Et que son âme soit tissée dans le faisceau des vivants

« Quand on rencontre quelqu’un, c’est signe que l’on devait croiser son chemin, c’est signe que l’on va recevoir de lui quelque chose qui nous manquait. Il ne faut pas ignorer ces rencontres. Dans chacune d’elles est contenu la promesse d’une découverte.»
Aharon Appelfeld, Adam et Thomas
Traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti

Et que son âme soit tissée dans le faisceau des vivants.
Prière juive

 

Dans une usine de Czernowitz, 2014, © Tieri Briet

Dans une usine de Czernowitz, 2014, © Tieri Briet

À chaque fois que je peux lire un poème de Rose Ausländer, c’est à Czernowitz que je retourne en lisant. Et chaque fois que je retourne à Czernowitz, en traversant la Bucovine et la frontière de Roumanie, j’emporte un livre de Rose Ausländer avec moi dans mon sac. «Tant de paysages particuliers, d’hommes particuliers, les contes et les mythes flottaient dans l’air, on les respirait.» Comme Valérie Zenatti, à l’intérieur de son voyage dans la ville d’Aharon Appelfeld qu’elle raconte à la fin de son livre, Dans le faisceau des vivants. Là-bas, dans le récit qu’elle a écrit, le vieil écrivain est vivant sur les berges du Pruth où il se promenait dans l’enfance.

La Czernowitz de Rose Ausländer est devenue la Tchernivsti d’aujourd’hui, une ville d’Ukraine où Valérie Zenatti est allée fêter l’anniversaire d’un écrivain disparu. Seule, elle marche sous la neige de février 2018, libre d’aller où elle veut, de rassembler son courage pour affronter les chiens abandonnés dans l’avenue déserte d’une zone industrielle. Libre de suivre son instinct sur les traces d’un enfant qui deviendra lui aussi romancier, après l’exil à Tel Aviv.

Rose Ausländer, en 1922, avec son futur mari Ignaz Ausländer, aux Etats-Unis.

Rose Ausländer, en 1922, avec son futur mari Ignaz Ausländer, aux Etats-Unis.

Parce que dans son voyage, Valérie Zenatti a emporté la Chronique du ghetto de Czernowitz, celle qu’avait écrite Rose Ausländer. C’est un recueil de plusieurs textes d’écrivains juifs qui porte un titre qu’on n’oublie pas, «Ecrire c’était vivre, survivre».

Dans un poème autoportrait, Rose Ausländer s’était racontée en trois vers.

Gitane juive
à la langue allemande
élevée sous un drapeau jaune et noir

À l’intérieur d’un autre poème, pour parler de Czernowitz, elle avait écrit des mots qui me font peur chaque fois que je peux les relire :

Ici nous avons enterré le soleil
une éternelle ténèbre de soleil est venue

Czernowitz, à la frontière de l'ancienne Bessarabie

Czernowitz, à la frontière de l’ancienne Bessarabie

À lui seul, le mot Ténèbre au singulier porte une charge d’inquiétude qui fait suffoquer celui qui s’en approche en lisant le poème. Si bien qu’à force, pour parler de Czernowitz, j’avais pris l’habitude de l’appeler par ces deux mots, la ville-ténèbre.

« C’est une journée sans boussole, écrit Valérie Zenatti, ou bien avec une dont l’aiguille ne cherche plus le nord puisque j’y suis, au nord, je suis dans le lieu qui m’aimante depuis des semaines, et sans doute secrètement depuis des années, j’aimerais que cette journée porte pleinement le nom d’Aharon, comme le silence dans lequel j’ai été depuis sa mort et jusqu’à ma venue ici, et que je ne suis pas sûre de parvenir à saisir, même si son absence ici aujourd’hui est moins douloureuse pour moi que partout ailleurs, même si mes sens sont à la fois curieusement en éveil et anesthésiés, et même si je m’interdis de le penser, je sais que j’attends qu’il se passe quelque chose.»

À Czernowitz la romancière, qui est aussi la traductrice en français de la plupart des grands romans d’Aharon Appelfeld, n’a qu’un seul vrai rendez-vous. Et c’est avec une rivière, le Pruth, l’un des derniers affluents du Danube dont les eaux scintillent de mémoire dans les récits d’enfance du romancier israélien. Des chiens sauvages l’attendent sur le chemin qui mène aux rives. Ils ressemblent à des loups. Un visage humain la surprend, qu’elle a confondu avec la surface des rochers sous la neige. Le visage d’un homme habillé de haillons qui la fixe du regard, «hirsute et immobile», écrit-elle.

Valérie Zenatti, Dans le faisceau des vivants, éditions de l'Olivier, 2019

Valérie Zenatti, Dans le faisceau des vivants, éditions de l’Olivier, 2019

Et ce qu’on lit d’un seul coup, c’est l’écriture incandescente d’une traductrice obstinée, c’est-à-dire une passeuse véritable, exilée sur la terre d’une autre enfance que la sienne. À force de les évoquer, elle fait venir l’esprit et la parole d’un mort dans la périphérie d’une ville où les gens continuent d’être vivants. Peut-être aveugles, probablement amnésiques pour la plupart, mais en vie dans l’Europe d’aujourd’hui, dans un pays encore en guerre contre l’armée d’un empire qui s’étend.

Le vieil écrivain mort est venu parler à Valérie Zenatti, juste au bord d’une rivière dans l’hiver de l’Europe, «dans la langue maternelle du peuple juif». Il fallait du courage pour raconter ses paroles, les restituer en alphabet hébreu avant de les traduire aux dernières pages du livre. Il fallait beaucoup d’enfance en soi pour comprendre ce qui a pu avoir lieu, laisser une part d’inexplicable à l’intérieur de son récit, et transformer la ville-ténèbre en réceptacle pour accueillir la voix perdue d’un mort qu’on adore, dès qu’on a approché la lumière qui pénètre la plupart des visages de ses livres.

T.,  à Constanța, dimanche 2 février 2019.

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  • Valérie Zenatti, Dans le faisceau des vivants, éditions de l’Olivier, janvier 2019.
Ecrire, c'était vivre, survivre - Chronique du ghetto de Czernowitz et de la déportation en Transnistrie, 1941-1944

Ecrire, c’était vivre, survivre – Chronique du ghetto de Czernowitz et de la déportation en Transnistrie, 1941-1944

  • « Écrire c’était vivre, survivre » : chronique du ghetto de Czernowitz et de la déportation en Transnistrie, 1941-1944 : écrivains et poètes juifs de langue allemande, éditions Fario, 2012.Table des matières :
    – Introduction : De la « Vienne orientale », « capitale secrète de la littérature allemande » à la « cité engloutie », par François Mathieu
    – « Quatre langues s’accordent »
    Avant la guerre
    – « Sur le chemin noir venin du ghetto »
    – Le ghetto (1941-1942)
    – « La tragédie que la mort met en scène »
    – La déportation en Transnistrie entre le Dniestr et le Boug, et au-delà (1941-1942)
    – « Nous descendîmes à la cave, elle sentait le tombeau »
    – Ceux qui sont restés à Czernowitz (1942-1944)
    – « Nous sommes devenus des épines dans les yeux des autres »
    – Après la guerre
    – Biographies des auteurs et sources
    – Petite bibliothèque complémentaire
  • Rose Ausländer, Je compte les étoiles de mes mots, L’Age d’homme, Choix de poèmes traduits et présentés par Edmond Verroul, mars 2000.
  • Présentation de Rose Ausländer par Gil Pressnitzer sur Esprits Nomades

Filmer la voix d’Aharon Appelfeld

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Longtemps, Aharon Appelfeld parle et dans sa voix j’écoute la langue hébraïque ressuscitée, pour moi impénétrable : « Au début quand on a dit Shoah, moi j’avais un problème avec ce mot. Je m’y opposais. Au début je ne comprenais pas ce terme. Parce qu’il parle de la foule, il ne parle pas des individus. Dès lors qu’on parle de foule, ça devient abstrait. Ça n’a pas de signification véritable. Alors que l’art, la littérature, la peinture, essaient de parler de l’individu, à chacun. Et de comprendre à travers lui. Je ne parle pas de millions, je parle d’un, qui a un nom. Il s’appelle Max. Il a un visage. Ce n’est pas simple d’extraire Max de la foule et de le sortir de millions. De dire je vais parler de Max, je vais regarder son visage, je vais essayer de comprendre quelque chose de lui. C’est pour ça que j’ai écrit autant de livres. Quarante-cinq. Ces livres parlent . Ils disent : faisons voler en éclats cet effroi, ce grand assassinat. Faisons-en des miettes. Et donnons un nom à ces miettes. Max, Melita, Blanca. Donnons-leur des noms. »

Les quarante-cinq livres d’Aharon Appelfeld nous racontent une histoire fondamentale pour l’Europe où nous essayons d’apprendre à vivre ensemble. Une histoire partie de Czernowitz, la ville de Paul Celan en Bucovine, alors en Roumanie et aujourd’hui en Ukraine. Czernowitz était aussi au cœur du Yiddishland, à la frontière de l’Europe orientale. C’est là qu’enfant, Aharon Appelfeld fut enfermé avec les siens dans un camp nazi dont il réussit à s’enfuir. Et c’est presque un miracle. L’enfant juif survit caché dans les forêts de Bucovine, traverse l’Europe dans les années de guerre sans jamais se montrer, pour parvenir en 1946 sur les plages d’Italie, d’où il embarque pour la Palestine. Là, il lui faudra plusieurs années pour apprendre l’hébreu qui deviendra, bien des années plus tard, la langue de ses livres où il raconte la vie des juifs à l’intérieur d’une Europe cosmopolite. Une langue que Valérie Zenatti a apprise dans l’enfance elle aussi, grâce à quoi elle peut traduire les livres du vieil homme réfugié dans notre langue, le français, la langue dans laquelle elle écrit ses propres romans.

Le long chemin qu’a parcouru l’enfant juif à travers les frontières d’une Europe soumise à l’armée nazie, c’est le chemin inverse qu’aujourd’hui les réfugiés tentent d’accomplir à travers les barbelés et les barrières de l’UE. « J’étais un réfugié, dit le vieil homme, face à la caméra d’Arno Sauli. Et je cherchais la proximité d’autres réfugiés. C’étaient mes véritables frères et sœurs. Je comprenais leur langage. Je comprenais leur langage corporel. Ces non-dits qu’il y avait en eux. J’avais une relation avec eux. Ils ne m’ont pas raconté les choses. Ils m’ont transmis quelque chose qui m’est très cher. »

L’Europe nazie a été défaite, et malgré la nostalgie d’un grand nombre d’hommes politiques européens, elle continue de s’apparenter à la tentative d’éliminer les peuples juifs et tsiganes du vieux continent. Les réfugiés qui fuient aujourd’hui les talibans d’Afghanistan, les escadrons de la mort de Kadyrov en Tchétchénie, la dictature d’Issayas Afeworki en Érythrée, les milices mafieuses de Lybie et les bombes d’El Assad en Syrie, ou l’islamo-fascisme de Daesch en Irak, les bombardements de civils au Yémen, les attentats aveugles au Pakistan, la folie Boko Haram au Nigéria et au Cameroun, les bombardements de Tsahal dans la bande de Gaza, la répression politique en Biélorussie ou les violences de l’armée en Egypte veulent continuer de vivre en Europe, à l’abri de la terreur et du malheur qui sont devenus le seul destin dans leurs pays.

Comment pourrions-nous oublier l’histoire de l’enfant juif fuyant la haine des juifs à travers l’Europe, jusqu’à trouver refuge en Palestine ? Comment pourrions-nous être aveugles au point de ne pas voir que la tragédie qui se joue dans les camps de réfugiés à Calais, Vintimille ou Leros rejoue celle de l’enfant juif devenu romancier, écrivant en hébreu des livres qui servent à nous mettre en garde ?

[ Les paroles d’Aharon Appelfeld sont extraites du très beau film « Aharon Appelfeld, le Kaddish des orphelins », réalisé par Arno Sauli et diffusé récemment sur France 3, où l’écrivain dialogue avec Valérie Zenatti, sa traductrice en français qui est aussi romancière. Comme les paroles d’Aharon Appelfeld, la photo est extraite du film d’Arno Sauli. ]