Libérer Ahmet Altan et partager sa parole

Ahmet Altan, Silivri, 2018.

Ahmet Altan, Silivri, 2018.

Du fond de sa prison, condamné en février 2018 à la perpétuité aggravée par la justice turque – une justice morte aux ordres d’un tyran va-t-en-guerre – Ahmet Altan continue de s’adresser à nos consciences accaparées. Il y a bien eu une pétition en mars, quelques articles aussi pour s’indigner mais aujourd’hui, six semaines après sa condamnation, le romancier est retourné aux oubliettes de Silivri, la plus grande prison du continent européen où il est enfermé avec son frère et des centaines de journalistes, syndicalistes, écrivains et professeurs, les nouveaux bandits d’un pays qui dicte sa loi à l’Europe.

Député d’Ankara, Tekin Bingöl a pu rencontrer Ahmet Altan et son frère, Mehmet Altan, dans leur prison de la banlieue d’Istanbul. Tekin Bingöl est non seulement député de la 2ème circonscription de la ville d’Ankara, mais il est aussi vice-président en charge de l’organisation du CHP – le Parti Républicain du peuple – et des organisations du CHP à l’étranger. Ce 3 avril, il a pu rencontrer les deux frères et leurs co-accusés, tout en notant leurs paroles que Diken, un journal d’opposition a pris le risque de reproduire.

« L’AKP n a plus d’atouts en main, a dit Ahmet Altan au député. Il ne lui reste plus que le jeu du nationalisme. Dans ces conditions, l’AKP ne pourra plus diriger le pays très longtemps. En Turquie personne n’a plus la moindre garantie. À tout moment, chacun peut être accusé d’appartenir au mouvement FETÖ.» FETÖ, c’est l’appellation forgée par le gouvernement pour désigner la confrérie Fethullah Gülen, autrefois alliée de l’AKP, aujourd’hui accusée de conspiration et d’avoir organisé la tentative de coup d’Etat en juillet 2016.

Ahmet Altan n’a rien perdu de sa lucidité. Mais il ne sortira pas de prison tant que l’AK Parti d’Erdogan continuera de s’accaparer le pouvoir politique en Turquie pour faire la guerre aux Kurdes, et recruter impunément les djihadistes de Daesh pour massacrer les réfugiés au Rojava . C’est pourquoi nous devons combattre le parti du tyran. De toutes nos forces, de toute notre intelligence et continuer d’écouter ce que disent ses opposants, condamnés à mourir l’un après l’autre en prison.

Le même jour, Mehmet Altan confiait à Tekin Bingöl qu’en Turquie, «le ministre de la justice restait silencieux sur l’injustice». Lui aussi reste lucide. Nos avons besoin de leur regard et de leur liberté de parole. Il nous faut lire et relire les plaidoiries des deux frères, qui sont un réquisitoire contre l’État turc. Nous qui sommes libres, nous devons relayer leurs paroles, les afficher sur les murs et leur donner un écho équivalent a celui qui s’était inventé pour Asli Erdogan, aujourd’hui libre et exilée en Allemagne.

Ahmet Altan est l’une des plus grandes voix de la littérature turque, a déclaré Asli Erdogan. Alors je recopie encore une fois les mots d’Altan, rien qu’une phrase volée à l’un de ses romans, Comme une blessure de sabre : « La peur et l’oppression qui régnaient dans la ville couverte de sureaux et de cèdres, où la mer, les chèvrefeuilles, les roses, les figues, les citrons et les melons embaumaient obstinément pendant que résonnaient les appels à la prière et les cantiques, composaient le climat à la fois conservateur et excitant de ce pays où les âmes des habitants, enfouissant constamment dans les profondeurs de leur être des sentiments bridés par les interdits et le péché, se changeaient en nuits noires au milieu desquelles leurs sentiments explosaient soudain comme un feu d’artifice.»

Oui, nous habitons la nuit noire. C’est vrai, mais les mots sont vivants nous pouvons encore dénoncer, combattre et mettre à bas un gouvernement qui n’a jamais cessé d’enfermer les plus grandes voix de la littérature et du journalisme en Turquie. Sinon écrire ne sert à rien.
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• Ahmet Altan, Comme une blessure de sabre, traduit du turc par Alfred DEPEYRAT, Actes Sud, septembre 2000.

• En photo, Ahmet Altan le jour de sa condamnation à une seconde peine, aggravant encore la perpétuité, devant le 26e tribunal pénal d’Istanbul : 5 ans et 11 mois pour «outrages envers le chef de l’Etat» et «propagande d’une organisation terroriste». Ce jour-là, il avait simplement répondu à ses juges : «Je vais continuer à appeler un enfant, un enfant. Je vais toujours demander la démocratie et la paix. Et si le prix à payer est de faire de la prison, je ferai de la prison.»

Pour ne pas oublier Ahmet Altan, condamné à mourir en prison

Ahmet Altan

Ahmet Altan

L’eau du puits a gelé dans la nuit et Ahmet Altan a été condamné à mourir en prison. La nuit peut continuer maintenant, le gel peut rendre l’eau presque aussi dure que la pierre mais Ahmet Altan est écrivain avant tout, un écrivain acharné et il continuera d’écrire du fond de sa cellule, dans la prison de Silivri jusqu’au jour de sa mort. Obstinément. Aux juges et aux procureurs qui l’accusent, il a répondu par écrit en les accusant à son tour d’appartenir à un appareil judiciaire déjà mort en Turquie, et que l’odeur de ce cadavre empestait l’air que respirait le peuple turc. Ahmet Altan n’a pas peur quand il écrit. De quoi aurait-il peur quand le reis turc, dans son palais présidentiel, a exigé que l’écrivain et son jeune frère soient condamnés à perpétuité tous les deux ?

Dans la prison de Silivri où les deux frères sont enfermés depuis des mois, au milieu de milliers d’autres innocents qui sont professeurs, écrivains, journalistes ou militants pacifistes, Ahmet Altan continue d’écrire et dans sa main, c’est aussi la main de Shakespeare qui revient pour mieux nous mettre en garde. La guerre civile est pour demain et le chaos se prépare en Turquie.

« Erdoğan, prends garde au silence.
Les yeux des enfants affamés habitent à l’intérieur de ce silence.
[…] Comment étoufferez-vous ce silence.
Une société toute entière vit dans le malheur.»

Erdoğan est venu porter la mort jusqu’en France, en janvier, et si nous laissons mourir un seul écrivain en prison, c’est que la mort aura fait sa besogne jusqu’au bout. Les mots de l’écriture sont puissants. Ils portent le pouvoir d’empêcher la mort de régner. Sur quoi pourrions-nous écrire d’autre, quand un seul romancier est condamné à mourir en prison ? La littérature a forgé ce pouvoir de réveiller nos consciences, de nous tenir en alerte, en colère, en guerre contre la mort.

Alors écrivons contre Erdoğan, contre la maladie de la mort qui règne à Ankara, contre la mort des romanciers à l’intérieur des prisons turques.

Sète, le 28 février 2018

Nâzim Hikmet, une autobiographie

Nazim Hikmet en exil

Nâzim Hikmet en exil

Autobiographie, c’est un poème que Nâzim Hikmet avait écrit le 11 septembre 1961, à Berlin-Est, dévoré de nostalgie pour la Turquie dont il s’était exilé dix ans plus tôt. Autobiographie a été écrit deux ans à peine avant sa mort, à Moscou, puis adapté par Charles Dobzynski et Nâzim Hikmet, qui parlait français, pour l’Anthologie poétique de Hikmet qu’avait finalement éditée Temps Actuels, en 1982.

Avant son exil en URSS, Nâzim Hikmet avait passé quinze ans de sa vie à l’ombre des prisons turques, où il avait mené deux grèves de la faim. Tristan Tzara : «Les plus belles années de sa vie, Nâzim les a passées en prison, où il n’a cessé d’écrire des poèmes.» Finalement déchu de la nationalité turque, il était devenu citoyen polonais et avait vécu ses dernières années à Moscou.

AUTOBIOGRAPHIE

Je suis né en 1902
Je ne suis jamais revenu dans ma ville natale
Je n’aime pas les retours.
À l’âge de trois ans à Alep, je fis profession de petit-fils de pacha
à dix-neuf ans, d’étudiant à l’université communiste de Moscou
à quarante-neuf ans à Moscou, d’invité du Comité central,
et depuis ma quatorzième année, j’exerce le métier de poète.

Il y a des gens qui connaissent les diverses variétés de poissons moi celles des séparations.
Il y a des gens qui peuvent citer par cœur le nom des étoiles, moi ceux des nostalgies.

J’ai été locataire et des prisons et des grands hôtels,
J’ai connu la faim et aussi la grève de la faim et il n’est pas de mets dont j’ignore le goût.
Quand j’ai atteint trente ans on a voulu me pendre,
à ma quarante huitième année on a voulu me donner le Prix mondial de la Paix
et on me l’a donné.
Au cours de ma trente-sixième année, j’ai parcouru en six mois quatre mètres carrés de béton.
Dans ma cinquante-neuvième année j’ai volé de Prague à La Havane en dix-huit heures.
Je n’ai pas vu Lénine, mais j’ai monté la garde près de son catafalque en 1924.
En 1961 le mausolée que je visite, ce sont ses livres.
On s’est efforcé de me détacher de mon Parti
ça n’a pas marché
Je n’ai pas été écrasé sous les idoles qui tombent.
En 1951 sur une mer, en compagnie d’un camarade, j’ai marché vers la mort.
En 1952, le cœur fêlé, j’ai attendu la mort quatre mois allongé sur le dos.

J’ai été fou de jalousie des femmes que j’ai aimées.
Je n’ai même pas envié Charlot pour un iota.
J’ai trompé mes femmes
Mais je n’ai jamais médit derrière le dos de mes amis.

J’ai bu sans devenir ivrogne,
Par bonheur, j’ai toujours gagné mon pain à la sueur de mon front.
Si j’ai menti c’est qu’il m’est arrivé d’avoir honte pour autrui,
J’ai menti pour ne pas peiner un autre,
Mais j’ai aussi menti sans raison.

J’ai pris le train, l’avion, l’automobile,
la plupart des gens ne peuvent les prendre.
Je suis allé à l’opéra
la plupart des gens ne peuvent y aller et en ignorent même le nom,
Mais là où vont la plupart des gens, je n’y suis pas allé depuis 1921 :
à la Mosquée, à l’église, à la synagogue, au temple, chez le sorcier,
mais j’ai lu quelquefois dans le marc de café.

On m’imprime dans trente ou quarante langues
mais en Turquie je suis interdit dans ma propre langue.

Je n’ai pas eu de cancer jusqu’à présent,
On n’est pas obligé de l’avoir
je ne serai pas Premier ministre, etc.
et je n’ai aucun penchant pour ce genre d’occupation.

Je n’ai pas fait la guerre,
Je ne suis pas descendu la nuit dans les abris,
Je n’étais pas sur les routes d’exode, sous les avions volant en rase-mottes,
mais à l’approche de la soixantaine je suis tombé amoureux.
En bref, camarade,
aujourd’hui à Berlin, crevant de nostalgie comme un chien,
Je ne puis dire que j’ai vécu comme un homme
mais le temps qu’il me reste à vivre,
et ce qui pourra m’arriver
qui le sait ?

Nâzim Hikmet,
écrit le 11 septembre 1961 à Berlin-Est.

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Ahmet Altan, la main de Shakespeare dans la prison de Silivri

Ahmet Altan par Marc Melki

Ahmet Altan photographié par Marc Melki

À İlhan Sami Çomak, poète kurde emprisonné depuis vingt trois ans dans la prison de Kiklar, en Turquie.

L’eau du puits a gelé dans la nuit et Ahmet Altan a été condamné à mourir en prison. La nuit peut continuer maintenant, le gel peut rendre l’eau presque aussi dure que la pierre mais Ahmet Altan est écrivain avant tout, un écrivain acharné et il continuera d’écrire du fond de sa cellule, dans la prison de Silivri jusqu’au jour de sa mort. Obstinément.

Aux juges et aux procureurs qui l’accusent, il a répondu par écrit en les accusant à son tour d’appartenir à un appareil judiciaire déjà mort en Turquie, et que l’odeur de ce cadavre empestait l’air que respirait le peuple turc. Ahmet Altan n’a pas peur quand il écrit. De quoi aurait-il peur quand le reis turc, dans son palais présidentiel, a exigé que l’écrivain et son jeune frère soient condamnés à perpétuité tous les deux ?

Dans la prison de Silivri où les deux frères sont enfermés depuis des mois, au milieu de milliers d’autres innocents qui sont professeurs, écrivains, journalistes ou militants pacifistes, Ahmet Altan continue d’écrire et dans sa main, c’est la main de Shakespeare qui revient pour mieux nous mettre en garde. La guerre civile est pour demain, ont-ils prédit tous les deux. Et le chaos se prépare en Turquie.

« Erdoğan, prends garde au silence.
Les yeux des enfants affamés habitent à l’intérieur de ce silence.
[…] Comment étoufferez-vous ce silence.
Une société toute entière vit dans le malheur.»

Erdoğan est venu porter la mort jusqu’en France, en janvier, et si nous laissons mourir un seul écrivain en prison, c’est que la mort aura fait sa besogne jusqu’au bout. Les mots de l’écriture sont puissants. Ils portent le pouvoir d’empêcher la mort de régner. Sur quoi pourrions-nous écrire d’autre, quand un seul romancier est condamné à mourir en prison ? La littérature a forgé ce pouvoir de réveiller nos consciences, de nous tenir en alerte, en colère, en guerre contre la mort. Alors écrivons contre Erdoğan, contre la maladie de la mort qui règne à Ankara, contre la mort des romanciers et des poètes à l’intérieur des prisons turques.
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Des centaines de milliers d’histoires toutes différentes

Se-questo-è-un-uomo-Primo-Levi-recensione-flaneri.com_-395x600Je savais qu’en commençant à lire Si c’est un homme, j’allais être ébranlé par ce récit que Primo Levi avait ramené de l’enfer. Et j’avais sûrement raison d’avoir un peu peur. Et peur depuis longtemps. Le regard de Levi sur l’expérience du Lager commence par un poème qui est avant tout une mise en garde. Gravez ces mots dans votre cœur. Si c’est un homme qui meurt pour un oui pour un non. N’oubliez pas que cela fut. Si c’est une femme, les yeux vides et le sein froid. Pensez-y chez vous, dans la rue. Sinon votre maison s’écroulera. Sinon la maladie vous prendra. Et les mots qu’il faut graver dans sa mémoire sont sans appel. En 1944, les maîtres d’Auschwitz étaient nazis et SS, aux ordres du IIIe Reich. Mais en lisant Si c’est un homme on pense aussi aux nouveaux maîtres du désastre, celui que racontent les journaux d’aujourd’hui.  On pense aux prisons de Damas ou de Guantanamo, aux camps de travail de Mordovie, au sud-est de Moscou. On pense aussi aux prisons de Turquie surpeuplées d’opposants, aux Centres de Rétention Administrative en France et aux Antilles, où l’on enferme des étrangers et des enfants sans aucune décision judiciaire. Ces nouveaux Lager s’intègrent à un monde ultraviolent, façonné à leur mesure par de nouveaux maîtres du désastre qui n’ont plus besoin d’être SS pour banaliser la démolition d’un homme emprisonné. Il faudra d’immenses écrivains pour trouver le courage de raconter la terreur maintenant décuplée, vécue jour après jour par les détenus de plus en plus nombreux du nouvel ordre ultra-capitaliste.

« Alors, pour la première fois, nous nous apercevons que notre langue manque de mots pour exprimer cette insulte : la démolition d’un homme. En un instant, dans une intuition quasi prophétique, la réalité nous apparaît: nous avons touché le fond. Il est impossible d’aller plus bas : il n’existe pas, il n’est pas possible de concevoir condition humaine plus misérable que la nôtre. Plus rien ne nous appartient : ils nous ont pris nos vêtements, nos chaussures et même nos cheveux ; si nous parlons, ils ne nous écouteront pas, et même s’ils nous écoutaient, ils ne nous comprendraient pas. Ils nous enlèvent jusqu’à notre nom : et si nous voulons le conserver, nous devons trouver en nous la force nécessaire pour que nous derrière ce nom, quelque chose de nous, de ce que nous étions, subsiste. » (Si c’est un homme)

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Tombe d’un migrant noyé en mer, au cimetière de Catane.

Et je pense à ces tombes, simples et pourtant imposantes, des tombes liées au silence que le maire de Catane a fait tailler pour les migrants noyés en mer, quand personne ne connaissait leur âge ou seulement leur prénom. Ces migrants sont morts dans le plus grand anonymat, écrit Maryline Baumard, dans un article du Monde en 2016. «Ils ont vécu leurs derniers instants dans un canot à côté de gens qu’ils n’ont parfois connu que le temps de l’attente sur une plage libyenne ou égyptienne, ou ont péri, glacés et seuls au milieu des eaux salées.»

Au cimetière de Catane, sur la pierre des dix-huit tombes, un vers d’un poème de Wole Soyinka – Migrant – dont j’ai cherché une traduction en français, sans parvenir à la trouver. « C’est un poème court, explique Enzo Bianco, le maire de Catane. Aussi chaque tombe a son vers, précise-t-il. C’est une bien petite chose, sans doute, que j’ai faite là, mais j’en suis fier. » Ces tombes sont l’absolu contraire des fosses communes d’Auschwitz.

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© Maryline Baumard

Je suis sûr qu’Enzo Bianco a lu Si c’est un homme, lui aussi, quand il se bat pour que l’Europe adopte une politique un peu humaine en faveur des migrants. Ils sont nombreux, sûrement, les Italiens nés dans les années 50 à avoir reçu le récit de Primo Levi, paru deux ans après la fin de la guerre, comme un enseignement. Mais lui n’a pas oublié la mise en garde à la fin du poème : Que votre maison s’écroule si vous ne gravez pas ces mots dans votre cœur.

Les histoires des noyés du cimetière de Catane ont été égarées, impossibles à reconstituer. Leurs corps reposent à l’abri d’une sépulture où le poème de Soyinka remplace les noms et prénoms, les dates de naissance et de mort, mais leurs histoires manquent à nos mémoires déjà saturées de tous ces noms que l’actualité nous impose : 41m5cUqmHXL._SX331_BO1,204,203,200_les noms des dirigeants et des maîtres du désastre sont partout, ceux des noyés se sont perdus dans les profondeurs d’une mer endeuillée. Dans Si c’est un homme, Primo Levi tente le geste inverse et ramène à nos mémoires le nom de Resnyk, un prisonnier polonais de trente ans dont il partage le lit, à l’intérieur du Block 45 : « Il m’a raconté son histoire, et aujourd’hui je l’ai oubliée, mais c’était à coup sûr une histoire douloureuse, cruelle et touchante, comme le sont toutes nos histoires, des centaines de milliers d’histoires toutes différentes et toutes pleines d’une étonnante et tragique nécessité. Le soir, nous nous les racontons entre nous : elles se sont déroulées en Norvège, en Italie, en Algérie, en Ukraine, et elles sont simples et incompréhensibles comme les histoires de la Bible. Mais ne sont-elles pas à leur tour les histoires d’une nouvelle Bible ?»

C’est le travail de patience des romanciers, aujourd’hui, que de recoudre ces histoires simples et incompréhensibles qui se sont perdues dans les eaux de la Méditerranée. Wole Soyinka, Marie Rajablat, Erri de Luca et d’autres ont commencé ce long travail d’écriture dont nous avons besoin pour sortir de la nuit de l’Europe.

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SI C’EST UN HOMME

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c’est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui pour un non,
Considérez si c’est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu’à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver,
N’oubliez pas que cela fut,
Non, ne l’oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.

Primo Levi, Si c’est un homme, 1947

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Anders Ericke, ce monde n’est pas le mien. Tombeau d’un apprenti poète qui venait de mourir en prison

22540140_1624703414217889_7927688198545058863_nFace aux chevaux et aussi loin des barbelés, impossible de ne pas penser à la Maison Centrale d’Arles, au bout de la rue Copernic. À cent mètres de la zone portuaire où on revendait la ferraille. Quatre miradors, avec au nord l’unité pour malades difficiles où trois gardiens avaient conduit Anders, entravé par une ceinture en cuir à bracelets redoublés de métal. Anders «parlait aux murs», m’a expliqué le médecin, oubliant que son patient venait de passer quatre ans à l’isolement, interdit de visites.

Merde à la fin, Anders ne demandait qu’une seule chose, rien que poser encore une fois la main sur un être vivant. Et la possibilité d’une caresse en passant. Ce que l’administration pénitentiaire appelle une «médiation animale». A la prison d’Arles, ce sont des chevaux qu’on utilise pour ces rencontres avec des animaux qui apaisent et responsabilisent les détenus isolés, ceux que leur famille a fini par oublier. Des chevaux de Camargue, de préférence, parce qu’ils sont incroyablement calmes et confiants. Leur seule présence à quelques mètres vous réconcilie avec le monde des créatures en vie de l’autre côté des grilles de sécurité.

Et quand je roule à travers la Camargue, au milieu des grands marais où les chevaux tournent en rond entre aigrettes et hérons, il m’arrive de garer le camion en bordure d’un chemin pour aller me frotter à leurs crinières qui sentent la vase et la sueur du soleil.

Avant-hier, je leur ai annoncé la mort d’Anders, et que j’avais récupéré ses poèmes écrits en allemand au cours des quatre années d’isolement. L’enterrement doit avoir lieu après-demain matin, vendredi. Au cimetière des neuf collines où j’essaierai de lire son poème-testament aux oiseaux. Les chevaux savent qu’Anders attendait d’enfouir son visage de vieux taulard dans leurs crinières que personne ne peignait. Sauvagerie, pure sauvagerie d’une dernière rêverie avant la mort en prison. Et parce qu’elles portent aussi l’odeur des poussières dans le vent du vieux monde, là où les doigts du prisonnier viennent s’emmêler pour caresser l’animal.

IMG_9752Quatre jours plus tard, sur la route du cimetière, un cirque est venu garer ses camions dans la poussière, avant les neuf collines et la cérémonie pour dire au revoir à Anders. Personne ici n’a assez d’imagination pour échapper à la tristesse générale, la perspective d’un enterrement quand la moitié des femmes qu’on a aimées raconte dans les détails de quelle manière un type les a violées en toute impunité, ou bien comment une bande d’excités a pu les terroriser dans un wagon où se rejouait une scène d’Orange mécanique, mauvais remake qui continue quinze ans après de hanter leurs cauchemars.

Par chance, exilée dans une banlieue de Berlin, Marielle a bien voulu me traduire deux des poèmes qu’Anders avait écrits dans sa langue, celle d’Arno Schmidt que personne ne parlait au service des malades difficiles de la Maison d’Arrêt. Le dernier poème porte un titre que la plupart d’entre nous pourraient reprendre à leur compte, «Ce monde n’est pas le mien». En découvrant la traduction ce matin, au milieu des jeunes chats qui règnent de plus en plus en maîtres sur le campement, j’ai pensé que je n’étais pas du tout sûr d’arriver à le lire tout à l’heure, debout face au grand trou où on allait déposer son cercueil en silence. J’ai refait du café, joué un peu avec les chats sur le qui-vive et regardé le ciel qui se dessinait peu à peu de l’autre côté des lignes haute tension. Je crois que j’avais peur et maintenant que l’heure de l’enterrement approchait, je ne voulais pas que ma voix tremble en lisant chacun des mots d’un apprenti poète qui venait de mourir en prison.
———

Ce monde n’est pas le mien

Pourquoi ajouter un poème
aux millions de poèmes
déjà écrits depuis des siècles ?
Pour expliquer
encore une fois
que le monde sous nos yeux
appartient à l’esprit des prisons
des parcs animaliers
et des grands camps de réfugiés
que j’ai pu voir à la télé.
Ce monde n’est pas le mien
je l’ai dit cent fois
mais tu n’avais pas envie
d’écouter mes histoires.
C’est le monde des contrôleurs
et des gardiens qui attendent.
Un monde de flics alcoolisés
et de verrous électroniques
où on oublie le corps des femmes
à peau douce en allant
vider ses poches avant la fouille
au cas où
j’aurais pu cacher mon poème
tout chiffonné
dans la tiédeur de mon anus.

Anders Ericke,
Arles, septembre 2017
Traduction de l’allemand par Marielle Leroy et Tieri Briet.

Si nous voulons vivre hors la loi des meurtriers

— Est-ce que tu crois qu’en te laissant mourir de faim l’injustice va cesser ?

★ GULSUMAN ADA DONMEZ

★ GULSUMAN ADA DONMEZ

Non. Personne ne croit ça. L’injustice fait partie du système. Mais ce qui nous ramène maintenant en Turquie, c’est la très longue, très sombre mémoire des opposants morts en grève de la faim. La litanie des noms des morts qui n’ont jamais été gravés sur le moindre monument. Un mémorial pour apaiser la douleur de nos âmes.

Pourtant, durant les sept premières années du XXIe siècle, ils furent plus d’une centaine à mourir jeunes et affamés, agonisant au terme d’un jeûne qui dépassait souvent les cent vingt jours. Je pense à Gulsuman Ada Donmez qui avait 38 ans, morte au 147ème jour à l’hôpital. S’il vous plait, vous qui lisez son nom, regardez son visage. Elle était née en mai 1964, membre de l’Association pour l’entraide des parents de détenus. Elle jeûnait par solidarité envers son frère incarcéré, lui même «gréviste de la mort».

Et puis il y a Zehra et Djanan Kulaksiz qui étaient sœurs. Elles souriaient toutes les deux à l’approche de la mort, joyeuses et obstinées comme Nuriye peut l’être aujourd’hui. Djanan était la plus jeune, la première à mourir à l’âge de 19 ans, le 15 avril 2001, après 137 jours de jeûne. Zehra lui survivra un peu plus de deux mois et mourra à 22 ans, le 29 juin 2001, après 223 jours de grève de la faim. Je parle d’elles pour éviter que leurs noms ne s’effacent de nos pauvres mémoires. Pour empêcher que l’inoubliable sourire de Nuriye Gülmen ne vienne effacer les visages rayonnants des deux sœurs.

★ Nuriye Gülmen & Semih Özakça

★ Nuriye Gülmen & Semih Özakça

Affamées volontaires pour affronter un pouvoir impassible, Gusulman et Zehra, Djanan et Nuriye nous enseignent la force de vivre sans concessions. Elles nous apprennent à lutter contre une violence d’État qui semble aujourd’hui sans limites, et qu’il nous faut détruire si nous voulons vivre hors la loi des meurtriers.

Cette lutte a pourtant une longue histoire en Turquie, qu’on peut tenter de raconter en remontant le temps. En 1996, à la prison de Bayram Pacha, une grève de la faim avait déjà fait douze morts quand sont intervenus trois écrivains, Yachar Kemal, Orhan Pamuk et Zulfi Livaneli, dont le patient travail de médiation a permis d’interrompre l’hécatombe annoncé. C’est une victoire qu’il faudrait raconter plus en détail. Je sais seulement que les grévistes réclamaient la fermeture de la prison de haute sécurité d’Eskisehir, et qu’ils l’ont obtenue. Cinq ans plus tard, en 2001, le ministre turc de la justice demande aux trois écrivains d’aller voir à nouveau les prisonniers en grève de la faim, et de tenter de de trouver une issue au bras-de-fer, comme ils l’avaient fait avec succès en 1996. Bachar Kemal, Orhan Pamuk et Zulfi Livaneli sont donc allés discuter en prison avec les représentants des grévistes. Mais cette fois sans succès.
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★ Yachar Kemal

★ Yachar Kemal

Pour Yachar Kemal, cet échec est demeuré une blessure, née de l’indifférence de la population. «Je n’arrive pas à m’expliquer pourquoi cette fois-ci, la presse et l’opinion publique ne suivent pas autant l’affaire: en 1996 des dizaines de journalistes sont venus d’Europe pour m’interviewer; cette fois-ci même ceux que je connais personnellement ne m’ont pas appelé.»

Douze ans auparavant, une autre grève de la faim avait coûté la vie à Abdullah Meral, Haydar Başbağ, Fatih Öktülmüş et Hasan Telci, quatre militants du parti d’extrême-gauche Devrimci-Sol, la Gauche Révolutionnaire, qui était le principal groupe d’opposition à la junte militaire alors au pouvoir. En 1988, GrupYorum leur a consacré une chanson sur l’album “Berivan”. Ces grèves de la faim menées jusqu’à la mort s’inspiraient de celles des prisonniers politiques de l’IRA dans la prison de Long Kesh, en 1980.
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★ Nâzim Hikmet

★ Nâzim Hikmet

De grève en grève, on peut remonter encore plus loin dans l’histoire de la Turquie, au moins jusqu’à Nâzim Hikmet en 1950. Il était alors incarcéré depuis dix ans déjà à la prison de Brousse, où il avait écrit de nombreux poèmes et des pièces de théâtre, tout en traduisant Tolstoï en turc et en souffrant d’une santé de plus en plus fragile, quand il entama deux grèves de la faim successives. De leur côté, Louis Aragon et Tristan Tzara essayaient de mobiliser les écrivains du monde entier pour alerter sur l’emprisonnement d’un poète de plus en plus malade, et qui risquait de mourir en prison.

« Les plus belles années de sa vie, écrivait Tzara, Nâzim les a passées en prison, où il n’a cessé d’écrire des poèmes. Mais les murs de sa prison de Brousse, en dépit de leur solidité, n’ont pas pu empêcher la voix de la poésie de se faire entendre et de parvenir jusqu’à nous. C’est l’action des hommes épris de liberté et l’indignation suscitée dans le monde entier par la cruauté du gouvernement turc envers un grand poète qui ont arraché Nâzim à la mort lente qu’on lui réservait. Il est inutile de se demander d’où vient cet acharnement des réactionnaires à vouloir supprimer les poètes. N’est-il pas la meilleure preuve de l’efficacité de leurs écrits, lorsque, sous la pression des événements, la poésie devient une arme de libération.»

En 1950, les journaux turcs commencent à parler de cette mobilisation en faveur de la libération du poète. La même année, Yachar Kemal était lui aussi en prison, où il subissait des tortures. Dans une lettre du 5 avril, Nâzim Hikmet écrit à son ami Vâlâ : «Je n’arrive pas à prévoir quel sera le résultat de tout ça, de toutes ces démarches, mais tout comme toi, je n’ai pas perdu tout espoir, le bon sens, la conscience nationale finiront bien par faire triompher la justice. Je veux dire que je me mettrai, le 8 de ce mois, à la grève de la faim avec espoir, et pas du tout par désespoir. Et si même j’y laissais ma peau, c’est avec espoir que j’aurais vécu jusqu’à mon dernier souffle.»

Plus loin dans la même lettre, le poète donne je crois le sens de ces grèves qui peuvent aller jusqu’à la mort, et qu’il liait d’instinct à une joie obstinée, de la même façon que Nuriye Gülmen dans ses derniers messages de prison. « Et soyez vous-mêmes pleins d’espoir, écrit Hikmet, malgré tout, toi surtout Vâlâ, ne t’énerve pas, ne te fais pas trop de souci, dis-toi bien que moi, je suis plein d’espoir, que je nage dans la joie de réclamer ce qui n’est que justice, j’ai la chance de me dire que justice sera faite, de toute façon, même si je mourais, oui, j’ai la chance d’y croire, d’en être certain. Souviens-toi bien : je ne me suicide pas, je n’exerce pas un chantage quelconque, je ne m’entête pas, c’est tout simplement parce qu’il ne me reste aucune autre solution que de mettre ma vie en jeu, pour que les voies légales puissent enfin s’ouvrir, pour que cette erreur judiciaire qui traîne depuis treize ans soit enfin réparée.»

Par chance, suite à la victoire électorale du parti démocrate, une amnistie générale est votée. Nâzim Hikmet est libéré et cesse aussitôt sa grève de la faim. Comme a pu l’écrire Luis Suardiaz, dans un poème adressé à Nâzim Hikmet depuis La Havane :

Ton cœur
Était aussi une arme de combat

★ Nuriye Gülmen, traduction des lettres à Milena en turc

★ Nuriye Gülmen, traduction des lettres à Milena en turc

Dans la Turquie d’aujourd’hui, écrasée sous les diktats d’un tyran revanchard, le cœur de Nuriye Gülmen est devenu lui aussi une arme de combat.  Avant d’être limogée, elle était chercheuse et enseignante en littérature comparée et il y a quelques jours, j’ai découvert qu’elle avait traduit les lettres de Kafka à Milena. Lettres fascinantes et seules traces d’un amour tourmenté, puisque les lettres écrites par Milena Jesenska ont été égarées. Ce sont les seules lettres de Kafka que Nuriye Gülmen a traduites en langue turque. Je dois cette découverte à Bahar Kimyongur, un journaliste turc exilé en Belgique, qui a organisé, avec le Comité pour la levée de l’état d’urgence en Turquieune marche de Liège à Bruxelles en soutien à Nuriye Gülmen et Semih Özakça.

Ces lettres, qu’on peut lire aussi en français, sont un trésor absolu de la littérature du XXème siècle. Elles portent en elles la démesure d’un amour d’écrivain, mêlée à la peur et la culpabilité qui n’ont jamais cessé de torturer Kafka. Milena Jesenka était «vraiment fabuleusement belle», avait-il écrit dans l’une d’elle. La belle était alors mariée à Ernst Pollak, traducteur lui aussi, avec qui elle habitait à Vienne. En 1920, elle devint la traductrice en tchèque de Kafka qui écrivait en allemand. Dans son Journal, le 2 décembre 1921, il fait d’elle une créature céleste : «Elle est le ciel fourvoyé sur terre.» Il a raison, il suffit de consulter les photographies de son visage et de songer au rêve prémonitoire qu’elle a noté en 1919, décrivant les trains et les camps de la mort où elle mourra le 17 mai 1944, déportée à Ravensbrück.

★ Milena Jesenska

★ Milena Jesenska

J’aime l’idée qu’Aslı Erdoğan, si attachée aux textes et au monde de Kafka, ait pu lire ses lettres dans la traduction de Nuriye Gülmen, sous cette couverture jaune de chrome. Qu’en langue turque, les deux femmes aient partagé les fantômes dont Kafka parle sans cesse à Milena. «Mais écrire des lettres cela signifie se dénuder devant les fantômes, ce qu’ils attendent avidement.» On pense à toutes ces lettres qu’Aslı Erdoğan et Nuriye Gülmen ont pu écrire de leurs cellules. Lettres d’alerte dépouillées et analysées par les fantômes de la police du ministère de l’Intérieur. «Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, mais les fantômes les boivent sur le chemin jusqu’à la dernière goutte.» Et plus loin encore ces mots, qui annonçaient le pire : «Les fantômes ne mourront pas de faim, mais nous serons anéantis».

T.
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Pour mémoire, Cengiz Soydas est mort le 21 mars 2001, à son 153ème jour de Grève de la faim, dans la prison de type F de Sinan, à Ankara.

Le 7 avril 2001, Adil Kaplan est mort au 170ème jour dans le prison de Type F à Edirne et Bulent Coban est mort au 160ème jour de Grève de la faim dans le prison de type F de Kandira.

Le 11 avril 2001, Nergiz Gülmez est mort à son 170ème jour de Grève de la faim dans le prison de type F à Kartal, à Istanbul. Le même jour, Fatma Ersoy mourait dans la prison de Çanakkale. Elle en était à son 173ème jour de grève de la faim.

★ Abdullah Bozdag

★ Abdullah Bozdag

Le lendemain, jeudi 12 avril 2001, ils étaient trois à mourir de faim. Tuncay Günel, emprisonné à Edirne pendant qu’Abdullah Bozdag et Celal Alpay décédaient à l’hôpital d’Izmir.

Le 14 avril 2001, c’était Erol Evcil qui mourait à son 179ème jour de grève de la faim dans la prison de Sincan, à Ankara. Le même jour et dans l’hôpital de la même ville, Murat Hoban mourait d’épuisement. Il en était à son 177ème jour de grève de la faim.

Le lendemain, dimanche 15 avril 2001, c’est Djanan Kulaksiz, la plus jeune des deux sœurs qui décédait chez elle, à son 137ème jour de grève de la faim pendant que Sedat Gürsel Akmaz mourait de faim lui aussi, à l`hôpital d’Izmir.

La liste est sans fin, mais je continue de recopier les noms que je découvre, pour empêcher l’oubli. Un an plus tard, les morts continuaient. Le 10 mars 2002, une infirmière gréviste de la faim décédait à 13h30, à l’hôpital de la Prison Bayrampasi d’Istanbul. Elle s’appelait Yeter Güzel et était membre du Syndicat des travailleurs de la Santé. Le lundi 1er avril 2002, Meryem Altun mourait à l’hôpital de Sagmancilar. Elle en était à son 231éme jour de jeûne.

Nos mémoires aussi seront sans fin, assoiffées de justice.