Séverine Delrieu, poèmes de lutte dans l’hiver de la grève générale

Séverine Delrieu

Séverine Delrieu en rouge & noir

C’est la grève générale. Depuis le 5 décembre 2019, les rassemblements et les blocages se multiplient à travers le pays, couvert de manifestations. Les paroles qu’on entend dans les rues sont répercutées sur des radios qui s’engagent, comme l’Acentrale, un collectif de radios et webradios qui prennent part à la grève pour mieux répercuter ce qui s’invente en continu autour des barricades et des cortèges. C’est sur l’antenne de l’Acentrale qu’on a commencé à lire les poèmes de Séverine Delrieu, qui portent en eux l’urgence d’une révolution en cours, aussi belle qu’attendue, une révolution qui commence à faire vaciller le pouvoir des ministères et de l’Elysée.

Anna Akhmatova, une voix libre sous la terreur. Première page du Monde des livres, décembre 2019.

Anna Akhmatova, une voix libre sous la terreur. Première page du Monde des livres, décembre 2019.

Au cahier rouge, on a voulu rassembler douze poèmes de Séverine Delrieu pour qu’ils puissent circuler davantage, aussi librement que possible. Pour qu’ils soient lus et partagés comme une écriture inventée à partir des blocages, des barricades et des émeutes qui se généralisent à travers un pays où les plus pauvres d’entre nous n’arrivent plus à se loger, à se soigner ou même à se nourrir. Quand leurs colères s’ensanglantent sous les armes de guerre d’un gouvernement en phase terminale, l’urgence des poèmes redevient manifeste, impossible à faire taire.

En attendant que ces poèmes prennent la forme d’un livre, d’un recueil aussi nécessaire qu’avait pu l’être Requiem, dans l’URSS de Staline et du NKVD, on a rassemblé les poèmes écrits depuis l’appel à la grève générale du 5 décembre 2019, en respectant l’ordre dans lequel ils ont pu être écrits, un peu comme un journal des luttes qui ne cesse pas de s’écrire.

 

Dimanche 8 décembre 2019

Vers la nuit
Les arbres d’automne engloutissent
mes cheveux d’or
Vague glaçante au réveil
Épaisse masse écrase
Le corps éteint
Lamentation sauvage dans ma gorge
Les terres muettes de la peau saluent
Les fantômes
En silence
S’amoncellent leurs cruautés
Récifs contre lesquels le corps s’écrase
Froid du ciel
Les routes de la ville n’ont plus de nom
Les quartiers n’ont plus de jour
Les arbres dorés brûlent le cadavre de l’enfant

Jeudi 12 décembre 2019

C’est la pleine lune
La nuit coule d’est en ouest
les vivants quelque part
Glissent
à la vitesse
De l’astre
La foule se mettra en marche
Demain
L’air de décembre est enivrant
La pluie s’est mise à briller
Les pas héritent de lumière
Les vivants changent de place
Nous ne sommes pas sans espoir
Malgré l’action de toutes les polices
Malgré l’action de tous les crimes
Tout ce qui vit, chante, remue
Tout ce qui lutte
Les mains aussi vides qu’une
Chemise sur une corde à linge
Sur les quais d’une gare
Dans les dépôts de bus
Devant les portails
Dans les arrières cours
Tous ceux qui viennent
Avec des mots pas du langage
Comme la luciole qui s’allume et s’éteint
Toute l’inspiration qui vit cachée
Est un étonnement toujours aussi immense
Tout cet amour inexpliqué

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Samedi 14 décembre 2019

Les arbres nus
Se fracassant contre la vitre au matin
Le flux du vent dans les rues
Bras dessus, rythmes, pompe invisible
Turbine du ciel mélancolique
Cratère éblouissant de silhouettes
Ombres à présent dans le matin frais
Aux premières heures
la conscience rejoint le monde
Comme la main saisit le sable chaud
La randonneuse voit combien la nuit
A consumé la voie lactée de son âme

Photo Révolution permanente - Départ de la manifestation des grévistes de la RATP, de la SNCF et de leurs soutiens à la gare de l'Est, le 26 décembre 2019.

Photo Révolution permanente – Départ de la manifestation des grévistes de la RATP, de la SNCF et de leurs soutiens à la gare de l’Est, le 26 décembre 2019.

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Lundi 30 décembre 2019

Les morts du cimetière marin
Happent parfois mon esprit
Ils me donnent une bourrade salutaire
Une exhortation à ouvrir les yeux
Ils me font sortir du fond des bistrots obscurs
Ils ont le pouvoir gracieux de laper la lumière
De m’ouvrir la barrière de l’horizon
Comme un cheval
Je chevauche les murs de la maison
De Soulages
Vas-y dit-il, regarde l’obscurité briller
Marche longuement dans la forêt
Sur les traces de la petite fille joyeuse
aux yeux de fauves
Celle submergée de coups
Inachevée comme un ciel
A l’entrée de la colline
Le phare
Comme un soleil haut
Incandescent
Connaît chaque pierre

Photo Virginie Foloppe, janvier 2020

Photo Virginie Foloppe, janvier 2020

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Vendredi 3 janvier 2020

J’ai passé le pont du moulin
Là où je courais enfant
Dans la terre bien-aimée
Accompagnée du crépuscule
Rien n’a changé
Quelque chose me dit toujours
Que la vie est un petit nuage qui passe
Une illusion une chimère
Un feu dans le brouillard diffus
Rien n’a changé
Le pont en bois
Au regard céleste posé sur
Les fourmis rouges et noires
Ma grand-mère qui chemine
Ses yeux aveugles dans la nuit
sources fiables à tout jamais
Rien n’a changé dans les rues
Solitaires du village
Ni dans la maison aux murs rongés
Quelque chose me dit toujours que l’amour
Est un feu pénétrant
Qui allume les yeux éteints
Extase extase
Qui se replie sur le rivage du village abandonné
Extase extase sur les coccinelles phosphorescentes qu’on dirait découpées aux ciseaux
Faites à la mesure de mon âme
Extraordinairement heureuse
A la lumière des feuilles que j’énumère

Je me suis souvenue de la mer

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Samedi 4 janvier 2020

En direction du centre-ville
Où s’ébranlent les manifestations
Ils sont autorisés à terroriser
A fréquenter chaque cortège
A faire irruption
A rompre l’unité à scinder le rassemblement
Munis de leurs puissantes armes
Faire trembler à la lacrymogène
Maltraiter au LBD
Il faut faire feu
Faire un peu d’exercice militaire
Poser sur nous la menace d’un crime
Ils installent leur surveillance
Contrôlent les photographes
Leurs laboratoires sombres
Criminalisent les journalistes
Développement excessif de brutalité
Alors qu’une pierre couverte de poussière
Apparaît
Les courageux font mettre les mains en l’air
Aux lycéens qui mordent la terre
Les délinquants modernes
Ce sont eux
Casseurs d’os
Eborgneurs de justice
Amis personnels de son excellence
S’emparent de la démocratie

En direction du centre-ville
L’exaltation du folklore
Profusion d’hommes en noir
Culte du véhicule lourd qui écrase et repousse
Délires de désintégration de l’atome
Du vivant
Toute puissance qui nie l’existence des voix
Des âmes nobles poursuivies
A bout portant
Tout ça parce que
Ça donne le vertige à la télévision
Sur les chaînes  » d’infos »
La diffusion de la mise en scène
Une minutieuse explosion de feu
Tandis qu’ils veulent assassiner la solidarité
Extraire les draps des hôpitaux
Purger l’entraide dans les écoles
Tandis que leurs valeurs sont celles du capital
De l’argent
De la fascination pour la force
Et que nous voulons la beauté
Nourrir la vie
Penser à l’autre
Et aux déserts

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Feminicides, photo Lionel Bonaventure, AFP, janvier 2020.

Feminicides, photo Lionel Bonaventure, AFP, janvier 2020.

Dimanche 5 janvier 2020

J’ai vécu avec la mort
Même la nuit se retire
Sur l’enfant vulnérable
Même la nuit ne peut
Protéger l’enfant abandonnée
Même le jour expire
Sur l’enfant qui n’est pas écoutée
Même le rossignol
Douloureux chant
Ne peut emporter l’enfant
Dans son morceau shakespearien
Dans le cœur du petit enfant
Le monde entier est un cercueil étroit

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Mardi 7 janvier 2020

La nuit adresse un signe au peuple qui s’endort
Le soir se tait
La vague pourpre du combat
Flotte encore dans la grande ville
Les marches à travers les jours
Sont des grappes en fête
Des fruits au jardin crépusculaire
Cette peinture
Comme un monde à vif
Un monde à nu
Qui respire avec un poumon

Avoir en soi la révolution inséparable
De la vie
Avoir en soi le fou qui est bien calme
Avoir en soi dans les rêves
Les sens clairs
La vitalité brillante des bêtes
Avoir en soi
La raison dans le grouillement immédiat
De l’impulsivité
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Jeudi 9 janvier 2020

J’ai coupé des arbres et
Des arbres
Seulement ça c’était trop long
Je suis arrivé à une source
Elle est devenue une fosse
Où l’on voyait les rats
J’ai commencé à m’ennuyer
Peut-être que je voyais des nuages
Peut-être
J’ai continué à aller de l’avant
Pas de marche arrière
L’air me voilà ! J’ai dit
Accompagné par d’autres êtres
Il s’est mis à mourir
L’air est absurde
Respirer est un acte manqué
J’ai produit de l’immuable
De l’irréversibilité
Tout ça après bien des jours
J’ai produit le tumulte des armes
Ensuite sont venues les sécheresses
Les feux terrestres qui ruissellent
Les chutes d’eaux sur les villes
Et les routes sur lesquelles certains cherchaient la félicité
Se touchant s’embrassant
Heureusement
Quelqu’un sécrétait d’autres planètes
Quelqu’un faisait jaillir une fusée
Pour aller bétonner un nouveau quartier
Et poursuivre poursuivre quelque chose
Il ne nous reste que le lendemain
Pas même deux
Notre carte à jouer pour combler le malheur
C’est se lancer plus haut dans le ciel
L’autre peut s’enterrer bien profond
Des véhicules enterraient des morts
On avait à peine le temps de semer
Les arbres n’avaient plus de forme
On ne portait plus de pull
Des années plus tard
J’ai conçu des choses et des choses
Des choses différentes
J’ai conçu des poissons
Non contaminés
Tant qu’on aura des ressources
D’avance évidemment que oui
Ça vaut le coup
Ça vaut le coup de manger
Des araignées de mer
Pour que certains puissent bien manger
Il est nécessaire que beaucoup mangent mal
Ne surtout pas
diminuer le rythme de croissance
Les enfants se retourneront contre leurs aînés
Mais ils disparaîtront comme nous
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Dimanche 12 janvier 2020

Je sens la vie en moi
Comme un torrent
Comme le bondissement
Instantané de la foudre
Dont je n’imagine pas
La capacité
Je sens la vie chargée de délices
De dédales tourbillonnants
Je sens cet arbre et son frémissement
Mon cœur est pris
Mon cœur est pris de tous
Ces bruits

feminicides

@berenice_farges_photographie, janvier 2020

Samedi 18 janvier 2020

Debout comme un cortège
Nous ne sommes pas perdu.e.s
Nos voix ensoleillées
Libres fières
percent la nuit
Vous ne savez pas
Le bout de notre courage
Vous ne savez pas les racines
De l’humanité
Vous ne pouvez pas comprendre
Les maisons des justes
Notre cœur bat au rythme fou
D’une vaste flambée.

On passe par le soir avec nos flambeaux
Foules muettes dans le grand froid des rues
Nos yeux suffisent
Pour vous lire
Vous êtes morts
Morts depuis si longtemps
Vos masques de miliciens brûlent
Noués à votre radeau en flammes
Les enfants du futur
Exècrent les creveurs de regard
Ils aiment les archipels intimes
De liberté et de rêve
L’acier mortel de la vie.

On a passé la nuit
A s’organiser
A se souvenir de l’amour
De la beauté
De l’aide et du secours
Du partage le poing levé
On s’évanouira dans ce bonheur
Dans le refus quotidien
D’être captifs de la finance et
De l’administrant
Dans le refus quotidien
Des riches et des nouveaux maîtres.

Les écoles que nous aimons sont closes
Les places dorment et les corneilles écoutent les chants de tout un peuple
Les murs se déchirent sous nos pâles mains
Notre Dame-de-Paris en ruines s’est tournée vers nous
Elle nous sourit
L’espérance guette ils le savent.

Ce soir le président et son armée
Des chevaux en troupeaux
Dont les croupes ruent
N’ont plus qu’à s’exfiltrer vers le néant
D’où ils griffent encore leurs
Coups de matraque
Étreignent ardemment leurs armes de guerre
Ont des émois en ouvrant leurs geôles.

Vous n’avez pas encore compris ce qui s’annonce.

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Nantes révoltée, janvier 2020

Nantes révoltée, janvier 2020

Dimanche 19 janvier 2020

Tu as cru que si tu gardais les yeux ouverts
La mort ne te toucherait pas
Curieux ils se sont écarquillés
Une sorte de douce chaleur légère
A couvert tes épaules
Du sang ?
Il se peut qu’autour de toi
Il y ait cent pas de bottes
Et leur poids de plus en plus lourd
Des routes hurlantes s’entrelacent devant toi
Tout est resté inachevé
Mais pourquoi ne te laissent-ils
Pas marcher tranquillement ?
Après le virage
C’est là que tout s’est arrêté
Que toute cette violence est sur toi
Quelques quarante poings
Comme un puits
Une roue noire qui t’écrase
Après le passage des arbres et des jardins
Tous ces coups de pied
au milieu du soleil affligé
Une force que la terre a subie
Prostrée et silencieuse
Tu es loin aussi loin que l’été à présent
Des visages et des barricades voudraient
S’interposer
Des vitres se brisent
Un brouillard cotonneux
Peint tes souvenirs
Tes pensées

 

Où sont les fleurs de Jacques Prévert ?

Marc Riboud

Marc Riboud

Je ne sais pas où sont les fleurs. Les coquelicots que les enfants ramènent à leur maman si fatiguée le dimanche soir, après avoir couru dans les champs d’une banlieue où les fleurs rouges ont explosé sous le premier soleil de mai. Où sont les coquelicots que j’ai cueillis dans la cité de nos enfances ? Et ceux que les gamins d’aujourd’hui rêvent d’offrir à la maîtresse, sans rien savoir de la fragilité de leurs pétales, comme de la soie qui se déchire entre les doigts des écoliers ?

Et maintenant où sont les fleurs qu’on offre aux cheminots de Nice, avant-hier, quand ils réclament d’être reçus en préfecture et qu’ils reçoivent encore les mêmes grenades, des lacrymos et du gaz poivre que des brigades de CRS balancent en plein visage ? Où sont les marguerites pour les grévistes qui perdent un quart de leurs salaires dans un combat où c’est aussi la dignité des travailleurs qui est en jeu.

Et maintenant où sont les fleurs des amandiers, les fleurs des cerisiers dont les pétales recouvrent l’herbe où nous venions déjeuner le dimanche, quand le soleil revient faire la promesse qu’on va s’inventer un autre avenir tous ensemble ?

 

Jacques Prévert

Jacques Prévert

C’est vrai, où sont les fleurs maintenant qu’on se bat contre un monde où on interdira peut-être aussi les fleurs des champs ? Où sont les fleurs d’aubépines et celles des acacias qu’on peut manger quand on a faim, que les frigos sont vides parce qu’on a fait la grève générale dont tout le monde parle sans savoir encore si ça existe, de changer le monde où on vit en refusant de reprendre le travail.

Je me demande où sont les fleurs de Jacques Prévert ? Ces sales fleurs qui ne vivent ni ne se fanent jamais, tu sais, dans son poème où il commence par raconter les fleurs qu’on appelle immortelles.


« Et la plus grande la plus belle
Celle qui pousse toute droite sur le fumier de la misère
Celle qui se dresse à côté des vieux ressorts rouillés
À côté des vieux chiens mouillés
À côte des vieux matelas éventrés
À côté des baraques de planches où vivent les sous-alimentés
Cette fleur tellement vivante
Toute jaune toute brillante
Celle que les savants appellent Hélianthe
Toi tu l’as appelée soleil
… Soleil…
Hélas ! hélas ! hélas et beaucoup de fois hélas !
Qui regarde le soleil hein ?
Qui regarde le soleil ?
Personne ne regarde plus le soleil
Les hommes sont devenus ce qu’ils sont devenus
Des hommes intelligents…»

 

Et maintenant où sont les fleurs ? Celles qu’un père vient offrir à sa fille, parce que demain sera le jour de son anniversaire et qu’elle vit loin, si loin d’ici qu’il n’a pas pu aller la voir, à cause de la vie chère et de la pauvreté qui lui serre la ceinture.

Où sont les fleurs je ne sais pas.

Je ne sais plus non plus où sont les fleurs du mois de mai 2018. Celles qu’on offre à une femme parce qu’on est amoureux. Et puis la fleur de Marc Riboud, photographiée en noir et blanc un jour de 1967, pendant la guerre du Vietnam à Washington. La première fleur de la révolution, la fleur d’octobre d’une étudiante américaine face aux soldats en armes. Elle s’appelait Jan Rose Kasmir.

Et maintenant je me souviens. À Thessalonique en 2016, dans un immeuble abandonné où habitaient ensemble des réfugiés syriens, des étudiants afghans qui avaient fui la mort et une poignée d’anarchistes aussi pauvres qu’un mendiant aveugle et estropié sur les trottoirs de Somalie.

Dans cet immeuble, une retraitée venait chaque jour porter des grands bouquets de fleurs cueillies dans son jardin. Elle racontait qu’avant, quand elle travaillait et tous les jours de sa longue vie de travailleuse, elle avait été marchande de fleurs dans un kiosque, près du port. Et qu’elle pensait qu’à la retraite offrir des fleurs aux plus pauvres d’entre les pauvres était le plus beau geste de toute sa vie.

Je me souviens bien d’elle et je regrette d’avoir perdu la seule photo que j’avais prise de son visage. Mais je n’ai pas oublié son prénom. Elle s’appelait Maria, le même prénom que porte celle qui m’a nourri si souvent quand je n’avais plus rien à manger moi non plus. Elle s’appelait Maria et dans Thessalonique, elle venait seule offrir des fleurs aux réfugiés qui n’avaient plus d’endroit où aller.

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Entre guillemets c’est un passage dans un poème de Jacques Prévert, Fleurs et couronnes. Un poème qui commence par le mot Homme et qui finit par trois petits points après le mot pensée.

Et la photo, elle est de Marc Riboud qui aimait tant l’humanité, photographier tous nos visages et parcourir la terre où les pensées fleurissent après les pluies.

Les mots d’Akhmatova qu’apporte Sophie Benech

Анна Ахматова - Anna Akhmatova

Анна Ахматова – Anna Akhmatova

Les mots de Sophie Benech, lundi 5 mars 2018, sur son mur. Rien d’autre.
Pas besoin.

Le 5 mars 1953, mourait Staline. C’est aussi un 5 mars, mais en 1966, qu’est morte Anna Akhmatova.
Elle lui avait survécu 13 ans. Elle avait eu cette chance.
Et aujourd’hui, c’est à elle que je préfère penser. Certains laissent derrière eux des cadavres et la mort, d’autres des poèmes et la beauté.

Ржавеет золото и истлевает сталь,
Крошится мрамор — к смерти все готово.
Всего прочнее на земле печаль
И долговечней — царственное слово.

L’or se couvre de rouille, l’acier tombe en poussière,
Et le marbre s’effrite. Tout est prêt pour la mort.
Ce qui résiste le mieux sur terre, c’est la tristesse,
Et ce qui restera, c’est la Parole souveraine.

Анна Ахматова - Anna Akhmatova

Анна Ахматова – Anna Akhmatova

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( ★ Vraiment rien d’autre.
Pas besoin.)
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Entre autres livres, Sophie Benech a traduit Requiem,  d’Anna Akhmatova, aux éditions Interférences :
En Russie, à la fin des années trente, parmi les millions d’innocents arrêtés qui disparaissent dans les cachots et dans les camps, il y a le fils d’Anna Akhmatova, un des grands poètes russes du siècle. Elle compose alors des poèmes qu’elle n’ose même pas confier au papier : des amis sûrs les apprennent par coeur et, pendant des années, se les récitent régulièrement pour ne pas les oublier. En évoquant sa tragédie personnelle, Akhmatova parle au nom de toutes les victimes, et aussi de toutes les femmes qui, comme elle, ont fait la queue pendant des semaines et des mois devant les prisons. Ses vers «formés des pauvres mots recueillis sur leurs lèvres», comptent parmi les plus poignants de la littérature russe. Les dizaines de millions de voix étouffées et brisées qui, grâce à elle, traversent l’espace et le temps pour parvenir jusqu’à nous, résonneront encore longtemps dans la mémoire de la Russie.

 

Nâzim Hikmet, une autobiographie

Nazim Hikmet en exil

Nâzim Hikmet en exil

Autobiographie, c’est un poème que Nâzim Hikmet avait écrit le 11 septembre 1961, à Berlin-Est, dévoré de nostalgie pour la Turquie dont il s’était exilé dix ans plus tôt. Autobiographie a été écrit deux ans à peine avant sa mort, à Moscou, puis adapté par Charles Dobzynski et Nâzim Hikmet, qui parlait français, pour l’Anthologie poétique de Hikmet qu’avait finalement éditée Temps Actuels, en 1982.

Avant son exil en URSS, Nâzim Hikmet avait passé quinze ans de sa vie à l’ombre des prisons turques, où il avait mené deux grèves de la faim. Tristan Tzara : «Les plus belles années de sa vie, Nâzim les a passées en prison, où il n’a cessé d’écrire des poèmes.» Finalement déchu de la nationalité turque, il était devenu citoyen polonais et avait vécu ses dernières années à Moscou.

AUTOBIOGRAPHIE

Je suis né en 1902
Je ne suis jamais revenu dans ma ville natale
Je n’aime pas les retours.
À l’âge de trois ans à Alep, je fis profession de petit-fils de pacha
à dix-neuf ans, d’étudiant à l’université communiste de Moscou
à quarante-neuf ans à Moscou, d’invité du Comité central,
et depuis ma quatorzième année, j’exerce le métier de poète.

Il y a des gens qui connaissent les diverses variétés de poissons moi celles des séparations.
Il y a des gens qui peuvent citer par cœur le nom des étoiles, moi ceux des nostalgies.

J’ai été locataire et des prisons et des grands hôtels,
J’ai connu la faim et aussi la grève de la faim et il n’est pas de mets dont j’ignore le goût.
Quand j’ai atteint trente ans on a voulu me pendre,
à ma quarante huitième année on a voulu me donner le Prix mondial de la Paix
et on me l’a donné.
Au cours de ma trente-sixième année, j’ai parcouru en six mois quatre mètres carrés de béton.
Dans ma cinquante-neuvième année j’ai volé de Prague à La Havane en dix-huit heures.
Je n’ai pas vu Lénine, mais j’ai monté la garde près de son catafalque en 1924.
En 1961 le mausolée que je visite, ce sont ses livres.
On s’est efforcé de me détacher de mon Parti
ça n’a pas marché
Je n’ai pas été écrasé sous les idoles qui tombent.
En 1951 sur une mer, en compagnie d’un camarade, j’ai marché vers la mort.
En 1952, le cœur fêlé, j’ai attendu la mort quatre mois allongé sur le dos.

J’ai été fou de jalousie des femmes que j’ai aimées.
Je n’ai même pas envié Charlot pour un iota.
J’ai trompé mes femmes
Mais je n’ai jamais médit derrière le dos de mes amis.

J’ai bu sans devenir ivrogne,
Par bonheur, j’ai toujours gagné mon pain à la sueur de mon front.
Si j’ai menti c’est qu’il m’est arrivé d’avoir honte pour autrui,
J’ai menti pour ne pas peiner un autre,
Mais j’ai aussi menti sans raison.

J’ai pris le train, l’avion, l’automobile,
la plupart des gens ne peuvent les prendre.
Je suis allé à l’opéra
la plupart des gens ne peuvent y aller et en ignorent même le nom,
Mais là où vont la plupart des gens, je n’y suis pas allé depuis 1921 :
à la Mosquée, à l’église, à la synagogue, au temple, chez le sorcier,
mais j’ai lu quelquefois dans le marc de café.

On m’imprime dans trente ou quarante langues
mais en Turquie je suis interdit dans ma propre langue.

Je n’ai pas eu de cancer jusqu’à présent,
On n’est pas obligé de l’avoir
je ne serai pas Premier ministre, etc.
et je n’ai aucun penchant pour ce genre d’occupation.

Je n’ai pas fait la guerre,
Je ne suis pas descendu la nuit dans les abris,
Je n’étais pas sur les routes d’exode, sous les avions volant en rase-mottes,
mais à l’approche de la soixantaine je suis tombé amoureux.
En bref, camarade,
aujourd’hui à Berlin, crevant de nostalgie comme un chien,
Je ne puis dire que j’ai vécu comme un homme
mais le temps qu’il me reste à vivre,
et ce qui pourra m’arriver
qui le sait ?

Nâzim Hikmet,
écrit le 11 septembre 1961 à Berlin-Est.

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Demain la guerre se termine

Andreï Tarkovski, Nostalghia

Andreï Tarkovski, Nostalghia

Dans la simplicité humaine d’un poème qu’on lit pour la première fois de sa vie, il y a parfois un enseignement si puissant, si déstabilisant aussi qu’il faut souvent plusieurs semaines, plusieurs relectures à voix haute pour parvenir à en assimiler tout ce qui a pu en surgir d’effraction – un grand bouleversement où s’entremêlent révélations et pressentiments. Pourtant on sait très bien, dès la première lecture et davantage encore aux suivantes, qu’on attendait précisément de rencontrer ce poème. Qu’on en avait besoin depuis longtemps, qu’on l’attendait et qu’on ne le savait pas.

Cela m’est arrivé deux fois en décembre, avec deux poèmes venus de deux sphères éloignées, malgré qu’ils parlaient tous les deux d’après-guerre.

Le premier poème, je l’ai trouvé dans un livre, acheté dans une librairie de Forcalquier un matin de déluge, sur la route de Digne-les-Bains sous la pluie verglacée. C’est un poème traduit du danois, le quatrième d’un recueil dont le titre m’attirait depuis plus d’une année : Les Chevaux de Tarkovski.
Il parle d’une période où «la guerre est finie, mais 
il existe toujours des soldats
éparpillés
partout
sur le globe.»

C’est un poème qu’a écrit Pia Tafdrup, une femme dont j’ai du mal encore à retenir le nom, malgré l’absolue certitude, maintenant que j’ai lu son recueil en entier, qu’il s’agit vraiment d’une poète capitale, d’une voix impossible à oublier, au moins aussi singulière, dans son extrême simplicité, que celle de Tomas Tranströmer, qui vit dans les mêmes parages – en Suède – tout au nord de l’Europe.

Andrei Tarkovski, Nostalghia

Andrei Tarkovski, Nostalghia

ON FAIT ENTRER UN CHIEN, c’est le titre du poème. Écrit en petites capitales tout en haut de la page. Ce sont des mots qui m’ont électrisé parce que ma chienne est morte il y a presque dix ans, et que la sentir se faufiler entre mes jambes quand je passais une porte était un antidote aux solitudes que j’apprenais à traverser. Aussi parce que dans Nostalghia, l’avant-dernier film de Tarkovski, il y a un berger allemand dans la moitié des plans, et dans Stalker une incroyable séquence de tendresse au milieu de la Zone, entre le stalker épuisé et un chien messager.

Mais maintenant je me tais. Assez parlé, je recopie le poème en entier, traduit par Janine et Karl Poulsen en 2015.

ON FAIT ENTRER UN CHIEN

Mon père ouvre grand la porte, le vent
envahit sa vie, le vent
fait voler ses pensées
et révèle des taches blanches
sur la carte géographique de sa mémoire.
Debout sur le seuil, au bord
de l’obscurité
il appelle le chien
qui n’obéit pas à son maître.
Le chien est mort
depuis des années.
De l’autre côté de la porte d’entrée
le monde est en catastrophe,
extrêmement compliqué.
La guerre est finie, mais
il existe toujours des soldats
éparpillés
partout
sur le globe.
Des perquisitions à domicile, des délations,
des rumeurs qui courent.
Il fait froid, c’est la nuit
et le chien est resté trop longtemps dehors…
Est-ce que mon père ne se
transformera plus jamais en celui
que je connais ?
Des ordres, des arrestations,
état d’urgence.
Le temps froid
est-ce que demain est déjà hier ?
Par un passage souterrain
je fais entrer le chien
ici –
pourquoi
est-ce nécessaire
de comprendre ?
Je caresse le chien et lui donne à boire.

Pia Tafdrup

Andreï Tarkovski, Nostalghia

Andreï Tarkovski, Nostalghia

Bien sûr, la puissance de ce poème est de faire entrer un chien mort à l’intérieur de la maison, de lui donner à boire au présent puisque la guerre est terminée, la mort interrompue le temps qu’il faut pour se rappeler d’une caresse qu’on donnait. Et ce pouvoir me bouleverse à chaque fois que je décide de relire le poème, comme une opération chamanique élémentaire et maintenant intégrée à ma vie quotidienne. Le chien de Pia est venu dormir avec moi dans le ventre du camion, et je ne sais par quel sortilège il devenait le berger allemand qui accompagne le poète Gortchakov dans Nostalghia, le film qu’Andrei Tarkovski avait dédié à son père, le poète Arseni Tarkovski. Mais le sortilège ne cessait pas à la fin du poème, et dans mon sommeil le chien de Pia et le chien de Gortchakov devenaient la femelle du chien jaune qui a veillé sur mes enfants, avant qu’elle ne se perde, sourde et aveugle, dans les rues d’Avignon assiégées par des bandes de comédiens survoltés.

L’autre poème a été écrit par Hassan Ibrahim al-Hassan et traduit par Mahmoud el Hajj, à l’occasion d’un colloque organisé par Catherine Coquio à l’Université Paris Diderot : « Syrie : à la recherche d’un monde ». C’est grâce à Catherine Coquio que j’ai pu découvrir ce poème, et grâce à André Markowicz qui en a revu la traduction, avant d’en recopier les vers sur son mur, ce que je fais ici à mon tour. Après les avoir remerciés tous les deux.

Demain la guerre se termine
ma fille oublie ta voix métallique
et oublie les crosses de fusils qui font saigner son père
à un poste de contrôle de l’armée
Demain
la guerre se termine
nous nous guérissons des souvenirs ;
je cache sous ma chemise les cicatrices des cigarettes et de l’électricité
Toi, tu enlèves ton uniforme
tu mets un jean
pour, demain, cacher ton monstre humain
Demain
sur le chemin vers les souvenirs
nous nous retrouvons par hasard ou à un arrêt de bus
tu me regardes
et tu caches tes yeux derrière le journal
tu caches derrière ta toux
l’écho de ta voix métallique
Et si
ma fille s’approche de toi pour te donner à boire
et me demande soudain qui tu es
Je murmure pour que tu n’aies pas peur :
un ami comme les autres.

Hassan Ibrahim al-Hassan

En même temps que ce poème, André Markowicz raconte ce qu’il a appris de son auteur, en recopiant mot à mot les paroles de Mahmoud el Hajj qui venait de lui soumettre sa traduction : Il s’appelle Hassan Ibrahim al-Hassan. Il est né à Alep en 1976, et il a, me dit Mahmoud, «au moins deux recueils publiés», évidemment en arabe. J’ai demandé quelques détails. Voici ce que m’écrit Mahmoud : «en ce qui concerne Hassan, l’auteur du dernier poème, je peux ajouter ceci: il est venu en Allemagne après avoir traversé à pied l’Europe, depuis la Turquie. Il vit mal l’exil, son exil, dans sa petite ville allemande. La langue de Hölderlin lui résiste. À la différence de beaucoup d’autres, il est clair pour lui qu’il rentrera un jour en Syrie. Il ne se voit pas «ici». La dernière fois que je l’ai eu au téléphone, il m’a dit que il n’était pas si jeune pour supporter ce qu’implique l’exil: la langue, le devoir d’avoir une nouvelle perspective de vie «ici» et non pas «là-bas», le devoir de penser à partir de cette perspective sur le long terme, etc.»

À mon tour, je recopie les mots d’André Markowicz parce qu’on n’imagine pas, quand on n’a pas été soi-même exilé, ce qu’implique d’apprendre à vivre à l’intérieur d’une autre langue que la sienne. On ne peut pas deviner qu’à partir de cette épreuve de plus en plus partagée, aujourd’hui, le langage de l’exil devienne la poésie qu’écrivent les exilés depuis Celan ou peut-être même, pour remonter aux origines, Hölderlin ou Ovide, relégué à Tomis, aux confins de l’empire romain sur ordre d’Auguste.

Tieri Briet, Rentrer chez moi

Tieri Briet, Rentrer chez moi

Demain la guerre se termine, dit le poème de Hassan Ibrahim al-Hassan. Demain vient la fin de l’exil pour celui qui a écrit le poème, à condition que l’assassin au pouvoir en Syrie soit enfin mis à mort, mais l’effraction de ce poème au cœur de la paix européenne nous obligera, peut-être, à repenser ce que nous avons fait de nos vies, nos petites vies de citoyens dans un pays en paix, pour empêcher les guerres au sud de se répandre comme une épidémie de désastres.
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Pia Tafdrup, Les Chevaux de Tarkovski, Editions Unes, 2015.
Traduit du danois par Janine et Karl Poulsen.
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L’image est issue du film Nostalghia, d’Andrei Tarkovski, qu’il a tourné au tout début de son exil loin de son fils, grâce à l’amitié d’Antonioni et de son scénariste, Tonino Guerra.

Le dernier poème de Javier Sicilia et la lutte continue…

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Javier Sicilia

Dans sa vie d’avant, Javier Sicilia était poète. Et puis le samedi 2 avril 2011, sur la place de Cuernavaca, au sud de Mexico, il a lu son dernier poème en annonçant que c’était terminé, la poésie en lui n’existait plus parce qu’avant tout, il avait un combat politique à mener. En quête de justice et de paix pour le Mexique. «La société mexicaine a longtemps vécu terrorisée, épuisée et soumise à une propagande belliqueuse, a-t-il expliqué après avoir lu son dernier poème. Jusqu’au 28 mars 2011, où ils ont assassiné mon fils et six autres personnes. Alors a commencé un mouvement, dont j’ai été la voix douloureuse, qui a articulé les luttes, ouvert un espace, donné une visibilité et une voix aux victimes de la violence. »

Le monde n’est plus digne de parole.
Ils l’ont étouffée à l’intérieur de nous.
Comme ils t’ont asphyxié.
Comme ils t’ont déchiré les poumons.
Et cette douleur ne me quitte pas.
Seul le monde reste.
À cause du silence des justes.
Seulement à cause de ton silence et de mon silence, Juanelo…
Voici mon dernier poème, je ne peux plus écrire de la poésie…
La poésie en moi n’existe plus.

Poète avant tout mais aussi romancier, essayiste, scénariste et journaliste, Javier Sicilia est un homme de l’écrit qui a brutalement arrêté d’écrire après l’enlèvement, les tortures et l’assassinat de son fils et de six autres personnes par un cartel de narcotrafiquants. Tout arrêter pour combattre la violence criminelle qui s’est répandue partout au Mexique. Les sept cadavres avaient été retrouvés par la police, pieds et poings liés dans une voiture abandonnée en pleine rue. Six ans après, le crime est resté impuni comme c’est souvent la règle au Mexique. Et pourtant, le 5 mai 2011,  Javier Sicilia a organisé une grande marche depuis la ville de Cuernavaca pour arriver le 8 mai, avec plus de 85 000 personnes, à la Grand-Place de Mexico. Une marche soutenue non seulement par le sous-commandant Marcos et les zapatistes du Chiapas, mais aussi par les insurgés du Guerrero et les manifestants de San Salvador Atenco.

Javier Sicilia en couverture de Proceso, mai 2011

Javier Sicilia en couverture de Proceso, mai 2011

Avec plus de 300 000 meurtres, plus de 23 000 disparitions et près d’un million de déplacés, la guerre contre le narcotrafic, décidée en 2006 par le président mexicain Felipe Calderón est l’un des conflits les plus meurtriers de la planète pour ces dix dernières années. « La société mexicaine a longtemps vécu terrorisée, épuisée et soumise à une propagande belliqueuse. Jusqu’au 28 mars 2011, où ils ont assassiné mon fils et six autres personnes, continue-t-il. Alors a commencé un mouvement, dont j’ai été la voix douloureuse, qui a articulé les luttes, ouvert un espace, donné une visibilité et une voix aux victimes de la violence. »

Deux ans plus tard, en 2013, Javier Sicilia essaie de mieux nommer l’ennemi qu’il essaie de combattre : «Ce qui se passe au Mexique est un miroir dans lequel nous devons commencer à regarder la société dans son ensemble. C’est une nouvelle forme de totalitarisme, basé sur l’empire de l’argent, du consumérisme, des grands capitaux. Comme au Mexique il n’y avait pas d’équilibre politique, cela a été dévastateur.»

Son discours est devenu plus radical encore : « En regardant mon pays, je pense qu’une mosaïque de peuples et de cultures pourraient s’unir d’une autre manière. C’est le rêve d’autonomie de Gandhi, le même que celui des zapatistesIl faut donc trouver un nouveau pacte social, une nouvelle manière de construire la démocratie, la vie politique… et refonder la constitution, non pas à partir de l’élite, mais à partir de la base populaire, avec les absents d’aujourd’hui : les paysans, les indiens, les homosexuels, les victimes, l’environnement aussi, tous considérés comme sujets politiques. Nos liens doivent déterminer la constitution, pas le contraire.»

« La grande manquante, depuis la révolution, c’est la fraternité, c’est-à-dire l’amour… Et la résistance. Je la vois comme une image : allumer une bougie au milieu de la nuit. Une lumière allumée dans l’obscurité fait une différence énorme. Toute résistance est un point de lumière.»

En 2011, la lettre ouverte qu’il avait écrite aux autorités et aux narcotrafiquants se terminait par ces mots : «Il n’y a pas de vie sans persuasion et sans paix, écrivait Albert Camus, et le Mexique aujourd’hui ne connaît que l’intimidation, la souffrance, la méfiance, la peur qu’un jour un fils ou une fille d’une autre famille ne soit avili et assassiné. Nous ne pouvons plus accepter, comme c’est déjà le cas aujourd’hui, que la mort ne soit qu’une affaire de statistiques à laquelle nous devrions tous nous habituer. Il est grand temps de rendre sa dignité à notre pays.»

Ces deux dernières années, Javier Sicilia a participé aux fouilles et aux exhumations de plusieurs fosses communes récentes, continuant d’alerter et allant jusqu’à parler de crimes d’État et de crimes contre l’humanité. Avec plus d’une centaine d’organisations mexicaines et la Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme, Javier Sicilia se bat pour que la Cour Pénale Internationale de La Haye se saisisse du dossier et reconnaisse qu’il s’agit bien de crimes contre l’humanité, de manière à obliger l’État mexicain à répondre de crimes de masse restés impunis. De plus en plus de preuves attestent que les fonctionnaires de la police fédérale et de l’armée sont impliqués dans ces meurtres et ces disparitions.

Les avocats et les juristes qui travaillent à la rédaction de ce dossier pour la Cour Pénale Internationale sont eux-mêmes placés sous haute surveillance, s’estimant menacés par la police fédérale. «Les gens disparaissent parce qu’un modèle de terreur a été mis en place par le cartel de Los Zetas, explique Miquel Chamberlin, l’un de ces juristes. Afin de contrôler la population, Los Zetas a inventé un genre nouveau de criminalité. Ils ne se contentent plus de faire passer de la drogue aux Etats-Unis, ils ont aussi commencé à mettre la main sur les affaires locales, à vendre de la drogue sur place, à imposer leurs conditions aux petites entreprises. Ils se sont mis à faire payer la sécurité et à contrôler les polices municipales qui leur permettaient de surveiller ceux qu’ils considéraient comme leurs ennemis. Avec la disparition, ils ont trouvé un mode de terreur généralisée pour que la population obéisse. Le tout a été permis par les hautes instances de l’État et de la Fédération.»

Javier Sicilia, image tirée du film Mexique, justice pour les disparus

Javier Sicilia, image tirée du film Mexique, justice pour les disparus

C’est contre ce système que Javier Sicilia continue d’alerter, utilisant autant qu’il peut la presse d’opposition et la presse catholique. Mais les mots du poète, pas plus que les enquêtes des juristes mexicains ne semblent suffire à convaincre Emeric Rogier, chef des analystes pour les ouvertures d’enquête au bureau du procureur de la Cour Pénale Internationale. Javier Sicilia continue de lire les poèmes de Saint Jean de la Croix et de Luis Cernuda, d’y chercher la force de continuer le combat qu’il mène depuis plus de six ans maintenant. «Après tout ce que nous avons fait, fouiller le sol du pays, rendre visible ce qui était caché, parler avec le président, débattre publiquement, parler avec tous les pouvoirs en place, pactiser avec eux, nous n’avons pas trouvé une seule once de paix, de justice, rien. Le pays est plein de ce genre de terrains vagues, avec des centaines et des centaines de cadavres. Il faut les exhumer. Et ça nous l’avons fait ici. Les honorer. Découvrir leurs identités afin de les rendre à leurs familles. Un pays qui ne peut faire cela pour se réconcilier avec lui-même, c’est un pays qui n’existe déjà plus.» Devant la caméra de Patrick Remacle et André Chandelle, la voix de l’ancien poète s’aggrave encore un peu : «Je pense que si la communauté internationale ne prend aucune mesure ici ou ailleurs afin que ce pays retrouve la paix et la justice, alors elle sera complice du crime. Ce que nous vivons au Mexique n’est pas propre au Mexique. C’est une affaire humanitaire, qui engage les êtres humains du monde  entier.» Ces dernières paroles sont tirées du film de P. Remacle et A. Chandelle, Mexique, justice pour les disparus, réalisé en 2016. Elles disent à quel point la société civile mexicaine a besoin maintenant de notre compréhension, et d’une solidarité au moins aussi active qu’intransigeante.

 

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Toi Zurita et tes poèmes de solitude

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Indien Selk’nam

J’ai d’abord vu ton visage, Zurita, en même temps que j’entendais ta voix dans Le Bouton de Nacre, le film de Patricio Guzmán sur la fosse commune qu’est devenu l’océan Pacifique au large du Chili, depuis que les hélicoptères de Pinochet y balançaient les corps des suppliciés, attachés à un morceau de rail qui les entrainait vers le fond. Toi, tu y parles de ces Indiens, les Selk’nam, les premiers hommes à avoir habité le désert tout au sud du Chili.  « C’était une culture complexe et riche. Leurs dessins représentaient tout le cosmos. Ils peignaient leurs corps, les transformaient… Pour ces peuples, les étoiles représentent l’esprit des ancêtres. Que recherchent ces impressionnants télescopes du Nord ? Ils veulent, en réalité… Ils veulent retrouver leurs ancêtres. Faire de l’univers quelque chose de plus proche, de plus familier. Quand les Indiens voyaient les âmes, les esprits de leurs ancêtres, leurs guerriers, l’univers leur devenait familier. Ils savaient que leurs morts étaient là. Aujourd’hui, que veulent, que recherchent les télescopes, les sondes spatiales ? Ils veulent rendre l’univers plus proche. On dirait que tous les progrès ne sont que le résultat d’une immense nostalgie. On veut revenir à quelque chose qu’on savait déjà. On le savait de façon poétique, mais on le savait.»

IMG_0029Puis le film continue, pour nous montrer les corps jetés dans l’océan depuis l’hélicoptère de l’armée du Chili et c’est ta voix, Zurita, qu’on entend à nouveau : « La cruauté n’a pas de limites. Ils n’ont même pas eu la pitié, la compassion de rendre les corps. C’est écrit dans l’Histoire la plus ancienne : on rend le corps de l’ennemi pour que les proches puissent aller de l’avant. Pour faire son deuil, le corps doit être rendu. Pour que les morts finissent de mourir et que les vivants continuent à vivre. C’est tellement brutal, ce qui s’est passé… au Chili. Dans ces pays. L’impunité est un double assassinat. On tue les morts une deuxième fois. Condamner, retrouver les coupables n’est pas la fin du chemin. Ce n’est que le début.»

IMG_0030À la fin du Bouton de nacre, ton visage et ta voix surgissent à nouveau. « Quand on regarde la mer, l’eau, on regarde l’humanité tout entière. Ce sont des terres à la fois merveilleuses et ensanglantées. Elles sont marquées par ce que nous avons de pire. Chacun, en fin de compte, dans un monde de victimes et de bourreaux… Il y a des victimes et des bourreaux mais chacun est responsable de tout, des victimes comme des bourreaux. Chaque être humain, personne en particulier. Quand surviennent des choses aussi horribles que toutes celles qui arrivent dans l’Histoire, même si on n’y a pas participé, on est tous responsables. Dans une famille, quand un fils commet un crime, toute la famille est affectée. Cette partie de l’Histoire, associée à l’eau, à la glace, aux volcans, est aussi associée à la mort, au massacre, à l’abus, au génocide…  Si l’eau a une mémoire, elle se souviendra aussi de ça. Tout dialogue avec tout, l’eau et les rivières avec les plantes, les brisants, le désert, les pierres, les étoiles… Tout est une grande conversation, un grand échange de regards.»

Dans un de tes poèmes, Zurita, il est écrit Des centaines de corps furent jetés dans les
montagnes, les lacs et la mer du Chili.

IMG_0031Pour Patrizio Guzmán, tu restes l’un des plus grands poètes chiliens d’aujourd’hui. Il le dit très simplement, quand il présente son film au public. Et je m’en veux parce que je ne connaissais pas tes poèmes, Zurita. Il m’a fallu partir à leur recherche. Essayer de retrouver le refuge que les mots forment à voix basse, dès qu’on peut les mettre encore à nu. Je ne sais pas si on peut rester humain et revenir quand même à ce poème presque mental que tu avais écrit, survivant seul face à l’océan Pacifique, les yeux meurtris pour écrire le premier vers d’Inscription 125 : Laisse-moi t’annoncer, alors, la vie nouvelle.

Ensuite le poème continue. La vie nouvelle a commencé et les oiseaux s’envolent dès qu’ils pressentent le grand lever du jour, juste avant l’aube où tu vas t »avancer, Zurita, pieds nus à travers les hautes phrases qui parcourent maintenant le poème. Quelque chose de lointain frappe au carreau, as-tu encore écrit.

Tes poèmes portent l’alerte. S’ils étaient lus, vraiment lus et traversés à voix basse, nos vies en seraient à jamais amplifiées. Alertées, ébranlées, refusant le saccage, elles deviendraient d’un seul coup le creuset d’un nouveau poème qu’on pourrait murmurer par amour, en espagnol de préférence, les yeux tournés vers le Chili d’où tu avais lancé ton alerte.

Inscription 125

Laisse-moi t’annoncer, alors, la vie nouvelle.
Allons, écoute, il importe peu
qu’elle ne soit pour l’heure que le passage
du vent dans les feuilles
(des préhistoires, des empires, des famines,
des cités fortifiées passent en sifflant
entre les feuilles)
Quelque chose de lointain frappe au carreau.
Dans un autre temps, j’aurais cru que ce n’était
qu’une pierre ; aujourd’hui je sais qu’une pierre
fait aussi partie de ce que je te dis
Laisse-moi, alors, t’annoncer ce qui est nouveau,
ainsi, comme si, soudain, je te prenais entre
mes bras et ce serait le vent
et tu ne le saurais pas

comme si c’était toi-même qui parlais
et tu ne le saurais pas
comme si c’était la mer et tu ne le saurais pas

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Inscription 125, le premier poème de Raúl Zurita, je l’ai découvert sur Terre de compassion, le site de Denis Cardinaux. La traduction de l’espagnol est de Denis Cardinaux, d’après La Vida Nueva, Santiago du Chili, 1994.. J’ai ensuite découvert sept autres poèmes plus récents à l’intérieur de la revue Souffles, traduits par Anne Bats et présentés par Christophe Corp. Revue Souffles, Résister c’est exister, Décembre 2014, Vol. 75, 246-247. Voici le premier des sept poèmes :

LA CROIX DES PAYSAGES

Épilogue

Des centaines de corps furent jetés dans les
montagnes, les lacs et la mer du Chili.
Un rêve a rêvé peut-être qu’il y avait des
fleurs, qu’il y avait des vagues, un océan
qui les redressaient sains et saufs de leurs
tombes dans les paysages. Non. Ils sont morts.

Elles ont été dites, les fleurs inexistantes. Il a
été dit, le matin inexistant.

Santiago,
janvier 2001-mars 2002.