’est pourquoi nous devons combattre le parti du tyran. De toutes nos forces, de toute notre intelligence et continuer d’écouter ce que disent ses opposants, condamnés à mourir l’un après l’autre en prison.

Le même jour, Mehmet Altan confiait à Tekin Bingöl qu’en Turquie, «le ministre de la justice restait silencieux sur l’injustice». Lui aussi reste lucide. Nos avons besoin de leur regard et de leur liberté de parole. Il nous faut lire et relire les plaidoiries des deux frères, qui sont un réquisitoire contre l’État turc. Nous qui sommes libres, nous devons relayer leurs paroles, les afficher sur les murs et leur donner un écho équivalent a celui qui s’était inventé pour Asli Erdogan, aujourd’hui libre et exilée en Allemagne.

Ahmet Altan est l’une des plus grandes voix de la littérature turque, a déclaré Asli Erdogan. Alors je recopie encore une fois les mots d’Altan, rien qu’une phrase volée à l’un de ses romans, Comme une blessure de sabre : « La peur et l’oppression qui régnaient dans la ville couverte de sureaux et de cèdres, où la mer, les chèvrefeuilles, les roses, les figues, les citrons et les melons embaumaient obstinément pendant que résonnaient les appels à la prière et les cantiques, composaient le climat à la fois conservateur et excitant de ce pays où les âmes des habitants, enfouissant constamment dans les profondeurs de leur être des sentiments bridés par les interdits et le péché, se changeaient en nuits noires au milieu desquelles leurs sentiments explosaient soudain comme un feu d’artifice.»

Oui, nous habitons la nuit noire. C’est vrai, mais les mots sont vivants nous pouvons encore dénoncer, combattre et mettre à bas un gouvernement qui n’a jamais cessé d’enfermer les plus grandes voix de la littérature et du journalisme en Turquie. Sinon écrire ne sert à rien.
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• Ahmet Altan, Comme une blessure de sabre, traduit du turc par Alfred DEPEYRAT, Actes Sud, septembre 2000.

• En photo, Ahmet Altan le jour de sa condamnation à une seconde peine, aggravant encore la perpétuité, devant le 26e tribunal pénal d’Istanbul : 5 ans et 11 mois pour «outrages envers le chef de l’Etat» et «propagande d’une organisation terroriste». Ce jour-là, il avait simplement répondu à ses juges : «Je vais continuer à appeler un enfant, un enfant. Je vais toujours demander la démocratie et la paix. Et si le prix à payer est de faire de la prison, je ferai de la prison.»

Mathieu Gabard, Pour un État Généreux de la migration

Helio Possoz, Juliette Massat, Pierre Mounir & Mathieu Gabard lisant des textes et témoignages d'enfermés au CRA de Sète

Helio Possoz, Juliette Massat, Pierre Mounir & Mathieu Gabard lisant des textes et témoignages d’enfermés au CRA de Sète

À Sète, mardi 10 avril à midi, au milieu de la place du kiosque a eu lieu une lecture de textes, rassemblant les témoignages d’enfermés au centre de rétention administrative de Sète.

Mathieu Gabard, qui est poète public à Montpellier, y a lu un poème important, Pour un État Généreux de la migration, que nous avons voulu reproduire ici, à l’intérieur d’Un cahier rouge.

D’autres lectures auront lieu très bientôt, associées à l’affichage des textes sur les murs des rues de Sète.

POUR UN ÉTAT GÉNÉREUX DE LA MIGRATION

C’est comme un hoquet général, un spasme de nos histoires, sans doute un vomissement – de fait, un vrai recommencement,
non du même, mais des forces réadmises de l’horreur.

Patrick Chamoiseau, Frères migrants

Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde.

Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme

Imaginer le possible pour réaliser le désirable.

Armand Gatti, La Traversée des Langages

Les Etats Généraux des migrations veulent un État Généreux avec les migrants.

Un État qui n’emprisonne pas son regard dans l’imaginaire étriqué de sa nation, de sa patrie, de son identité.
Nous ne voulons pas porter le costume barbelé de l’égoïsme national.
Nous ne voulons pas d’une fabrique nationale de la peur.
Nous voulons que l’État développe un altruisme trans-national.
Nous demandons à l’État de monter dans le train plutôt que de lui barrer la route, le vider de ses passagers et laisser les pillards électoraux démonter ses pièces en douce pour la confection de leurs épouvantails médiatiques.
Nous voulons que le droit humain international soit appliqué.
Nous voulons un État qui ne parle pas d’étranger ou de sans-papiers mais de semblable dont il est impérieusement nécessaire de prendre soin.
Nous voulons un État qui ne pointe pas du doigt, mais qui tend la main, porte main forte, prend son courage à deux mains.
Un État qui ne produit pas une sous-humanité, une sous-catégorie humaine, qu’un préfet domestique et zélé peut enfermer à sa guise.
Nous voulons un État bienveillant avec tout humain.
Nous voulons que l’État cesse l’orchestration subreptice et quotidienne de la torture psychologique.
Nous ne voulons pas un État qui condamne un homme, ayant laissé pour mort son petit frère dans la mer, à l’enfermement, à l’insécurité, au stress, au manque d’intimité, à l’intimidation, à l’insomnie, à ne rien faire : à la rétention, craignant, par surcroît, d’être expulsé dans un pays dont il ne parle pas la langue, dans lequel son désir ne le pousse pas, parce qu’on y a relevé, un soir, ses empreintes alors qu’il s’y opposait de toutes ses forces jusqu’à s’en déboîter l’épaule.
Nous voulons un État qui ne blesse pas.
Un État qui ne complique pas.
Un État qui n’empêche pas un homme d’assister à l’accouchement de sa femme parce qu’il n’a pas de carte de séjour.
Un État qui ne pousse pas un homme à avaler les piles d’une télécommande.
Un État qui ne pousse pas un homme dans les retranchements morbides de sa santé psychique et physique.
Un État qui ne pousse pas un homme à se tailler les veines d’un bras entier.
Un État qui ne pousse pas un homme à se taper la tête contre le mur jusqu’au sang.
Un État qui accueille le voyageur, le demandeur, le passant et l’arrivant.
Un État qui accueille l’éventualité, le possible et l’indécis.
Un État ouvert.
Un État qui protège.
Un État qui facilite la vie.
Un État qui n’avorte pas les rêves et les chemins par incision préfectorale.
Un État qui aide tout un chacun, qui que ce soit, où qu’il soit, à travers le monde, à se construire au plus beau de ses possibles.
Un État qui aide à développer de vives lumières dans les regards.
Un État qui aide à rendre possible les illuminations.
Un État solidaire, aimant et humain.
Un État digne de confiance, confortable, accompagnant.
Nous voulons un État Généreux avec l’humain.
Nous voulons que l’État ne soit pas une machine à laisser périr ceux qu’il considère de toute évidence factuelle et statistique comme ses moins que rien. Qu’il ne soit pas une machine à laisser les morts lécher ses côtes.
Qu’il ne soit pas État abandon.
État criminel par omission.
Nous voulons que l’État serve l’humain sans sélection.
Nous voulons un État Généreux de la migration.
Nous voulons que l’État comprenne que la migration est l’état essentiel de la vitalité du monde.
Nous voulons que l’État relâche de son emprise incisive ses proies post-coloniales.
Nous ne voulons pas d’un État sauvage, peureux, agressif, voleur et replié sur lui-même.
Nous voulons que l’État sorte de son adolescence.
Qu’il dépasse ses traumatismes de maltraitance.
Qu’il sorte du foyer et se baigne de lumière.
Qu’il réalise qu’une fois sorti, il pourra entamer une fiévreuse ballade dans la nature et rencontrer des inconnus prêts à tout pour vivre en paix.
Qu’il laisse à tout un chacun le droit de voyager, de vivre et de s’installer.
Nous ne voulons pas d’un État meurtrier déguisé en chose publique.
Nous ne voulons pas des masques de la peur confectionnés jour après jour pour remporter la palme d’or au carnaval électoral.
Nous voulons un joli loup émaillé de dentelle, des peintures d’argile sur les visages, des
faces nues et des regards profonds.
Nous voulons faire confiance au passant.
Nous voulons un État Généreux.
Qui sème la générosité récolte la générosité.
Au vent les graines se transmettent comme des semences transgéniques qui contaminent les champs voisins.
Nous voulons un holding de la générosité dont nous ne ferons pas payer les fruits.
Nous ne poursuivrons pas les ressemeurs.
Nous voulons une multi-nationale des États Généreux gratuite et immédiate.

Mathieu Gabard

En juillet 2017, Mathieu Gabard s’est fait CRAieur de rue et a rendu visite, jour après jour, aux enfermés du centre de rétention administrative de Sète, avant de transformer leurs paroles en poèmes pour les dire, à voix haute dans la rue Gambetta, le temps que durait le festival Voix Vives. Accompagné par Hugo Minsat au saxophone et par Elio Possoz, écrivain lui aussi, Mathieu Gabard a tenté de raconter les violences et les humiliations subies par les détenus du CRA.

centre de rétention
cage de désespoir
où chacun attend
la sentence administrative
libéré ou expulsé

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D’autres paroles d’enfermés à lire et à diffuser :

 

K. & K., une lettre d’Albanie

252505_217396691615242_4771190_nLe jour se lève de plus en plus tôt quand on voyage vers le sud-est, comme si l’été rajeunissait et nous accordait ce miracle. À Dürres, au bord de l’Albanie, le ciel s’est éclairci vers 5h30 alors qu’à Arles, la semaine de mon départ, il fallait encore attendre une heure supplémentaire pour discerner les vols des premiers martinets en plein ciel. Quand on dort dehors, sur une épaisseur de cartons qui adoucissent la rugosité du béton, les lueurs du matin prennent une importance baptismale. La journée sera longue, on le sait, mais ce sera un jour de marche sur une terre vénérée, à l’intérieur d’une autre Europe qui n’appartient pas encore à l’empire.

L’Albanie est un pays de bandits. Sa légende a résonné jusqu’en Afrique et à Thessalonique, je me souviens que les jeunes hommes afghans ou éthiopiens avaient peur d’en franchir la frontière, de crainte d’être capturés et dépecés de leurs organes par une mafia qui n’avait peur d’aucune police.

Mais l’Albanie a son Homère, l’infatigable Kadaré qui racontait souvent, à la fin du vingtième siècle, que son pays était peuplé de Don Quichotte. « Mais attention, disait-il. Ce seraient des Don Quichotte qui pourraient vraiment faire la guerre. Enrichis par le vrai sang.» 

J’ai aimé lire les grands romans de Kadaré bien avant de mettre les pieds dans ce pays qu’il avait fui en 1990. Mais je n’imaginais pas qu’un jour, j’allais pouvoir y rencontrer les nièces et les neveux de Musine Kokalari, cette femme qui a passé sa vie d’adulte et d’écrivain dans les prisons du dictateur, alors que Kadaré pouvait publier ses livres et ses poèmes sans en être inquiété. La paranoïa d’Enver Hoxha avait ses indulgences, difficiles à comprendre après coup, même si Kadaré s’en est beaucoup expliqué par la suite.

248231_217396684948576_5683739_nEn Albanie, les livres se vendent sur les trottoirs, à l’intérieur de petits kiosques où l’on achète aussi des cigarettes et des bonbons. À leurs vitrines, les romans d’Ismaïl Kadaré trônent bien en vue. Aucun des livres de Musine Kokalari n’est accessible, et même son nom semble encore inconnu des vendeurs.

Dans mon vieux cahier rouge, j’avais recopié certains de ses écrits de prison que j’avais essayé de traduire en français. J’ai commencé à les relire sur le bateau, puis dans les faubourgs de Dürres, pour faire un contrepoids à l’Albanie légendaire d’ismaïl Kadaré et à l’Albanie d’aujourd’hui, qui n’est pas encore amnésique. L’Albanie de Musine K. est appauvrie et humaine, emprisonnée et chaleureuse, archaïque et sans rancune. C’est elle que je suis venue retrouver.

 

Fragment d’un interrogatoire de Musine Kokalari 

On m’a arrêtée un 13 novembre.
Avec quelques autres prisonniers, ramassés de-ci de là, on m’a enfermée dans la cave d’une maison.
Là, il y avait Silo Kolesi et Sotir Polena qui m’ont interrogée :
– Vous êtes une social-démocrate ?
– Oui
– Vous avez essayé de diviser le peuple ?
– Quelqu’un peut vérifier ?
– Vous n’avez pas combattu.
– C’est vous qui m’avez empêchée.

Traduit de l’albanais par T.B.

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Des fleurs pour Musine Kokalari

Les cendres de Liu Xiaobo dans l’enfer de la Chine

« Entre fleurs fraîches et tanks
S’éteint le siècle passé
Reste une obscurité sanglante
Le commencement du nouveau siècle
Sans la moindre lueur de vie. »

★ Liu Xiaobo, poème

« Je ne suis pas parti car je considère que j’ai une dette vis-à-vis des victimes de Tiananmen. J’ai participé à cet événement très important pour la paix et la liberté et je me considère comme un survivant. La plupart des morts sont des étudiants, des ouvriers, c’est-à-dire le peuple chinois. Personne ne peut entendre la voix de ces victimes. C’est pourquoi, en tant que survivant, je dois parler en leur nom.»

★ Liu Xiaobo, extrait d’un entretien de février 2007

 

Liu Xiaobo, page 1 du Monde du 15 juillet 2017 © Tieri Briet

Liu Xiaobo, page 1 du Monde du 15 juillet 2017 © Tieri Briet

Liu Xiaobo vient de mourir. Le jeudi 13 juillet 2017, persécuté par l’État chinois, le dissident de Tiananmen a succombé à un cancer du foie et à l’absence de soins. Sa femme, la poétesse et photographe Liu Xia, était à son chevet à l’hôpital où il avait été autorisé à se rendre par l’administration pénitentiaire, celle-là même qui l’empêchait de se soigner à l’étranger, dans un établissement spécialisé. Deux jours après, elle répandait les cendres de son époux dans les eaux sombres d’une mer couleur de plomb, au large de Dalian. Liu Xiaobo est le premier prix Nobel de la paix à mourir emprisonné depuis Carl von Ossietzky, le pacifiste allemand  qui était détenu par les nazis et s’est éteint en 1938, dans un hôpital lui aussi. Le Parti Communiste Chinois de 2017 peut maintenant s’identifier pleinement au  Parti national-socialiste des travailleurs allemands, le fameux NSDAP (Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei) qui dirigea le IIIe Reich.

Contrechamp de la cérémonie d'incinération de Liu Xiaobo © 莫之许 - Mo Zhixu

Contrechamp de la cérémonie d’incinération de Liu Xiaobo © 莫之许 – Mo Zhixu

« Inhumain, une insulte, une honte, dégoûtant » : ce sont les mots, que l’artiste chinois Ai Weiwei a utilisés sur twitter pour décrire les conditions d’incinération de Liu Xiaobo, le journal Le Monde allant jusqu’à parler d’une «incinération kafkaïenne» dans son édition du 15 juillet. L’auteur et opposant Mo Zhixu a publié, sur son compte twitter, le contrechamp de la photo officielle diffusée par les autorités chinoises. On y voit les hommes de main du Parti Communiste Chinois présents en nombre pour surveiller les proches du dissident.

En 2007, avant même de rédiger la Charte 08, Liu Xiaobo  considérait qu’en Chine le pouvoir avait largement perdu la confiance du peuple. Et que sa légitimité en était donc atteinte. Dix ans après, ce sont nos chefs d’État qui redonnent une légitimité au pouvoir chinois et à son président, Xi Jinping. Le jour même de la mort de Liu Xiaobo, les présidents français et américain ont qualifié Xi Jinping de «grand leader», lors d’une conférence de presse conjointe à l’Élysée. C’est l’habituelle putasserie des puissants, quand ils se servent des médias pour s’envoyer entre eux des fleurs déjà pourrissantes.

Liu Shaoming (刘少明)

Liu Shaoming (刘少明)

Pékin peut continuer de persécuter ses opposants, assuré de la bénédiction des capitales occidentales. Début juillet, Liu Shaoming a été condamné à quatre ans et demi de prison pour des articles relatant la répression des manifestants de la place Tiananmen.

Ancien ouvrier, Liu Shaoming est aussi un militant, défenseur des droits humains dans un pays qui n’a jamais cessé de les ignorer. Il est incarcéré depuis mai 2015 à la prison de Guangzhou, Centre de détention No. 1, pour avoir décrit sa propre expérience lors des événements de Tiananmen, sur un site d’informations en chinois basé aux Etats-Unis. Début juillet, il a été condamné à 4 ans et demi de prison par le Tribunal populaire intermédiaire de Canton, a déclaré son avocat Wu Kuiming à l’AFP. «Il a été reconnu coupable d’incitation à la subversion et fera appel du verdict», selon M. Wu.

Page 2 du Monde du 15 juillet 2017 © Tieri Briet

Page 2 du Monde du 15 juillet 2017 © Tieri Briet

À l’époque, Liu Shaoming avait rejoint Pékin pour prendre part aux manifestations étudiantes. «C’est un prisonnier d’opinion et il doit être libéré immédiatement et sans conditions. La seule chose dont Liu Shaoming soit coupable est l’exercice légitime de sa liberté d’expression», a estimé dans un communiqué William Nee, un chercheur travaillant pour Amnesty International.

Contrairement aux flatteries présidentielles, il faut redire ici avec Liu Xiaobo, Liu Xia et Liu Shaoming que le gouvernement chinois doit cesser de persécuter ceux qui refusent l’amnésie imposée de force. Tiananmen ne s’effacera pas des mémoires.

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Liu Xiaobo, Vivre dans la vérité, Bleu de Chine, Gallimard

Liu Xiaobo, Vivre dans la vérité, Bleu de Chine, Gallimard

En français, trois livres de Liu Xiaobo sont disponibles aux éditions Gallimard. On peut également lire un entretien de 2007, qu’avait publié L’Express en 2012.

Ahmet Altan, pour continuer d’écrire dans la prison de Silivri

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Ahmet Altan

Après deux premières journées de procès, c’est seulement demain qu’Ahmet et Mehmet Altan pourront plaider devant leur juge, face à ce procureur aux ordres qui les accuse d’avoir aidé les auteurs du coup d’État de juillet 2016. Leur plaidoirie est attendue et ils ont passé neuf mois en détention préventive pour les écrire. L’ONG P24 (1) a eu la bonne idée de les traduire en anglais et j’ai essayé, à mon tour, d’en traduire certaines pages en français, qui permettent d’imaginer plus précisément dans quel duel les écrivains et journalistes s’engagent face à l’État. Un duel où c’est leur vie qu’ils risquent, où c’est leur famille qui est détruite, au fil des mois, puisqu’on dit ici que la peine de mort sera bientôt rétablie en Turquie. Les mots d’Ahmet Altan portent une violence implacable et nécessaire. Et le courage qu’il fallait pour accuser l’État d’être devenu criminel, c’est celui d’un homme qui est aussi haï par une grande partie de la gauche turque.

Mehmet-Altan

Mehmet Altan

« Les généraux aux commandes de l’appareil d’État avaient cherché à arracher la Turquie au monde civilisé. Aujourd’hui, Erdoğan et l’AKP viennent de réussir cet exploit.

Les pachas avaient tenté de supprimer la loi et la justice. C’est exactement ce qui a lieu aujourd’hui.

Les pachas essayaient de jeter en prison tous les dissidents et tous les démocrates. Aujourd’hui c’est chose faite.

Les pachas avaient la volonté de contrôler tous les médias. Aujourd’hui c’est enfin arrivé.

Dois-je continuer ?

En quoi établir ces faits et parler de similitudes aurait à voir avec des actes criminels et le coup d’État ?

En quoi parler contre le retour aux jours de contrôle militaire pourrait être vu comme un soutien au coup d’État militaire ?

Dans la même logique, le procureur a aussi comptabilisé chaque fois que j’ai prononcé le mot « Erdoğan » dans mon allocution.

Pourquoi ?

Parce qu’il veut vous dire que je critique Erdoğan et que par conséquent je devrais être en prison.

Là, vous avez la loi de la nouvelle ère :

« Vous ne pouvez pas critiquer Erdoğan. Si vous le critiquez vous serez envoyé en prison.»

Je critique Erdoğan et vous m’avez jeté en prison.

Ce n’est pas le règne de la loi.

Qu’est-ce que c’est ?

C’est le règne de la loi de facto qui approuve un présidentialisme de facto.

C’est un acte criminel commis au nom de la loi.

Ce n’est pas parce que je suis un criminel que je suis en prison. Je suis en prison parce qu’un État de droit criminel est au pouvoir.

De telles choses arrivent. Vous êtes jeté en prison parce que vous défendez la loi et que vous avez raison. Et le coupable peut se déguiser de lui-même en procureur.

Mais personne ne devrait s’alarmer ou s’effrayer. Ça ne sera pas très long. Un jour le droit se réveillera.

Maintenant je veux vous lire une phrase de mon discours que le procureur n’a pas citée en lettres capitales :

« Ils parlent de ça comme si Erdoğan était là pour rester toute sa vie. Erdoğan sera parti dans deux ans. Les élections approchent, personne ne peut savoir ce qui arrivera d’ici deux ans pendant les élections.»

Vous avez sûrement compris pourquoi le procureur n’a pas cité cette phrase en lettres capitales.

L’homme dont il prétend « qu’il avait connaissance qu’un coup d’État aurait lieu le lendemain » évoque Erdoğan quittant le pouvoir après avoir perdu les élections dans deux ans.

Comment un homme sachant qu’un coup d’État doit avoir lieu dans les prochains jours peut-il envoyer un « message subliminal » au sujet de ce coup d’État en parlant de l’éviction d’Erdoğan à l’occasion des élections deux ans plus tard.

Est-ce un crime de dire qu’un homme politique sera évincé au moment des élections ?

De quel crime s’agit-il ?

Sans compter que je pense exactement la même chose aujourd’hui.

Erdoğan sera évincé par des élections.

Il n’y a pas besoin de coup d’État pour en finir avec Erdoğan. La police d’Erdoğan prépare déjà son départ.

C’est comme une blague de Nasreddin Hodja (2).»

Et puis il y aussi des questions dans la plaidoirie d’Ahmet Altan, beaucoup de questions qui resteront sans réponse, comme celle-ci :

« La guerre civile est terrifiante.
Est-ce un crime de dire ça ?»

Et sa conclusion :

«Dans un de ses romans, John Fowles a écrit qu’il n’y a pas un seul juge dans le monde qui ne soit jugé à partir de ses propres décisions.

C’est vrai.

Tous les juges sont jugés à partir de leurs propres décisions.

Vous aussi serez jugés à partir de vos propres décisions.

En fonction de la manière dont vous voulez être jugés, à partir du genre de verdict que vous voudriez pour vous-même, en fonction du souvenir que vous voudriez laisser de vous-même, vous devez juger en conséquence.

Parce que vous êtes celui qui sera jugé.

Merci pour votre temps et votre patience.»

Ahmet Altan, emprisonné à la prison de Silivri depuis septembre 2016.

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(1) P24 est une ONG créée par des journalistes turcs pour défendre l’indépendance et la liberté de la presse en Turquie. Face à l’emprisonnement de plus de 160 journalistes, le travail de P24 est devenu essentiel. Aujourd’hui, ils sont en première ligne pour défendre Ahmet Altan, romancier et journaliste, et son frère Mehmet Altan, professeur d’économie et auteur d’essais politiques. L’un comme l’autre comparaissent aujourd’hui au palais de justice de Çağlayan. Ils risquent la perpétuité multipliée par trois, un peu comme une tumeur incurable de l’injustice d’Etat.

(2) Nasr Eddin Hodja, parfois orthographié Nasreddin ou Nasreddine, est un personnage mythique de la culture musulmane, philosophe d’origine turque, né en 1208 à Sivrihisar et mort en 1284 à Akşehir.

#MehmetAltan #NazlıIlıcak & #AhmetAltan
#AltanlaraOzgürlük & #TalebimizTahliye
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Le sourire de Nuriye et la mort du tyran

En hiver, pendant les jours de neige de 1984, un loup était entré dans Istanbul. Il venait seul et affamé, surgi d’une forêt primaire qui s’étendait jusqu’aux portes de la ville. La bête a fait la Une des journaux, cherchant sa nourriture dans les rues de Şişli avant d’être abattue au fusil-mitrailleur, dans ce quartier où l’État a fait construire trente ans plus tard un palais de justice pharaonique, tout près des Trump towers qui sont encore un autre symbole de morgue et d’arrogance. C’est dans ce palais de justice que seront jugés, le lundi 19 juin 2017, Ahmet et Mehmet Altan. Le procureur d’Istanbul a requis contre chacun des deux frères la perpétuité multipliée par trois. Jeudi 22 juin, ce sera au tour d’Aslı Erdoğan de comparaître devant ses juges, quatrième audience d’un procès qui s’avère déjà interminable.

Les dieux de la littérature sont en colère : Ahmet Altan et Aslı Erdoğan sont deux immenses écrivains de langue turque, accusés l’un et l’autre d’avoir écrit dans les journaux des articles sans concession, incroyablement courageux tous les deux, au point de prendre inlassablement la défense des peuples et des minorités massacrés par l’État-AKP. Mais Ahmet Altan et Aslı Erdoğan étaient et demeurent aussi deux journalistes insoumis, attachés aux droits de l’homme comme pouvaient l’être Vaclav Havel et Anna Politkovskaïa, d’une manière à la fois intransigeante et joyeuse. Et si je parle de joie, c’est parce qu’il faut aussi une joie démesurée pour affronter la mort quand elle devient un principe politique, une obsession gouvernementale capable de rendre malade tout l’appareil d’ État. Par chance, leurs romans à tous les deux sont traduits en français, qui racontent des mondes très éloignés l’un de l’autre, avec deux écritures aussi divergentes que possible, mais d’une intensité humaine et d’une puissance narrative qu’on ne croise pas souvent, même dans une vie de lecteur affamé comme ce loup dans la neige.

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Nuriye Gülmen

Pourtant, c’est un autre visage qui plane sur ces procès. Un visage irradié par une joie différente, plus difficile encore à comprendre. Une joie hors des limites humaines que nous connaissons tous. Et un visage devenu maintenant une icône en Turquie, celui d’une jeune chercheuse en littérature comparée qui s’est révoltée, elle aussi, contre le principe politique de la mort systématique, la mort infligée par l’appareil d’État turc à tous ceux qui continuent d’en contester l’iniquité et la violence. Ce visage et cette joie portent le nom de Nuriye Gülmen et j’ai tenté plusieurs fois de raconter son histoire, l’histoire démesurée d’une femme qui a acquis maintenant la stature d’un Gandhi ou d’un Mandela. Aujourd’hui, Nuriye en est à son 104 ème jour de grève de la faim, emprisonnée depuis mai comme son compagnon de lutte, Semih Özakça, un instituteur que son métier passionne au point de risquer sa vie lui aussi, pour continuer de l’exercer. Tous les deux, ils iront jusqu’au bout de leur combat pour la justice, préférant mourir plutôt que de renoncer à leurs droits. Leur courage est un enseignement d’une valeur irremplaçable, et chaque lettre que Nuriye a pu écrire depuis sa cellule est une leçon d’humanité simple et joyeuse.

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Lettre et dessin de Nuriye Gülmen

Mais Nuriye a eu un premier malaise cardiaque cette semaine. Elle n’arrive plus à marcher et son état de santé a déjà subi des séquelles irréversibles. Dans son palais, le bourreau qui se prend pour un président de la République de Turquie a d’ores et déjà pris l’apparence d’une ordure sanguinaire, qui laisse mourir deux jeunes passionnés par leur métier plutôt que d’en faire des héros nationaux et de revenir sur ces milliers de limogeages qui ont saigné le pays.

Mais ce que disent les rues d’Istanbul, c’est que le jour où Nuriye va mourir, la révolte prendra feu dans les villes de Turquie et qu’il y aura à nouveau d’autres morts, comme pendant l’occupation du parc Gezi en 2013. Peut-être que le tueur d’Ankara attend ce jour lui aussi. Depuis qu’il a réussi à perdre son référendum truqué en avril, il sait qu’il n’a pas d’autre avenir que sa destitution par un peuple en colère. Comme autrefois Ceaucescu ou Honeker. C’est vrai, il faudra au moins une guerre civile pour déchoir le nouveau sultan d’Ankara, mais nous serons des millions à danser sur sa tombe.