Un seul poème de Hüseyin Avni Dede pour commencer

Tieri Briet, inscription en rouge et noir, rue Paul Valéry à Sète.
Tieri Briet, inscription en rouge et noir, rue Paul Valéry à Sète.

Hüseyin Avni Dede est un poète des rues d’Istanbul, infatigable grande gueule et clochard céleste d’une Constantinople qui résiste à la répression policière et à l’islamo-fascisme au pouvoir en Turquie. Depuis la parution de son premier recueil, en 1973, Hüseyin Avni Dede est bouquiniste des rues, ce qui lui permet de vendre aussi ses propres poèmes photocopiés sur les marchés et les trottoirs des deux rives de la Corne d’or, de Beyoglu au Grand bazar.

Hüseyin Avni Dede sur un marché d'Istanbul
Hüseyin Avni Dede sur un marché d’Istanbul

«Si j’avais un recueil de poèmes il ne se vendrait sûrement pas», a-t-il écrit dans La mer sent la mort. Malheureusement, ses recueils n’ont pas encore été édités en français, d’où l’importance des deux poèmes que Timour Muhidine vient de traduire pour le dernier numéro de Siècle 21, paru cet automne.

Voici le premier des deux poèmes, pour donner envie d’explorer l’écriture de Hüseyin Avni Dede .

La faim est comme le plomb

trois biftecks ont frôlé mon nez au moment du repas
la faim m’est tombée sur les épaules comme du plomb
la poésie est devenue du pain je l’ai mangée elle est devenue eau
j’ai fait résonner ma voix dans Beyoglu ah si la faim n’existait pas
comme je dormirais bien
moi je n’étais pas homme à naître dans cette ville
moi je ne suis pas homme à vivre dans cette ville
je ne suis pas homme à poursuivre mon existence dans cette ville
je l’ai bue
je le savais cette ville est trop étroite pour moi
je le savais il y a dans cette ville un tas d’animaux qui y vivent comme des hommes
c’est pour cela que je suis devenu poète moi
le Bonheur était comme une étoile dans mes mains comme une étoile qui me filait entre les mains

Hüseyin Avni Dede

Où sont les fleurs de Jacques Prévert ?

Marc Riboud

Marc Riboud

Je ne sais pas où sont les fleurs. Les coquelicots que les enfants ramènent à leur maman si fatiguée le dimanche soir, après avoir couru dans les champs d’une banlieue où les fleurs rouges ont explosé sous le premier soleil de mai. Où sont les coquelicots que j’ai cueillis dans la cité de nos enfances ? Et ceux que les gamins d’aujourd’hui rêvent d’offrir à la maîtresse, sans rien savoir de la fragilité de leurs pétales, comme de la soie qui se déchire entre les doigts des écoliers ?

Et maintenant où sont les fleurs qu’on offre aux cheminots de Nice, avant-hier, quand ils réclament d’être reçus en préfecture et qu’ils reçoivent encore les mêmes grenades, des lacrymos et du gaz poivre que des brigades de CRS balancent en plein visage ? Où sont les marguerites pour les grévistes qui perdent un quart de leurs salaires dans un combat où c’est aussi la dignité des travailleurs qui est en jeu.

Et maintenant où sont les fleurs des amandiers, les fleurs des cerisiers dont les pétales recouvrent l’herbe où nous venions déjeuner le dimanche, quand le soleil revient faire la promesse qu’on va s’inventer un autre avenir tous ensemble ?

 

Jacques Prévert

Jacques Prévert

C’est vrai, où sont les fleurs maintenant qu’on se bat contre un monde où on interdira peut-être aussi les fleurs des champs ? Où sont les fleurs d’aubépines et celles des acacias qu’on peut manger quand on a faim, que les frigos sont vides parce qu’on a fait la grève générale dont tout le monde parle sans savoir encore si ça existe, de changer le monde où on vit en refusant de reprendre le travail.

Je me demande où sont les fleurs de Jacques Prévert ? Ces sales fleurs qui ne vivent ni ne se fanent jamais, tu sais, dans son poème où il commence par raconter les fleurs qu’on appelle immortelles.


« Et la plus grande la plus belle
Celle qui pousse toute droite sur le fumier de la misère
Celle qui se dresse à côté des vieux ressorts rouillés
À côté des vieux chiens mouillés
À côte des vieux matelas éventrés
À côté des baraques de planches où vivent les sous-alimentés
Cette fleur tellement vivante
Toute jaune toute brillante
Celle que les savants appellent Hélianthe
Toi tu l’as appelée soleil
… Soleil…
Hélas ! hélas ! hélas et beaucoup de fois hélas !
Qui regarde le soleil hein ?
Qui regarde le soleil ?
Personne ne regarde plus le soleil
Les hommes sont devenus ce qu’ils sont devenus
Des hommes intelligents…»

 

Et maintenant où sont les fleurs ? Celles qu’un père vient offrir à sa fille, parce que demain sera le jour de son anniversaire et qu’elle vit loin, si loin d’ici qu’il n’a pas pu aller la voir, à cause de la vie chère et de la pauvreté qui lui serre la ceinture.

Où sont les fleurs je ne sais pas.

Je ne sais plus non plus où sont les fleurs du mois de mai 2018. Celles qu’on offre à une femme parce qu’on est amoureux. Et puis la fleur de Marc Riboud, photographiée en noir et blanc un jour de 1967, pendant la guerre du Vietnam à Washington. La première fleur de la révolution, la fleur d’octobre d’une étudiante américaine face aux soldats en armes. Elle s’appelait Jan Rose Kasmir.

Et maintenant je me souviens. À Thessalonique en 2016, dans un immeuble abandonné où habitaient ensemble des réfugiés syriens, des étudiants afghans qui avaient fui la mort et une poignée d’anarchistes aussi pauvres qu’un mendiant aveugle et estropié sur les trottoirs de Somalie.

Dans cet immeuble, une retraitée venait chaque jour porter des grands bouquets de fleurs cueillies dans son jardin. Elle racontait qu’avant, quand elle travaillait et tous les jours de sa longue vie de travailleuse, elle avait été marchande de fleurs dans un kiosque, près du port. Et qu’elle pensait qu’à la retraite offrir des fleurs aux plus pauvres d’entre les pauvres était le plus beau geste de toute sa vie.

Je me souviens bien d’elle et je regrette d’avoir perdu la seule photo que j’avais prise de son visage. Mais je n’ai pas oublié son prénom. Elle s’appelait Maria, le même prénom que porte celle qui m’a nourri si souvent quand je n’avais plus rien à manger moi non plus. Elle s’appelait Maria et dans Thessalonique, elle venait seule offrir des fleurs aux réfugiés qui n’avaient plus d’endroit où aller.

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Entre guillemets c’est un passage dans un poème de Jacques Prévert, Fleurs et couronnes. Un poème qui commence par le mot Homme et qui finit par trois petits points après le mot pensée.

Et la photo, elle est de Marc Riboud qui aimait tant l’humanité, photographier tous nos visages et parcourir la terre où les pensées fleurissent après les pluies.

Les mots d’Akhmatova qu’apporte Sophie Benech

Анна Ахматова - Anna Akhmatova

Анна Ахматова – Anna Akhmatova

Les mots de Sophie Benech, lundi 5 mars 2018, sur son mur. Rien d’autre.
Pas besoin.

Le 5 mars 1953, mourait Staline. C’est aussi un 5 mars, mais en 1966, qu’est morte Anna Akhmatova.
Elle lui avait survécu 13 ans. Elle avait eu cette chance.
Et aujourd’hui, c’est à elle que je préfère penser. Certains laissent derrière eux des cadavres et la mort, d’autres des poèmes et la beauté.

Ржавеет золото и истлевает сталь,
Крошится мрамор — к смерти все готово.
Всего прочнее на земле печаль
И долговечней — царственное слово.

L’or se couvre de rouille, l’acier tombe en poussière,
Et le marbre s’effrite. Tout est prêt pour la mort.
Ce qui résiste le mieux sur terre, c’est la tristesse,
Et ce qui restera, c’est la Parole souveraine.

Анна Ахматова - Anna Akhmatova

Анна Ахматова – Anna Akhmatova

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( ★ Vraiment rien d’autre.
Pas besoin.)
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Entre autres livres, Sophie Benech a traduit Requiem,  d’Anna Akhmatova, aux éditions Interférences :
En Russie, à la fin des années trente, parmi les millions d’innocents arrêtés qui disparaissent dans les cachots et dans les camps, il y a le fils d’Anna Akhmatova, un des grands poètes russes du siècle. Elle compose alors des poèmes qu’elle n’ose même pas confier au papier : des amis sûrs les apprennent par coeur et, pendant des années, se les récitent régulièrement pour ne pas les oublier. En évoquant sa tragédie personnelle, Akhmatova parle au nom de toutes les victimes, et aussi de toutes les femmes qui, comme elle, ont fait la queue pendant des semaines et des mois devant les prisons. Ses vers «formés des pauvres mots recueillis sur leurs lèvres», comptent parmi les plus poignants de la littérature russe. Les dizaines de millions de voix étouffées et brisées qui, grâce à elle, traversent l’espace et le temps pour parvenir jusqu’à nous, résonneront encore longtemps dans la mémoire de la Russie.

 

Nâzim Hikmet, une autobiographie

Nazim Hikmet en exil

Nâzim Hikmet en exil

Autobiographie, c’est un poème que Nâzim Hikmet avait écrit le 11 septembre 1961, à Berlin-Est, dévoré de nostalgie pour la Turquie dont il s’était exilé dix ans plus tôt. Autobiographie a été écrit deux ans à peine avant sa mort, à Moscou, puis adapté par Charles Dobzynski et Nâzim Hikmet, qui parlait français, pour l’Anthologie poétique de Hikmet qu’avait finalement éditée Temps Actuels, en 1982.

Avant son exil en URSS, Nâzim Hikmet avait passé quinze ans de sa vie à l’ombre des prisons turques, où il avait mené deux grèves de la faim. Tristan Tzara : «Les plus belles années de sa vie, Nâzim les a passées en prison, où il n’a cessé d’écrire des poèmes.» Finalement déchu de la nationalité turque, il était devenu citoyen polonais et avait vécu ses dernières années à Moscou.

AUTOBIOGRAPHIE

Je suis né en 1902
Je ne suis jamais revenu dans ma ville natale
Je n’aime pas les retours.
À l’âge de trois ans à Alep, je fis profession de petit-fils de pacha
à dix-neuf ans, d’étudiant à l’université communiste de Moscou
à quarante-neuf ans à Moscou, d’invité du Comité central,
et depuis ma quatorzième année, j’exerce le métier de poète.

Il y a des gens qui connaissent les diverses variétés de poissons moi celles des séparations.
Il y a des gens qui peuvent citer par cœur le nom des étoiles, moi ceux des nostalgies.

J’ai été locataire et des prisons et des grands hôtels,
J’ai connu la faim et aussi la grève de la faim et il n’est pas de mets dont j’ignore le goût.
Quand j’ai atteint trente ans on a voulu me pendre,
à ma quarante huitième année on a voulu me donner le Prix mondial de la Paix
et on me l’a donné.
Au cours de ma trente-sixième année, j’ai parcouru en six mois quatre mètres carrés de béton.
Dans ma cinquante-neuvième année j’ai volé de Prague à La Havane en dix-huit heures.
Je n’ai pas vu Lénine, mais j’ai monté la garde près de son catafalque en 1924.
En 1961 le mausolée que je visite, ce sont ses livres.
On s’est efforcé de me détacher de mon Parti
ça n’a pas marché
Je n’ai pas été écrasé sous les idoles qui tombent.
En 1951 sur une mer, en compagnie d’un camarade, j’ai marché vers la mort.
En 1952, le cœur fêlé, j’ai attendu la mort quatre mois allongé sur le dos.

J’ai été fou de jalousie des femmes que j’ai aimées.
Je n’ai même pas envié Charlot pour un iota.
J’ai trompé mes femmes
Mais je n’ai jamais médit derrière le dos de mes amis.

J’ai bu sans devenir ivrogne,
Par bonheur, j’ai toujours gagné mon pain à la sueur de mon front.
Si j’ai menti c’est qu’il m’est arrivé d’avoir honte pour autrui,
J’ai menti pour ne pas peiner un autre,
Mais j’ai aussi menti sans raison.

J’ai pris le train, l’avion, l’automobile,
la plupart des gens ne peuvent les prendre.
Je suis allé à l’opéra
la plupart des gens ne peuvent y aller et en ignorent même le nom,
Mais là où vont la plupart des gens, je n’y suis pas allé depuis 1921 :
à la Mosquée, à l’église, à la synagogue, au temple, chez le sorcier,
mais j’ai lu quelquefois dans le marc de café.

On m’imprime dans trente ou quarante langues
mais en Turquie je suis interdit dans ma propre langue.

Je n’ai pas eu de cancer jusqu’à présent,
On n’est pas obligé de l’avoir
je ne serai pas Premier ministre, etc.
et je n’ai aucun penchant pour ce genre d’occupation.

Je n’ai pas fait la guerre,
Je ne suis pas descendu la nuit dans les abris,
Je n’étais pas sur les routes d’exode, sous les avions volant en rase-mottes,
mais à l’approche de la soixantaine je suis tombé amoureux.
En bref, camarade,
aujourd’hui à Berlin, crevant de nostalgie comme un chien,
Je ne puis dire que j’ai vécu comme un homme
mais le temps qu’il me reste à vivre,
et ce qui pourra m’arriver
qui le sait ?

Nâzim Hikmet,
écrit le 11 septembre 1961 à Berlin-Est.

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La moitié d’un poème du vieux Jim

Jim Harrison

Jim Harrison

Il y a des zones très loin en mer où
il pleut énormément. Camus disait
qu’il pleuvait si fort que même la mer était trempée.

Dernière page du Vieux Saltimbanque, le dernier livre que le vieux Jim Harrison ait pu écrire avant sa mort. Comme un aveu à la troisième personne, où il finit par reconnaître tout ce qui l’a maintenu vivant pendant plus de 78 années : l’art de la cuisine, la présence des oiseaux et l’amour des rivières. Et puis sa femme aussi un peu, « Car l’équilibre d’un mariage réussi permet d’accomplir son travail.» C’est la dernière phrase du bouquin. Un sacré beau livre un peu bancal, une espèce d’anti-testament où on finit par comprendre que la poésie a été la grande affaire dans la vie d’Harrison.

« Son obsession la plus agaçante, qui durait depuis un demi-siècle, était d’être esclave du langage. Il avait lu Keats à quatorze ans et le couperet était tombé. La poésie devint sa drogue, il perdit sa liberté.»

Et plus loin : « La poésie a parfois ce genre d’effet. Soit on se retrouve au septième ciel, soit on barbote en pleine dépression. On pond un premier vers formidable, mais la pensée n’est pas assez puissante pour en enchaîner d’autres et, au beau milieu de la création, les mots s’ennuient et se font la guerre.»

Alors j’ai repris la lecture de ses recueils. Théorie et pratique des rivières, d’abord, et puis L’éclipse de lune de Davenport, où il déclare d’emblée tout ce qu’il doit aux poètes zen des deux côtés du Pacifique, de Tung-shan à Gary Snyder.

J’ai amplifié mes battements de cœur
mille fois,
les bêtes au départ intriguées
ont ensuite convenu que j’étais
un autre tonnerre humain.

Tandis que je parlais direct à dieu
mon attention a lentement décru
j’ai tant de choses en tête.

Je me suis entraîné
à me faire aussi fort
que l’eau.

Après toutes ces années
à retenir le monde entier
je le laisse maintenant rouler à flanc de colline
et sombrer dans le fleuve.

Un arbre en appelle
toujours un autre,
lorsque je foule encore
cette terre non dite.


Jim Harrison, Nord, dans L’éclipse de lune de Davenport. (After Ikkyu and Others Poems, traduit par Jean-Luc Piningre et je n’ai recopié que la moitié du poème.)

Paix à son âme, parce que ses livres composent un fleuve mental puissant pour l’Amérique du nord, des Niagara Falls au Rio Bravo. J’y ai beaucoup nagé pendant que j’essayais de voyager dans d’autres directions, du côté sauvage de l’Europe. J’espère seulement que la puissance élémentaire de ses pensées continue de s’écouler avec l’eau des rivières du Nord-Michigan, jusqu’aux Grands-Lacs qu’elles abreuvent jour et nuit.

La Syrie de Fadwa Souleimane dans les visages des rues à Damas

Fadwa Souleimane au Marché de la poésie de Bordeaux, le 15 mars 2015

Fadwa Souleimane au Marché de la poésie de Bordeaux, le 15 mars 2015

Février 2018 en Syrie, aujourd’hui : l’État syrien mène des frappes aériennes de plus en plus meurtrières contre deux des derniers bastions rebelles, la Ghouta orientale, aux portes de Damas, et la province d’Idlib, près de la frontière turque, où les chasseurs-bombardiers russes viennent de détruire les hôpitaux civils.

En mars 2015, Fadwa Souleimane avait fui la Syrie depuis deux ans, trouvé refuge en France où ses poèmes, d’abord publiés à Beyrouth, avaient été traduits et édités aux éditions Le Soupirail. «On a voulu un monde où l’on ne tue pas, a-t-elle écrit en ouverture de son premier recueil, même pas avec les mots. On espérait effacer le code de la guerre et semer l’amour.»

Fadwa Souleimane au Marché de la poésie de Bordeaux, le 15 mars 2015

Fadwa Souleimane au Marché de la poésie de Bordeaux, le 15 mars 2015

Fadwa Souleimane n’est plus, disparue le 17 août 2017. Nous restent ses poèmes, réunis au sein de deux recueils. Et reste sa parole, enregistrée quand elle venait lire ses poèmes en public comme à Bordeaux, le 15 mars 2015. Elle avait raconté son parcours et aujourd’hui, ses mots résonnent avec une cruauté particulière. Les temps de tuerie continuent en Syrie, auquel ont pris part les bombardiers de l’armée russe, les chars de l’armée turque et les factions jihadistes. C’était au Marché de la poésie, à la Halle des Chartrons :

«Le 15 mars, pour moi c’est une mémoire très forte. Quand nous étions en Syrie, on avait l’espoir de changer notre pays, pour faire tomber notre dictature. On a imaginé qu’on avait commencé par écrire notre parcours, pas par les mots, par notre âme. On a imaginé qu’on a commencé à changer notre langue, ce qui veut dire donner d’autres identités, d’autres personnalités. On a cherché d’autres voies, on a trouvé d’autres voies, et au moment où on a trouvé notre voie, tout le monde a participé à la paix. Aujourd’hui, le 15 mars, j’étais à Damas, j’avais de grands rêves, je descendais dans les rues pour chercher dans les visages des gens qui me ressemblent, et pour me trouver moi-même dans les visages. J’ai trouvé ça. J’ai trouvé ma Syrie dans les visages. Aujourd’hui j’ai perdu la Syrie. Et en même temps non : j’étais rien, je suis rien, j’étais seulement le passage de l’âme des Syriens, des pensées des Syriens. Leurs pensées, leur imaginaire… je suis rien, je suis seulement l’âme des Syriens. J’espère qu’on peut, aujourd’hui, participer avec vous à une minute de silence, pour toutes les âmes des Syriens qui ont décédé pour notre liberté, pour la liberté de tout le monde, en mélange de tous les hommes, de tout le monde, en Argentine, en Colombie, au Vietnam, en France, partout dans le monde, grâce à eux on vit ici, maintenant.»

Et puis elle avait lu ce poème en premier :

À toi
Qui m’as tuée en ce temps-là
Et que j’ai tué en ce temps-là
Temps de tuerie
Ce temps-là

Viendra-t-il cet instant où
Les yeux dans les yeux
Nous verrons que nous ne sommes que le reflet de notre regard
Qui dit pardon
Rien d’autre
Pardon

Vois ce pardon dans mes yeux
Et filons
La lumière perce devant nous

Paris 4 septembre 2013.

Aujourd’hui, vendredi 9 février 2018, je recopie les mots que j’ai lus ce matin, sur le site de Rojinfo : «Des avions de guerre de l’armée turque ont mené des frappes aériennes dans les districts de Rajo, Shera, Sherawa, Bilbile et Jindires à Afrin, jeudi soir.»

Et plus loin : «Selon un premier bilan une femme de 50 ans, Emine Sahin, a été tuée à la suite de l’attaque aérienne.» J’écris son nom, Emine Sahin, à l’intérieur du Cahier rouge et comme Fadwa Souleimane à Bordeaux, j’espère qu’on peut aujourd’hui avec vous participer à une minute de silence. Pour l’âme d’Emine Sahin à Afrin, en Syrie.

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Capture d_écran 2018-02-09 à 13.22.45 2Deux recueils de Fadwa Souleimane ont été traduits en français :

À la pleine lune, traduit de l’arabe par Nabil El Azan, éditions Le Soupirail, 2014.

Dans l’obscurité éblouissante, traduit de l’arabe par Sali El Jam, éditions Al Manar, 2017.

Et une pièce de théâtre :

Le Passage, traduit de l’arabe par Rania Samara, éditions Lansman, 2013.

Peretz Markish et l’histoire du pipeau

Ilya Ehrenbourg devant son portrait par Pablo Picasso

Ilya Ehrenbourg devant son portrait par Pablo Picasso

À Michel Parfenov

Dans les Mémoires d’Ylia Ehrenbourg, Les Gens, les années, la vie, on trouve un beau portrait de Peretz Markish, au beau milieu du Livre trois, qui concerne les années 1921-1933 et fut rédigé durant l’hiver 1961.  Ehrenbourg et Markish s’étaient connus à Kiev, revus à Paris puis à Moscou, où ils avaient pris part, avec Vassili Grossman, au Comité antifasciste juif et à la rédaction du Livre noir sur l’extermination scélérate des juifs par les envahisseurs fascistes allemands dans les régions provisoirement occupées de l’URSS et dans les camps d’extermination en Pologne pendant la guerre 1941-1945.

Ilya Grigorievitch Ehrenbourg est né à Kiev, le 27 janvier 1891. C’est à Paris, à partir de 1908, qu’il fréquente les révolutionnaires russes émigrés en partageant la vie d’artistes comme Picasso, Apollinaire ou Francis James. Il y devient journaliste et revient en Russie après la révolution de février 1917, en passant par Kiev et le Caucase. C’est en 1921 qu’il revient à Paris, comme correspondant de la presse soviétique. Il sera l’un des artisans du Congrès international des écrivains pour la défense de la culture, qui se réunit à Paris en 1935, et couvrira pour les Izvestia la Guerre d’Espagne, aux côtés de Hemingway. Il regagne l’URSS en 1940 pour devenir correspondant de guerre dès 1941, aux côtés de Vassili Grossman.  Il obtient deux fois le prix Staline pour ses romans, en 1942 et 1947, et échappe aux persécutions antisémites qui toucheront Peretz Markish et la plupart des autres écrivains du Comité antifasciste juif.

Esther Markish, l'épouse de Peretz

Esther Markish, l’épouse de Peretz

Dans sa préface aux Mémoires, Michel Parfenov précise qu’Esther Markish, la veuve de Peretz, a reproché à Ylia Ehrenbourg de n’avoir rien tenté pour sauver son mari : «Ehrenbourg, bon gré mal gré, à demi-mot, a presque reconnu son rôle de « paravent » et avoué sa lâcheté… Il commence par un mensonge évident : en 1949, à ce qu’il dit, il ne comprenait rien, Staline savait masquer beaucoup de choses. Et pourtant, qu’y avait-il d’incompréhensible pour Ehrenbourg qui avait tant vu et eu tant d’expériences dans sa vie, quand une odeur de sang juif flottait déjà dans l’air et que, par la dimension des répressions, le pays avait déjà dépassé le seuil des années 1936-1938.»

Peretz Markish à Moscou, en 1945

Peretz Markish à Moscou, en 1945

Voici donc les quatre pages qu’Ylia Ehrenbourg a consacrées à la mémoire de Peretz Markish, neuf ans après l’exécution du poète dans les caves de la Loubianka :

« En passant devant La Rotonde, je vis à la terrasse un visage connu. C’était le poète Peretz Markish que j’avais connu à Vienne. Il était difficile de ne pas le remarquer, car son beau visage inspiré se détachait dans n’importe quel environnement. Boris Lavrenev assurait que Markish ressemblait à Byron. Peut-être, mais peut-être ressemblait-il seulement à cette image du poète romantique qui ressort de centaines de toiles ou de dessins, de poèmes, de l’air d’une autre époque. Markish n’était pas seulement romantique dans sa poésie. Ses cheveux bouclaient de façon romantique, son port de tête était romantique (il ne portait pas de cravate et son col était toujours ouvert). Et cet air adolescent, qu’il conserva jusqu’à la mort, était lui aussi romantique.

Oyzer Warszawski

Oyzer Warszawski, Memorial Book of Sochaczew, p. 257

Il y avait à la même table que lui un écrivain juif polonais, Warszawski, et un peintre dont j’ai oublié le nom. Je connaissais Warszawski par son roman, Les Contrebandiers, qui avait été traduit en plusieurs langues. Il était timide et parlait peu. Le peintre, au contraire, parlait sans arrêt des expositions, des critiques, de la difficulté de vivre à Paris. Il était bessarabien et était arrivé depuis peu de temps à Paris, il travaillait comme peintre en bâtiment, et peignait des paysages à ses heures de loisir. Je ne sais plus si c’est Waszarwski ou le peintre qui a raconté l’histoire du pipeau. C’était une légende hassidique (les hassidim étaient une secte mystique qui s’était soulevée au XVIIIe siècle contre les rabbins et les riches hypocrites). Je me suis souvenu de cette légende et l’ai incluse par la suite dans mon roman La Vie tumultueuse de Lazik Roitschwanets. Ce livre est peu connu, et je vais raconter cette histoire.

Portrait d'Ylia Ehrenbourg par Henri Matisse, 1946

Portrait d’Ylia Ehrenbourg par Henri Matiise, 1946

Dans un shetl de Volhynie, il y avait un célèbre zadik, c’est-à-dire un juste. Dans ce shetl, comme partout, il y avait des riches qui prêtaient de l’argent à intérêts, des propriétaires, des marchands, , il y avait des gens qui rêvaient de s’enrichir par n’importe quel moyen. En bref, il y avait beaucoup de mécréants. C’était le jour du Grand Pardon où, selon les croyances des Juifs religieux, Dieu juge les hommes et décide de leur destin. Ce jour-là, ils ne boivent ni ne mangent jusqu’à ce que se lève l’étoile du soir et que les rabbins les laissent partir de la synagogue. Le zadik priait Dieu de pardonner aux hommes leurs péchés, mais Dieu faisait la sourde oreille. Soudain, un pipeau brisa le silence. Parmi les pauvres qui se tenaient au fond, il y avait un tailleur avec son petit garçon de cinq ans. Le gamin était las des prières, et il se rappela qu’il avait dans sa poche un pipeau à un sou que son père lui avait acheté la veille. Tout le monde se jeta sur le tailleur. C’était à cause de bêtises comme ça que le Seigneur châtiait le shetl. Mais le zadik vit que le Dieu vengeur n’avait pu s’empêcher de sourire.

Vladimir Maïakovski

Vladimir Maïakovski

Voilà toute la légende. Elle avait ému Markish, et il s’était écrié : «Mais c’est de l’art qu’il est question !» Ensuite, nous nous sommes levés et avons regagné nos pénates. Markish m’accompagna jusqu’au coin, et soudains (nous parlions de tout autre chose), il dit : «À présent, un pipeau ne suffit pas, il faut la trompette de Maïakovski…»

Il me semble que cette phrase explique qu’il ait connu tant d’années difficiles. Il n’était pas fait pour les slogans bruyants, ni pour les poèmes épiques, c’était un poète avec un pipeau qui émettait des sons purs et perçants. Mais il n’y avait pas eu de Dieu inventé capable de sourire, et le siècle était bruyant, et les oreilles des gens, parfois, ne distinguaient pas la musique.

Il y a toujours eu beaucoup de versificateurs, et ils se sont multipliés lorsque la production de vers est devenue un métier. Markish, lui, était un poète. Il est évidemment difficile de juger de poésie en traduction, et je ne connais pas le yiddish, mais à chaque fois que je lui ai parlé, j’ai été frappé par sa nature. Il interprétait les grands événements et les détails de la vie en poète. Ce n’est pas seulement ma propre impression, des gens très différents les uns des autres me l’ont dit aussi, Alexis Tolstoï, Tuwim, Jean-Richard Bloch, Zabolotski, Nezval.

Il n’avait pas peur des sujets ressassés, il parlait souvent de ce dont avaient parlé tous les poètes du monde. La forêt en automne :

Les feuilles ne bruissent pas dans une mystérieuse angoisse
Mais, recroquevillées, gisent et sommeillent au vent.
Soudain en voilà une qui, réveillée, s’en est allée sur la route
Chercher sa tanière, semblable à une souris dorée.
Une larme de la bien-aimée :
Elle ne tombe pas de tes cils,
Mais demeure, tremblante, entre tes paupières,
En elle le monde quitte ses frontières,
Et dans les profondeurs, la pupille brillante s’élargit.

C’était un maître, et il travaillait sans cesse. On peut dire de lui ce qu’il disait d’un vieux tailleur :

Que pouvait-il encore apporter ici,
À ces villages reculés ?
Des années piquées,
Une aiguille poussée.

Peretz Markish par Marc Chagall

Portrait de Peretz Markish par Marc Chagall, 1923

Markish ne se détournait pas de la vie. Il n’acceptait pas seulement son époque, il l’aimait passionnément. Il écrivait des poèmes épiques sur la construction, sur la guerre. C’était un homme extraordinairement pur, et il protégeait jalousement ce qu’il aimait de l’ombre du doute. Il était soviétique de la tête aux pieds et, bien que nous appartenions à la même génération (il avait quatre ans de moins que moi), je m’émerveillais de son caractère entier. Il avait vu des pogroms, il avait vécu en Pologne en pleine montée de l’antisémitisme, mais il n’y avait pas en lui une ombre de nationalisme, même pas celui de la souris qui sait que les chats s’étirent sur le plancher au-dessus d’elle. S’il faut donner un exemple d’internationalisme, on peut sans crainte le citer.

Les critiques ont noté que l’on sentait parfois dans ses œuvres de la tristesse, de l’amertume, de l’angoisse. Pouvait-il en être autrement ? L’un de ses premiers poèmes, «Le Tas», est consacré au pogrom de Gorodichtché. J’ai lu récemment une traduction d’un roman inédit qu’il a achevé peu de temps avant d’être tué, c’est une chronique des souffrances, de la lutte et de l’anéantissement du ghetto de Varsovie.

Mais je ne veux pas me limiter à la référence à l’époque. Il faut aussi parler de la structure du poète. Je citerai un dialogue qui a eu lieu il y a très longtemps entre deux poètes espagnols, Rabbi Shem Tov et le marquis de Santillane. Les Juifs et les Arabes ont introduit dans la poésie espagnole les vers gnomiques, de brèves sentences philosophiques. L’un de ces poètes était Rabbi Shem Tov. Le roi Pierre-le-Cruel, qui souffrait d’insomnie, lui avait commandé des vers. Le poète avait appelé son livre Conseils, et il commençait par la consolation suivante :

Il n’est rien au monde
Qui croisse sans cesse.
Lorsque la lune est pleine
Elle commence à décroître.

Bien des décennies plus tard, un poète de cour, le marquis de Santillane, écrivit l’épigramme suivante :

De même que le bon vin est parfois gardé
dans un mauvais tonneau
La vérité sort parfois de la bouche des Juifs.

Rabbi Shem Tov semble prophétiser :

Lorsque le monde a été créé,
Le monde a été partagé :
Les uns ont eu le bon vin
Et les autres la soif.

Markish n’appartenait pas aux poètes du bon vin, mais à ceux aux lèvres sèches. De là cette teinture à peine perceptible d’amertume qui apparaît parfois dans ses vers pleins de joie de vivre.

Je le voyais rarement. Nous vivions dans des mondes différents, mais chaque fois que je rencontrais Markish, je sentais que j’avais devant moi un homme merveilleux, un poète et un révolutionnaire, qui n’offenserait jamais personne, ne trahirait pas ses amis, ne se détournerait pas de de ceux auxquels un malheur était arrivé.

Peretz Markish lisant son appel, en 1941, au sein du Comité juif antifasciste

Peretz Markish lisant son appel, en août 1941, au sein du Comité juif antifasciste

Je me souviens d’un meeting qui avait eu lieu à Moscou en août 1941, et qui avait été retransmis par la radio en Amérique. À ce meeting avaient pris la parole Peretz Markish, Sergueï Eisenstein, Salomon Mikhoëls (1), Piotr Kapitsa (2) et moi. Markish avait lancé un appel passionné aux Juifs américains pour qu’ils exigent que les Etats-Unis combattent le fascisme (l’Amérique était encore neutre à cette époque).

Je vis Markish pour la dernière fois le 23 janvier 1949 à l’Union des écrivains, aux obsèques du poète Mikhaïl Golodny. Markish me serra la main avec tristesse. Nous nous regardâmes longuement, essayant de deviner qui tirerait le mauvais numéro.
Peretz Markish fut arrêté quatre jours plus tard, le 27 janvier 1949, et il est mort le 12 août 1952 (3).

Comme tous les gens qui ont rencontré Markish, je pense à lui avec une tendresse presque superstitieuse. Je me souviens de ses vers :

Deux oiseaux morts tombèrent à terre
Le coup était réussi. Qu’y a-t-il de mieux que la terre ?
Ici, dans ce pays ensoleillé et béni,
Il faut tomber, si c’est le destin ! C’est ce qu’il me semble…
Je me mis en route, allons-y, tu entends, allons-y !
Bon, il est tombé. Ne regrette rien,
Il faut voler, si c’est le destin. Comme la lumière est éblouissante !
Les étendues sont vastes, elles n’ont pas de fin.

Il est difficile de se faire à l’idée qu’on a tué un poète.
Mais dans ces jours lointains où j’ai rencontré Markish, jeune et inspiré, à Montparnasse, il parlait du pipeau d’un enfant et de la voix de tonnerre de Maïakovski, il mesurait son destin. Pour moi, il était la preuve que l’on ne peut pas séparer une époque de sa poésie :

Je t’ai hissé sur mes épaules,
Ô siècle !
Je t’ai mis, en guise de ceinture,
Une larde ceinture de pierre.
La route monte en un énorme escarpement,
Et je dois l’escalader.
À travers les hurlements du vent, les tourbillons de neige
Je monte… Beaucoup périssent
Au milieu des congères…

Non, il n’était pas un naïf rêveur ni un fanatique aveugle, le pipeau touchait les lèvres sèches d’un homme adulte et courageux.»

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Ilya Ehrenbourg, Les Gens, les années, la vie, éditions Parangon/Vs, 2008

Ilya Ehrenbourg, Les Gens, les années, la vie

Ilya Ehrenbourg, Les Gens, les années, la vie, Lyon, Parangon/Vs, 2008, traduit du russe par Michèle Kahn, préface de Michel Parfenov, pages 494 à 498.

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(1) Salomon Mikhoëls (1890-1948), acteur et metteur en scène, directeur du théâtre juif de Moscou, président du Comité antifasciste juif, assassiné sur ordre de Staline en 1948.
(2) Piotr Kapitsa (1894-1984), physicien soviétique, lauréat du prix Nobel en 1978.
(3) Ce jour-là, Markish fut fusillé en compagnie d’autres personnalités éminentes de la culture juive, parmi lesquelles I. Kitko, D. Bergelson, D. Hofestein.